symonds pearmain, la marque qui fait imploser la mode

En à peine 2 ans, la marque créée par Anthony Symonds et Max Pearmain n’a cessé de prouver sa subversivité.

par Felix Petty
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22 Novembre 2018, 10:53am

Cet article a été initialement publié dans le i-D The Superstar Issue, no. 354, Hiver 2018

La collection automne/hiver 2018 de Symonds Pearmain s’est ouverte sur l'image d'Edie Campbell vêtue d’une marinière bleue et rouge lui dénudant élégamment l’épaule, d’une jupe crayon blanche brodée d'une rose, de chaussettes rouges rayées et de chaussures dorées.

En guise de fermeture, c'est un cancan aussi entraînant qu'exubérant - l’ouverture d’Orphée aux Enfers de Jacques Offenbach - qui a résonné. Un peu plus tôt, et de façon assez anachronique, la musique consistait dans un mégamix de hip-hop new-yorkais des années 1980, entremêlant Famous Supreme Team de The World et Buffalo Gals, de Malcolm McLaren - des morceaux qu’un monde sépare - mais auxquels il faut reconnaître un pouvoir aussi tonitruant que l’ouverture d’Offenbach.

Lors du passage d’Edie, on a découvert un t-shirt noué façon foulard sur la tête, avec quelques mots imprimés dessus, à peine visibles, faisant référence à l'absurdité des présentations presse. Une oeuvre signée par l’artiste Ed Atkins, qui a écrit dans un monologue intérieur insensé – « Imaginez une kabbale de publicitaires qui se tripotent dans le noir. Qui se charrient les uns les autres pour une piètre dose de soie synthétique, ou peut-être de jambon » - des mots faisant écho aux dossiers de presse consternants de banalités qui précédent les défilés.

Ces références stylistiques et esthétiques résument à peu près à elles seules l’univers que le créateur Anthony Symonds et le styliste Max Permain ont créé avec leur marque. Symonds Pearmain est fun, mais avec du caractère et peut-être un peu de satire, puisque la marque s'oppose à la banalité futile de la majorité des marques de luxe. Ils se sentent tout aussi à l’aise dans leurs références au streetwear new-yorkais des années 1980 que dans les allusions au romantisme du Second Empire. La collection s’intitule Matchy Un-Matchy (« Assorti Désordonné » en français), un clin d’œil au côté pie voleuse qui leur permet de trouver l'inspiration depuis des milliers de sources différentes – le chic comme le trivial, le ringard et le beau, le guindé et le sexy – et de construire quelque chose de complet et d'honnête à partir de ces fragments. Plus que tout, ce défilé les a érigés en créateurs d’une mode incroyable – une mode située à des années-lumières de toutes les tendances ennuyeuses qui dominent l’industrie.

Symonds Pearmain

Max et Anthony ont commencé à travailler ensemble en 2016, après que Max soit tombé amoureux d’un vêtement dessiné par Anthony, et ait remonté la piste jusqu’au jeune homme. Tous deux ont néanmoins fait partie de l’industrie de la mode pendant plus longtemps que ça. Anthony a travaillé en tant que designer pour John Galliano et Vivienne Westwood, avant de sortir des collections sous son propre nom via Cabinet Gallery à Londres et Isabella Bortolozzi à Berlin. Max est un styliste extrêmement talentueux, qui a commencé sa carrière chez i-D il y a une éternité et a travaillé avec Burberry et Chloé, ainsi qu’avec à peu près tous les plus grands photographes qui soient.

Tous deux avaient déjà formé une vague idée de ce que Symonds Pearmain était, mais ce défilé automne/hiver lui a vraiment donné corps. À ses débuts, la marque était tiraillée entre le monde de la mode et celui de l’art, comme Anthony a pu l'être. Ils vendaient alors leurs vêtements par le biais de Cabinet Gallery et Isabella Bortolozzi, en petites éditions uniques, quasi haute-couture. Après en avoir fait deux présentations hors programme lors de la Fashion Week de Londres, ils montaient un défilé chez Isabella Bortolozzi pendant l’Art Week à Berlin. Au départ, ils existaient en marge du système de la mode, et personne ne savait vraiment s’il s’agissait d’un « projet artistique » ou d’une véritable marque de mode qui faisait des vêtements qu’on pouvait acheter. « Les gens nous demandent toujours si c’est de l’art – ce n’en h'est pas, c’est de la mode, » assure Anthony.

Nous sommes assis dans le penthouse au sommet du bâtiment de Cabinet Gallery à Vauxhall. Max et Anthony se préparent à lancer leur collection printemps/été 2019. Les vêtements trônent sur un rail au milieu de l’espace, avec une vue sur les Pleasure Gardens en contrebas. Cette saison, ils présentent leur collection dans un film qu’ils ont fait au lieu de présenter un vrai défilé spectaculaire. Plus tôt dans la journée, ils ont lancé leur site web et plateforme d’e-commerce pour vendre leur collection automne/hiver 2018. C’est une étape essentielle dans le développement de la marque : une esthétique de la maturité, un alignement qui les rapproche davantage du paysage de la mode actuelle.

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« C’est intéressant pour nous de nous engager dans cette intersection problématique entre l’art et la mode, parce que les gens ont vraiment du mal avec les choses qui ne suivent pas un rythme clair et compréhensible, » explique Anthony. À les écouter, on a le sentiment que brouiller les pistes et ce que l'on peut attendre du fonctionnement des marques de luxe les amuse, mais qu’en même temps leur manière de faire leur a été dictée par les circonstances.

« Tout ce que nous avons fait, et la façon dont nous l’avons fait, où et comment nous avons organisé nos défilés, ça s’est vraiment fait par nécessité, développe Max. C’était plus ou moins la même chose quand on a présenté notre collection automne/hiver 2018 avec Fashion East avec Lulu Kennedy, qui a eu la gentillesse de nous inviter. Au final, on essaie toujours de faire ce qui marche, économiquement parlant ».

« C’est très facile d’être un outsider, et ça peut vous mener assez loin, continue Anthony. Mais c’est plus intéressant d’être à l’intérieur du système, de l’infiltrer. C’est bien plus contestataire ». C’est en partie pour cette raison qu’ils ont choisi Edie pour ouvrir le show. « Nous étions heureux d’avoir accès à quelqu’un d’un tel standing et avec un tel statut, explique Max. Edie n’est pas un grand mannequin par hasard, elle a un véritable talent. Elle porte les vêtements magnifiquement bien. Quand Edie porte une veste, elle la transforme. Un vêtement d’aspect banal devient quelque chose d’entièrement différent – une vague de beauté se forme sur une mer de banal et d’ordinaire. »

« Ce qu’il y a de beau, dans la mode, c’est que tu peux recommencer à chaque fois, poursuit Max. J’aime la joie de l’échec, dans la mode. La mode te vend cette idée que tu pourrais être quelque chose d’autre, alors qu’en fait, tu es toujours toi. Mais de la même manière, la mode encourage quelque chose en toi – cette relation entre ton corps et le vêtement que tu portes, et la personne que tu veux être ».

Ils insistent rapidement sur le fait que Symonds Permain n’a pas pour but de critiquer les structures de la mode, mais de trouver de nouveaux espaces d’expression en leur sein. Ils sont à la recherche d’une rigueur un peu plus intellectuelle. Quelque chose de plus permanent, de plus personnel et de plus inventif dans un monde qui se répète et qui scrolle à n’en plus finir. Tout est conçu et fabriqué au Royaume-Uni, par exemple. Ils utilisent des matériaux génériques pour que la coupe et la silhouette soient le cœur du vêtement. Étendus à plat, photographiés pour leur site de e-commerce, les vêtements ont des airs d'abstractions, de réinterprétations cubistes d’habits.

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Les vêtements sont faits essentiellement en denim, en sergé de soie ou de coton, et en jersey de coton, et principalement produits dans les couleurs primaires. En partie par nécessité et aussi parce que c’est tout ce dont Anthony a besoin : « Quand tu utilises des matériaux chers, tu dois vraiment te demander pourquoi tu le fais. » Ils parlent tous les deux de la mode avec un pessimisme romantique et s'ils exigent davantage d'elle, c'est justement parce qu’ils l’aiment. Ils n’ont aucune envie de faire un autre sweat ennuyeux couvert d’un imprimé ennuyeux, sans y avoir mis la moindre réflexion ou le moindre amour. « Je crois que c’est vraiment important de réimaginer une mode simple, déclare Anthony. Il y a actuellement une quantité effroyable de mode qui ne consiste qu’à juxtaposer des choses sur d’autres choses. C’est vraiment bi-dimensionnel ».

Au moment où nous écrivons, nous avons pu voir leur nouvelle collection. Le programme chargé de Max pour la fashion week les a empêché de tenir un défilé public pour la collection printemps/été 2018. A la place, ils ont fait un événement chez Cabinet qu’ils ont filmé et photographié. Dans la galerie, les mannequins défilaient à travers l’exposition Keith Farquhar et les tableaux et les sculptures de l’artiste tenaient lieu de public. Edie a de nouveau défilé, aux côtés de Lily McMenamy, leur muse de longue date.

La collection s’intitule Sincere Casual, en référence au défilé printemps/été 2000 Sincere Chic, de Prada. Un show qui a transformé les goûts du bourgeois d’âge moyen typique en quelque chose de moderne et d’excitant, de sexy et de jeune. Pour Symonds Pearmain, remplacer « chic » par « décontracté » renvoie au moment dans lequel la mode se trouve actuellement, la monotonie de l’habit bourgeois décontracté, tous ces sweats « streetwear de luxe ».

« Nous pensions utiliser le catwalk pour proposer des tenues décontractées mais haute couture, parce que c’est ce que nous vendons, explique Anthony. Nous avons une idée très formelle du style décontracté, en termes de matériaux et d’utilité, mais nous atteignons des aspirations bien plus élevées en termes de coupe et de produit fini. D’habitude, les marques utilisent leurs défilés pour vous vendre un style décontracté, tout en vous faisant croire que vous achetez de la haute couture. Nous voulons faire tout le contraire. Le style décontracté peut être de la haute couture ! Tout est une question de coupe des vêtements. Nous nous sommes demandé ce que nous pouvions faire avec le langage physique ou la forme du style décontracté pour les rendre intéressants, pour les amener au niveau suivant. Nous voulons rendre le treillis élégant. » Et oui, ils sont parfaitement sincères.

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Crédits


Coiffure Neil Moodie chez Bryant Artists. Maquillage Lauren Parsons chez Art Partner. Mannequins Lily McMenamy chez Next. Christine Willis chez Storm. Georgiana Zloteanu chez Elite. Remerciements spéciaux à Martin McGowan et Charles Asprey. Tous les mannequins portent des vêtements Symonds Pearmain printemps/été 19. Chaussures de Manolo Blahnik. Images Courtesy de Symonds Pearmain et Cabinet Gallery.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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