sexe, violence et manipulation : cette expérience des années 1970 est une télé-réalité avant l'heure

Dans un nouveau documentaire, Marcus Lindeen raconte l'histoire de l'Acali, une expérience nautique et cinglée menée dans les années 1970 sur les mécanismes de la violence.

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19 Février 2019, 9:05am

1972, quelque part dans les airs : l'anthropologue Santiago Genovés se trouve à bord d'un avion pour Mexico, détourné à mi-chemin par un groupe terroriste. À défaut de générer un trauma, son expérience en tant qu'otage se clôt sur une épiphanie : le chercheur désire lancer une nouvelle étude comportementale sur les mécanismes de la violence et résoudre une énigme en apparence simple : « pouvons-nous vivre sans faire la guerre ? » Sur un radeau, l'Acali, 10 volontaires, sélectionnés sur le volet et que tout semble opposer, embarquent avec lui pour une traversée de l'Atlantique d'une durée de trois mois. Jusque-là tout va (presque) bien. Sauf que Genovès, dans un délire démiurgique, met tout en œuvre pour créer des tempêtes : les postes de pouvoir et de commandement reviennent aux femmes, les livres sont interdits à bord, aucun contact avec l'extérieur n'est possible et les participants sont soumis chaque semaine à des questionnaires obscènes (« Qui, de tous les membres du groupe, t'énerve le plus ? », « As-tu eu des rapports sexuels sur le bateau ? Si oui, avec qui ? », « Es-tu capable de tuer ? » etc.).

Mais voilà : à bord de l'Alcali, un huit-clos pourtant aussi suffocant et ennuyeux que celui du Loft (l'océan et la houle en plus), rien ne se produit. La violence ne prend pas. Désespéré, Genovès tente de renverser les rapports de pouvoir, de défaire les amitiés et provoquer la jalousie. En vain... Il décide de destituer la capitaine, s'agite et hurle, révèle les réponses des questionnaires. Rien n'y fait. Malgré toutes ses manœuvres, personne ne cède à la violence... à part lui.

Quarante-trois ans après les faits, le documentariste Marcus Lindeen a reconstitué l'Acali dans un studio et invité les derniers participants encore en vie à témoigner. Entre image d'archives, récits scientifiques et témoignages, l'histoire de l'Acali et de son créateur fou se rejoue et se dénoue devant la caméra de Lindeen. i-D a rencontré Marcus Lindeen pour parler de violence, d'échec et de patriarcat.

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Comment as-tu découvert l’histoire de l'Acali ?
Tout a commencé il y a cinq ans, alors que j'essayais de développer ma pratique du cinéma documentaire. Pour mon premier film, Regretters, j’ai demandé à deux personnes qui sont passées par un changement de sexe plus tôt dans leur vie et qui l’ont regretté par la suite, d’expliquer les raisons de leurs remords. Tout a été filmé en studio. Pour The Raft, j’ai également voulu ramener la réalité en studio. Dépasser la simple image d’archive et employer des procédés de « re-enactement » avec une mise en scène, des lumières, un décor, etc. Il me fallait un sujet. J’avais envie de rassembler des personnes âgées qui ont vécu un évènement radical ensemble dans leur jeunesse. Le but étant qu’ils regardent ensemble vers le passé, qu’ils tirent un bilan ensemble, avec du recul. Je suis tombé par hasard sur l’histoire de l'Acali dans un bouquin, Les 100 Plus Etranges Expériences Scientifiques De Tous Les Temps. Tous les ingrédients étaient réunis : du sexe, de la violence, des dynamiques hommes/femmes... L’histoire de l'Acali est une épopée mythique. J'étais fasciné. Il fallait que j’en fasse un film.

Qu’as-tu d’abord pensé de cette expérience anthropologique et des intentions de Santiago, son initiateur ?
En lisant son projet de recherche, on croirait presque découvrir un projet d’art expérimental. Son ambition est de lancer une épopée quasi-mythologique, de former un échantillon de l’humanité et de faire naviguer ce microcosme sur un radeau pendant trois mois. Et observer. l’ambition est aussi délirante que naïve. C'est d'ailleurs sûrement la raison de son échec. "Prenons un groupe de gens qui représentent notre monde, emmenons-les loin de là où nous vivons, et voyons ce qu’il se passe." Quand on y pense, c’est quand même hyper dangereux ! Il a également voulu mettre en pratique les révolutions sociales de son temps en accordant les postes de pouvoir aux femmes sur le radeau. Mais finalement, il est celui qui a le moins supporter que les femmes détiennent le pouvoir !

Santiago, à défaut de l'être, se revendiquait-il féministe ?
Au moment de l’expérience, la deuxième vague de féminisme s'étendait au monde entier et je pense que Santiago en avait conscience. Il voulait lui aussi être moderne, progressiste. Il voulait s'intéresser au mouvement féministe pour montrer qu'il était un homme de son temps. Mais il n’y est pas parvenu. En observant les images d’archive, les autres hommes présents sur le radeau ne semblent avoir aucun problème avec le fait que les femmes soient les décisionnaires à bord. Mais lui, ça le dérangeait. Il était très autoritaire, il n'avait pas l'habitude de céder le contrôle. D'une certaine façon, ce film est un récit féministe : tout d'abord, il offre aux femmes un espace où elles peuvent s'exprimer d'elles-mêmes, et pas à travers la voix de Santiago. Il montre aussi les limites d’une pensée hyper machiste : Santiago est incapable de remplir les tâches qu’il a confiées aux femmes mais veut quand même essayer. En vain. Et cette incapacité l’a rendu fou.

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Finalement, sur ce radeau, Santigo représentait-il l’ancien monde ?
Oui, je pense qu'à bien des égards, Santiago est la figure incarnée du patriarcat : il représente une certaine génération de mâles blancs, uniques détenteurs du pouvoir et habitués à diriger le monde. Il a voulu remettre cet ordre de fait en question, mener une révolte au cœur de son expérience mais son machisme l’a empêché de devenir le révolutionnaire qu’il prétendait être.

Santiago échoue également d’un point de vue scientifique : il veut mener un travail d’observation mais ne peut s'empêcher d’intervenir. Penses-tu que cela préfigure l'échec de son expérience ?
C'est pour cette raison qu'il a été très critiqué par ses pairs universitaires. Sa position était intenable, il était participant et observant à la fois. D'un point de vue anthropologique, ça ne fonctionne pas. Persuadé que tout n’est que subjectivité, il ne croyait pas à l'observation objective. C’est la raison pour laquelle je pense que son expérience ressemblait davantage à un projet d’art qu’une expérience scientifique ou sociologique. Et puis Santiago voulait tout contrôler. Si bien que le groupe a fini par se retourner contre lui et est allé jusqu’à conspirer pour le tuer. Certes, ils ne l'ont finalement pas fait, et peut-être qu'ils ne l'auraient jamais fait mais ils en ont parlé. Certaines des participantes sont aujourd'hui choquées d’avoir pu désirer sa mort. La situation aurait pu devenir dangereuse pour lui sur ce radeau.

À ton avis, pourquoi Santiago voulait-il à tout prix montrer la violence, quitte à la provoquer ?
Il avait un grand rêve d'accomplir quelque chose, de devenir célèbre grâce à cette expérience. Il voulait obtenir des résultats, et il était désespéré à l'idée d'en avoir. Mais rien ne se passait à bord, jusqu'à ce qu'ENFIN, quelque chose ne se passe. Le groupe pêche un requin et le tue à l’aide d’une hache. Dans son esprit, c'était peut-être enfin le moment de bascule. C’est très révélateur de cette volonté de certains scientifiques d’obtenir ce qu'ils cherchent. Santiago finit par être désespéré et fait de cette mise à mort du requin l’indice d’une possible émeute. Peut-être n’avait-il pas complètement tort, si on pense au fait que les membres du groupe envisageaient, par la suite, de l’assassiner. Il a d’ailleurs caché la hache présente sur le bateau après.

Penses-tu qu’une telle expérience est encore possible aujourd’hui ?
Dans les années 1970, il y avait une réelle obsession pour les expériences comportementales dans les cercles universitaires et scientifiques. Pensons à l’expérience de Milgram ou de Stanford, les expériences faites sur les animaux. Nous sommes heureusement revenus de ça. Ce type d’expériences pouvaient être extrêmement dangereuses et celle de Santiago l’était aussi. Et c’est bien ce qu’il souhaitait ! Il se disait que si la situation était vraiment dangereux et que les gens n’avaient aucune échappatoire, alors ils montreraient leur véritable nature. Depuis, la science s’est imposé des garde-fous.

N’était-ce pas une forme de télé-réalité avant l’heure ?
Ça aurait pu être de la télé-réalité. Sauf que l’expérience a été menée à des fins scientifiques, alors que la télé-réalité a pour but de divertir. Mais à vrai dire, l'un des investisseurs les plus importants de l'expédition était une chaine de télévision mexicaine. Elle a financé les caméras à bord du radeau dans l’espoir d’en tirer une série, mais ça n’a pas marché, les rush n’étaient pas assez pros. S'ils l'avaient été, l'expérience de l'Acali aurait pu être la toute première émission de télé-réalité.

Finalement, que doit-on retenir de l'expérience de Genovés ?
Le dénouement de l’expérience est plutôt beau. À la fin du film, l’une des participantes, Fay, voit un message d’espoir : des gens très différents, sélectionnés dans l’espoir qu’ils se montrent violents les uns envers les autres parviennent à vivre ensemble, au milieu de nulle part, sur un radeau sans moteur, accompagnés d’un scientifique fou, pendant trois mois. Il ne s’est jamais formé de division de type « eux » contre « nous ». La question initiale du projet était « peut-on vivre sans guerre ? ». Et bien oui.

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