Photographie Owenscorp

rick owens, l'éternel provocateur de la mode, s'expose pour la première fois à milan

Jusqu’au 25 mars 2018, la Triennale de Milan accueille la première rétrospective consacrée à Rick Owens. L’occasion de revenir sur les 23 ans de carrière d’un esthète à la créativité sans limite.

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déc. 20 2017, 11:28am

Photographie Owenscorp

Après une exposition dédiée à son mobilier d’exception au MoCa, le Musée d’art contemporain de Los Angeles, Rick Owens fait l’objet d’une première grande rétrospective à la Triennale de Milan, baptisée « Subhuman Superhuman Inhuman ». C’est le designer lui-même qui signe la scénographie : une introspection pour celui que l’on surnomme « The Lord of Darkness ». Large mix de vêtements, objets, photos, sculptures et vidéos, sans chronologie ou thématique identifiées, l’exposition retrace l’histoire d’un esthète réputé pour son refus du compromis. La rétrospective interroge les liens unissant son travail aux œuvres d’artistes qui l’ont inspiré tels que Marcel Duchamp, Alessandro Manzoni ou encore Pierre Molinier. Pantalons cargo crop, joggings sarouel, cardigans-hoodies, drapés de cuir, layerings de jersey et autres Geobaskets : le design de Rick Owens est non orthodoxe, brodé de paradoxes. Son style est hybride, croisement d’influences classiques, brutalistes et tribales. Le designer Californien, à la tête d’une armée de fidèles, défend sa vision mais jamais ne l’impose : sa mode n’est pas un Manifeste sinon une suggestion. Depuis le lancement de sa marque aux États-Unis en 1994, Rick Owens ne cesse de repousser les limites de sa créativité, menant une vie d’ascète.

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Une gigantesque sculpture suspendue au plafond par des câbles métalliques – vaste agrégat de béton, fleurs de lys, sable de la plage du Lido de Venise – s’enroule autour de la galerie de la Triennale en forme de fer à cheval. Surnommée « Primal howl » (hurlement primitif) par le créateur, cette sculpture se veut une métaphore des forces créatives qui nous animent. Un entrelacs qui comprend aussi des cheveux du créateur – des cheveux teintés en noir corbeau et lissés en hommage à Joe Dallesandro, sex-symbol du cinéma underground découvert par Andy Warhol. C’est aussi pour ressembler au corps de l’acteur qu’il sculptera le sien à coups de stéroïdes et d’intenses séances de sport.

Rick Owens est né à Porterville en Californie en 1962 dans une famille catholique conservatrice. À la maison, pas de télévision mais de la musique classique en boucle (Bach, Debussy) et des livres dont, notamment, le célèbre À Rebours de J.-K. Huysmans, histoire d’un anti-héros esthète et excentrique, que le designer continue de citer parmi ses ouvrages préférés. La voix de la cantatrice espagnole Montserrat Caballé, qu’on entendait en bande-son de son défilé SS17, illustre sa passion de toujours pour l’opéra. Après le lycée, Rick Owens s'inscrit au Otis College of Art and Design de Los Angeles, avant de suivre une formation technique en patronage. Il crée ses premiers modèles en 1994 mais ce n’est qu’en 2002 qu’il fait défiler sa marque à New York, l’année où il reçoit d’ailleurs le prix Perry Ellis du nouveau talent décerné par le CFDA. Un an plus tard, LVMH lui donne carte blanche pour reprendre les rênes de la marque Donna Karan mais il refuse et part s’installer à Paris, accompagné de sa muse Michèle Lamy, où il devient directeur artistique de la marque de fourrure Revillon. En 2006, il signe ses premières pièces de mobilier – dont certaines sont exposées ici – et ouvre sa première boutique à Paris, Galerie de Valois. Au fil des années, il connaît un succès critique et public, acquis sans aucune publicité. « Les vêtements que je fais sont mon autobiographie », déclare le designer, égérie de sa propre marque, habillé de la tête aux pieds de ses propres créations. Il développe un nouveau langage visuel, qui divise, interroge, dans une société saturée de conformisme. Une sorte de tribu accompagne ses shows, des gens en total look Rick Owens. Tel un chef de guerre à la recherche de la beauté, il cristallise les passions.

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Chez lui, la matière devient expérimentation. Il multiplie les jeux de drapé, il tord et distord la matière. L’exposition donne à voir certaines de ses créations drapées érigées sur des socles, telles des statues de l’Antiquité. Il cite régulièrement Madame Grès et Madeleine Vionnet en référence dans ses notes d’intention. « Chez Rick Owens, loin de se réduire à une enveloppe protectrice, redoublant l’enveloppe corporelle, le drapé suggère par la complexité des plis apparents, l’enchevêtrement des articulations internes, le réseau veineux, les flux sanguins, en un mot, ce qui participe d’un élan vital », indique Marie Schiele, spécialiste du drapé, doctorante en philosophie du vêtement. La mode de Rick Owens est organique, sanguine. Travailleur solitaire, le créateur ne s’entoure pas d’une armée de stylistes. Il concède volontiers qu’il réfute le débat, la conversation, se décrivant comme peu doué pour partager ses idées, sa créativité.

À la fin de l’exposition, Rick Owens a choisi d’exposer plusieurs vidéos de ses shows, notamment celle du défilé « Cyclops Women » SS16 dans lequel des mannequins arpentaient le podium sanglés les uns aux autres, la tête en bas et les pieds en l'air pour la plupart…devant un public médusé. Des corps enlacés racontant le poids de la vie et notre dépendance à l’autre. Sa capacité à provoquer et choquer fait partie intégrante de ses créations. Le designer nuance cette position. Son travail, s’il peut en choquer certains, a pour seul but de contrebalancer les excès d’une société de plus en plus divisée par des jugements moraux. Lors de son défilé masculin de janvier 2015, ses mannequins ont défilé vêtus de robes dévoilant leurs sexes. Effet immédiat : la collection fait scandale. En cumulant les interdits, le port de la robe (même si, dans de nombreuses cultures, les hommes s'habillent de sarongs, de pagnes ou de dhotis…) et le dévoilement du sexe, Rick Owens choque, se heurte au tabou ultime de la nudité des corps masculins. Une stratégie du scandale de la part du designer ? « Il y a surtout une volonté de s'opposer aux codes ambiants pour faire autre chose : une mode nouvelle apparaît pour s'opposer à une mode existante » suggère l’historien Denis Bruna. Lors de son dernier défilé masculin (collection FW18), les mannequins tombaient du ciel sur fond de I Need a Freak de Sexual Harrassment. Une gigantesque structure en forme d'échafaudage avait été dressée à l'extérieur du palais de Tokyo. Les paroles « In these time of hate and pain / We need a remedy to take us from the pain » rythmaient le show. La mode de Rick Owens, intransigeante, parfois déconcertante, constitue assurément un antidote au conservatisme et une ode à la liberté. Cette exposition rend hommage à celui qui bouscule les lignes de la beauté.

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