Image tirée du film Ex-Machina d'Alex Garland

sexy, dociles ou frigides : comment les cyborgs du futur prolongent le patriarcat

De Blade Runner en passant par la RealDoll, nouvelle poupée robot au physique d’actrice porno, i-D s’est penché sur les implications féministes de cette drôle d’obsession pour les robots féminins sexy.

par Christelle Oyiri
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20 Décembre 2017, 10:30am

Image tirée du film Ex-Machina d'Alex Garland

Si les films de science-fiction préfigurent souvent un futur distant et fantasmagorique, en examinant de plus près, le futurisme revendiqué du genre n'est sans doute qu'une apparence. Et pour cause, qui aurait cru que la science-fiction censée penser les scénarios les plus avant-gardistes recyclerait des stéréotypes de genres passéistes pour les décliner à l’infini ? Comme s’il était impossible d’imaginer au-delà de ces codes. Les films mettant en scène des robots en sont probablement le gage le plus probant, en opposant des humanoïdes masculins et guerriers à des robots féminins, sexy et lubriques. Une vision sexuée que l'on retrouve assurément dans Blade Runner 2049 sorti cette année, dans lequel le réalisateur Denis Villeneuve peint le tableau d’un futur dystopique et désenchanté. Les replicants, robots anthropomorphes crées par la Wallace Corporation, sont conçus pour être des esclaves – une servitude qui s’étend aussi au sexe. Ces fameux cyborgs sont des femmes minces et sexy qui rendent compte de la vision archaïque et sexiste d'un film pourtant porté aux nues comme un chef-d’œuvre de modernisme. Toutefois, il ne s’agit pas de faire un procès à Blade Runner mais plutôt de remarquer en quoi il s’inscrit dans une longue tradition d’obsession pour le robot féminin ultra-sexualisé.

Il est vrai que des Femmes de Stepford d’Ira Levin au film Ex-Machina d'Alex Garland en passant par les Fembots d’Austin Powers et bien d’autres, les robots femmes sont programmées (par des hommes) pour flirter. Mais la réalité a déjà rejoint la fiction puisque la perspective de faire l’amour à un robot n’est apparemment plus si lointaine. À ce titre, le futurologue britannique Dr Ian Pearson a estimé que d’ici 2050 cette pratique sera devenue commune. Aujourd'hui les firmes de robotique se lancent les unes après les autres sur le marché de l'érotisme et proposent désormais des robots sexuels totalement anthropomorphes et capables de tenir une conversation entière. Finie la poupée en plastique gonflable inerte et les sextoys, voici venu le règne des robots féminins dotés de capacités d’empathie et de compréhension profondes. Réplique parfaite de la femme – mais sans les défauts le droit de réponse, les humeurs, et le libre-arbitre, sans l’épreuve du temps sur le corps non plus. Ces robots sexy et perfectionnés ne sont-ils pas le réceptacle d’une forme séduisante et moderniste du patriarcat ? Quel impact aura l’émergence de ces humanoïdes sexuelles et réalistes sur les relations hommes/femme ?

Cette anthropomorphisation du robot féminin suscite à la fois malaise et fascination. Mais le mouvement semble irréversible en particulier pour Matt McMullen, le patron de la firme Realbotix qui pousse cette logique à l’extrême et affirme que le sexe entre les hommes et les robots est le « futur du sexe ». Ce spécialiste en ingénierie robotique s’est lancé dans le développement d’androïdes sophistiquées aux physiques de mannequins. Sa nouvelle version possède une intelligence artificielle des plus perfectionnées. Les propriétaires peuvent désormais aller jusqu’à choisir les traits de personnalité de leurs robots sexy : « intellectuelle », « timide », « généreuse » et même « jalouse ». D’après McMullen, sa nouvelle création nommée Harmony a presque tout d’une vraie femme : elle cligne des yeux, sourit, fait la moue, sait aisément tenir une conversation sur des sujets très divers, faire des blagues ou encore citer Shakespeare. Elle se souvient même de votre anniversaire, tout ça en ayant une taille parfaite, des seins ronds et lourds et des lèvres charnues – bref un corps ferme et sculpté destiné à ne jamais flétrir. Si ces robots sexuels viennent conforter l’idée d’un progrès technique, ils projettent toutefois l’image de la femme docile, absolument gracile, dénuée de personnalité : la RealDoll aime ce que son homme aime, elle est toujours prête à parler et à jouer, elle ne dit jamais clairement non, n’affirme pas son propre désir sexuel et n’exige rien. Elle est façonnée à l’image de son propriétaire, prête à être contorsionnée et assouvir tous les fantasmes, nourrir toutes les envies.

En soi, avoir une compagne faite de silicone et d’acier n’est pas un acte condamnable. Mais certains arguments en faveur de la démocratisation de ces robots sont pour le moins dérangeants. Noel Aguila de Android Love Dolls affirme par exemple que ces robots dissuaderaient les hommes de battre leurs femmes – insinuant par là même que le seul moyen pour préserver la masculinité reposerait sur un pouvoir hiérarchique et de subordination de la femme. On relève alors une certaine hypocrisie intellectuelle : en quoi ces robots sexuels constituent une solution contre la domination alors qu'ils la prolongent dans un nouvel espace ? Ces robots sont devenus les nouveaux réceptacles d'une certaine violence. En septembre dernier, le robot sexuel intelligent nommé « Samantha » exposé au Linz’s Arts Electronica Festival a été très sévèrement « agressé sexuellement » par un groupe d’hommes au point d’être renvoyée en réparation. Cette attaque sur le robot Samantha est particulièrement troublante : un objet pensé pour ressembler en tout point au corps de la femme subit des attaques d’une violence inouïe. En cela, les robots sexuels sont-ils les nouveaux exutoires de la violence sexuelle ? Loin d’être une solution, ces robots arrivent comme un prétexte à l’érotisation du non-consentement. Leurs fabricants vont jusqu’à encourager implicitement les hommes à opérer une association entre leur orgasme et l’absence de consentement. L’entreprise True Companions par exemple n’hésite pas à concevoir des poupées avec des options « frigidité » (« Frigid Farrah ») qui encouragent le propriétaire de ces femmes humanoïdes à simuler le viol.

Cette indisponibilité parfaite de l’humanité de la femme est le fantasme de toute une communauté d’hommes cachés dans les tréfonds du net. Avant, il y avait 4chan mais désormais place à MGTOW ( Men Going Their Way) un forum pour les hommes hétérosexuels qui ont choisi un mode de vie où il s’agit d’éviter toute implication légale et romantique avec les femmes. Et c’est précisément sur ce site qu’on évoque les « Real Doll Economics ». Une théorie pseudo-économique vaseuse selon laquelle les femmes devraient être remplacées par des robots sexuels tels que la RealDoll : « Pensez-y, le coût d’un mariage aux États-Unis est de 26, 444 dollars. Le coût moyen d’un divorce étant entre 15 000 et 20 000 dollars. Ajoutez à cela les dépenses annexes et un mariage raté peut vous revenir facilement à 50 000 dollars » expose NumbCruncher, l’un des administrateurs du forum. Mais le calcul approximatif ne s’arrête pas là : « Le patron de Realdoll, Matt McMullen produit des poupées-robots incroyablement réalistes. Leur coût se situe entre 5000 et 7000 dollars. Elles sont bien mieux roulées que n’importe quelle « vraie » femme pour ce prix. La poupée ne vieillira jamais, ne sera jamais fripée. Et c’est sûr qu’elle ne vous fera jamais d’enfant dans le dos. Voici notre future les mecs. »

Couverture du magazine ELLE Brazil de Décembre 2016

Les questions éthiques posées par les robots humanoïdes féminins ne concernent pas seulement les robots sexuels et les problèmes tels que la banalisation du non-consentement, ou encore la réification sexuelle du corps de la femme. Plus largement le développement des robots féminins, en général, sans considération éthique sérieuse soulève également des questions dans un contexte plus large. Il y a quelques mois déjà, le robot Sophia, conçu par Hanson Robotics s’est vu accorder la nationalité saoudienne devenant ainsi le premier robot au monde à se voir attribuer la citoyenneté. Cependant, contrairement à la plupart des femmes saoudiennes, elle n’est pas obligée de porter le voile ou d’être accompagné par un chaperon. Sous l’apparence du progrès technique, les droits de ces femmes-robots sont plus célébrés que ceux des vraies femmes. En reléguant l'émancipation de la femme au hors-champ de la réalité, elles sont devenues le nouveau vernis d’un patriarcat qui renouvelle sans cesse la forme de son insidieuse domination.

Couverture du livre Cyborg Manifesto de Donna Haraway

C’est justement en réaction à cette conception simpliste et misogyne de la technologie que l’universitaire Donna Hardaway a écrit l’essai choc « A Cyborg Manifesto » en 1985, signant ainsi l’avènement du cyberféminisme. A Cyborg Manifesto est une véritable proclamation qui professe la fin de la binarité homme/femme, humain/robot et même humain/animal, des catégorisations qui selon elle ne trouvent plus leur pertinence. Il n’y a plus de naturel ou d’artificiel. Nous sommes tous cyborgs dans le sens où nous sommes tous « théorisés et fabriqués comme des hybrides à la fois organiques et mécaniques », nos corps intègrent peu à peu la technologie via la médecine, les véhicules, les sex toys, les technologies de communications et surtout Internet. Ainsi, « Le cyborg ne rêve pas d’une communauté sur le modèle de la famille organique telle qu’on la connaît, elle se conçoit cette fois hors du schéma oedipien galvaudé » écrit Haraway. C’est peut-être par ce prisme cyberféministe qu’il faut envisager une intelligence artificielle et une technologie robotique réellement progressistes, ne se contentant pas de reproduire les illustres mécanismes d’oppression.

L’émergence de ces drôles de créatures, mi-poupée mi-robot, marque la concrétisation technologique d’un idéal féminin hors d’atteinte et fondamentalement inhumain. Qu’on se le dise la promesse de la fin de l’isolement social ne se fera pas grâce à des robots sexuels. La réification de la femme ne résoudra pas les problèmes causés par la violence masculine ; seul le démantèlement des dynamiques de pouvoir et le rapport de force permettront l’émancipation des uns et des autres – cyborgs ou pas.

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