chanteur, queer et cow-boy : orville peck est le plus bel outsider d'amérique

Le chanteur américain masqué met les plus beaux clichés de la country-music au service d’une chevauchée rock héroïque et émouvante qui chasse ses démons comme ceux de l’Amérique.

par Pascal Bertin
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22 Mars 2019, 11:06am

Qui est donc Orville Peck ? Le petit-fils de Gregory, le héros de Bravados et de La Conquête de l’Ouest ? Que cache-t-il derrière le masque qu’il garde à la scène et en interview sous son stetson ? Après une discussion dans un bar parisien où son look de rancher à paillettes ne passe pas inaperçu, le mystère reste quasi entier. Au moins dispose-t-on de son premier album qui en dit beaucoup plus que lui : un recueil de douze chansons introspectives, plus proches d’un Ouest de la grande dépression personnelle que du rêve américain. Si le musicien s’inscrit dans une country électrique millésimée et chante dans une emphase que ne renieraient pas Roy Orbison et Chris Isaak, ses récits tendent plus vers Le Secret de Brokeback Mountain que vers les rocs incarnés par John Wayne.

« Turn to Hate », « Hope to Die », « Dead of Night »… ses titres parlent d’eux-mêmes, lui qui s’approprie les canons, voire les clichés, de la country-music – des sifflements du loner en pleine cavalcade à cheval (« (Take You Back) The Iron Hoof Cattle Call ») jusqu’à la réhabilitation du banjo, une voix en écho à celle de Stan Ridgway, autre Américain qui osa dans les années 80 et 90 une version rénovée d’un genre à la base très conservateur. Peck y pose ses tourments, chasse ses démons, tente de trouver des réponses aux impossibles équations posées par son âme, et se sert de ce que la country offre de plus beau pour qui aime se complaire dans les trésors désespérés de Johnny Cash, Ricky Nelson ou Dolly Parton, le temps de quelques ballades déchirantes comme « Kansas (Remember Now) ».

Un retour aux racines ironique pour celui qui, ado, trouvait dans le punk et le grunge des artistes du label Sub Pop la parfaite échappatoire à son mal-être et à ses différences, un label indé mythique sur lequel il opère ses grands débuts. Ne manque plus qu’une nouvelle saison à Twin Peaks pour qu’il y ajoute un peu plus de folie en chevauchant la scène du Bang Bang Bar.

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Photo : Chelsea Ivan

Quel est ton parcours ?
J’ai vécu dans cinq pays différents, dans de nombreuses villes, en Amérique du Nord, en Afrique, à Londres plusieurs années, au Portugal… On peut dire que j’avais la bougeotte.

Comment la musique est venue ?
J’ai commencé à jouer tout petit avec la guitare de mon père. J’ai appris tout seul, ainsi que le piano, le violon. J’ai continué à m’exercer sans pour autant me considérer comme un grand technicien. J’ai joué dans plein de groupes de styles très différents. Et puis, après le dernier, il s’est passé cinq années pendant lesquelles je n’ai plus fait de musique. Je n’étais plus sûr de vouloir continuer. J’étais dans un sale moment de ma vie et j’avais besoin de me concentrer sur d’autres problèmes. Il y a quatre ans, les premiers éléments de ce qui allait constituer ces chansons me sont venus. Je ne savais pas encore ce que j’allais en faire. J’avais toujours aimé la musique country, toujours aimé chanter et j’ai compris il y a deux ans que tout allait s’assembler. Je viens d’une famille d’artistes. Quand tu as la musique dans le sang, tu as beau essayer d’arrêter, elle revient à toi.

Que représente la country pour toi ?
J’ai grandi avec ses grandes figures, en particulier des chanteuses comme Loretta Lynn, Dolly Parton et Patsy Cline, qui étaient, spécialement cette dernière, des sortes de crooneurs, des femmes fortes mais qui chantaient des histoires de cœurs brisés. Jeune, je les ai beaucoup écoutées. Plus tard, ce fut Roy Orbison, Johnny Cash, Merle Haggard… et Chris Isaak avec lequel mon père a joué quand j’étais tout petit. Son nom me rend nostalgique. J’aime tous les styles de musique mais la country me rend aussi nostalgique.

Ça reste un genre éternel mais presque anachronique en ce moment, qu’aimes-tu en elle ?
Les thèmes qu’elle aborde comme les grands récits, les trucs personnels, et qui correspondent à ce que j’ai voulu exprimer. Ces histoires parlent aux gens pour toujours, ce sont des sujets universels. Mon album raconte des histoires de cœurs brisés mais moins dans le sens romantique des peines causées par d’autres que celles que je m’inflige. J’évoque aussi le fait que je ne sois pas peiné par quelque chose alors que je devrais l’être. Quand je n’étais pas capable de pleurer alors que j’étais triste, ça m’a beaucoup travaillé. La chanson « Nothing Fades Like the Light » parle du fait de ne ressentir aucune émotion quand je le devrais. Je me souviens maintenant de cette époque qui fut, de façon ironique, la plus triste de ma vie. J’étais brisé mais ne ressentais rien. Parfois, l’absence de sentiment peut représenter le sentiment le plus fort.

La chanson « Turn to Hate » est particulièrement forte et sombre…
C’est la première chanson que j’ai écrite. Je me suis toujours senti solitaire, avec peu d’amis, je suis aussi allé avec des femmes et des hommes… Une sorte de type bizarre un peu en dehors de tout. Je suis arrivé à un moment de ma vie où je me suis senti mal. J’aimais la liberté d’être un outsider mais devenais jaloux des gens apparemment normaux, et ça m’a affecté. Cette chanson parle du fait de ne pas me laisser aller à devenir triste et me transformer en type haineux car j’en ai trop vu devenir comme ça autour de moi. C’est un combat permanent.

Des artistes marquants t’ont donné confiance ?
Oui, Lavender Country, une figure iconique de la country. On me l’a fait découvrir quand j’avais 19 ans et j’ai trouvé que c’était le truc le plus cool du monde : le son, tellement classique, mais des sujets tellement subversifs que j’ai halluciné. Il a été énorme pour moi. Plus jeune, je me souviens que quand je découvrais qu’un chanteur que j’aimais était gay, c’était important et me rendait plus fort. Comme Darby Crash, le chanteur des Germs, ou Tomata du Plenty de The Screamers. Quand des jeunes aujourd’hui me disent qu’ils habitent dans le Wyoming ou un état perdu, qu’ils ont grandi dans un ranch entouré de chevaux et de cow-boy, et me disent « c’est tellement bien de ne pas devoir abandonner ce que je suis, de ne pas être obligé d’aller vive à New York car je peux me reconnaitre dans ta musique et rester moi-même », c’est très beau.

Quelqu’un comme Morrissey a aussi été important ?
Oh oui. Il y a en moi toute une influence de ces héros de la scène indie et synthétique anglaise. J’adore les Smiths, The Cure, New Order… Je sais bien que Morrissey est une personnalité… complexe, mais il reste l’exemple parfait de quelqu’un de vraiment étrange, qui se bat contre son identité car il est de toute évidence très sensible. Dès ses débuts avec les Smiths, il chantait de façon très théâtrale et forcément, il me parle. Il garde une super belle voix. Comme Glenn Danzig, chanteur de The Misfits, un groupe punk dingue. Il chante en réalité magnifiquement, comme Cher !

Tu n’as pas peur de chanter avec beaucoup d’emphase, ça s’est fait naturellement ?
J’avais beau être musicien, j’ai aussi chanté dès mon plus jeune âge. Ça s’est donc fait naturellement mais ça a aussi pris du temps pour être honnête car je venais de groupes punks plutôt bruyants. Je n’étais pas sûr de la façon dont les gens allaient réagir, ça m’était plus facile de hurler sur un groupe qui jouait vite et fort, comme pour me protéger. Le plus dur a donc été de prendre confiance pour bien chanter. Comme pour le masque. Pas mal de gens pensent que c’est un moyen de me protéger. En réalité, il expose ma vulnérabilité. Il me permet de me sentir en sécurité pour chanter ce que je ressens. Il m’a révélé par de nombreux aspects et m’a bien plus connecté aux gens.

Le cinéma t’a aussi influencé ?
Oui, j’ai d’ailleurs été acteur pendant un temps. J’ai pris des cours de théâtre, j’ai été danseur de ballet, donc tout ça a été important. Mes films préférés restent les vieilles comédies musicales, ça se traduit dans mes chansons. Quand je commence à écrire, je pars assez étrangement d’une partie visuelle qui vient du cinéma ou de l’art. Pour « Hope to Die », je suis parti de l’image que je voyais. C’est assez étrange mais partant de là, je pouvais entendre la bande-son que ça donnerait.

On pourrait facilement t’imaginer jouant à la fin d’un épisode de Twin Peaks !
Bien sûr, on me le dit beaucoup. Je suis d’ailleurs un grand fan de David Lynch ainsi que de Gus Van Sant, Jodorowsky… ces réalisateurs un peu surréalistes. Mais j’aime chez Lynch, comme chez John Waters qui le fait de façon plus drôle, le fait de montrer l’aspect étrange des choses tout à fait normales, un peu comme je le fais. Twin Peaks, ce sont des événements étranges qui arrivent dans une petite ville américaine tellement normale en apparence. Lynch observe aussi des aspects très normaux de l’humain dans des événements bizarres. Ces réalisateurs ont un peu ça en commun et c’est aussi quelque part ce que dégage ma musique.

Comme Lana Del Rey, tu reprends des références musicales et culturelles du mythe américain, que penses-tu d’elle ?
Je l’adore mais la façon dont les réactions initiales qu’elle a suscitées étaient étranges, les gens prétendant qu’elle était soi-disant fake car ce n’était pas son vrai nom... Elle a réussi un truc incroyable et quelque part, elle a aussi l’âme d’un cow-boy. Elle s’est lancée dans des trucs qui n’étaient pas encore jugés cool pour l’époque, que personne d’autre ne faisait, mais qui ont touché la pop culture. Elle vient d’un univers très do it yourself, publiait sur YouTube les chansons enregistrées dans sa chambre, tournait ses propres clips, et ça me touche car je viens aussi de là.

Album : Pony (Sub Pop/PIAS)

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