tumblr m'a fait prendre conscience de ma bisexualité

la célèbre plateforme censurera désormais tout contenu à caractère érotique. Les travailleurs et travailleuses du sexe sont ceux qui pâtiront le plus de cette nouvelle règle – alors même qu'ils sont déjà victimes de discrimination dans le réel.

par Marianne Eloise
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11 Décembre 2018, 2:08pm

Le 3 décembre dernier, quand le PDG de Tumblr Jeff D’Onofrio a annoncé qu’il comptait bannir tous les contenus « pour adultes » de Tumblr, il aurait tout autant pu annoncer la fermeture du site. Malgré la volonté de rendre l'ensemble du contenu présent sur la plateforme accessible au plus grand nombre possible, une grande partie pouvait être rangée dans la catégorie NSFW, acronyme de « Not Safe For Work » soit un contenu à caractère érotique qu'il n'est pas convenable de consulter sur un lieu de travail. Le bannissement des « photos, vidéos ou GIFs qui montrent de vrais organes génitaux humains » ou – roulement de tambours – « les tétons d’apparence féminine » signifie que certains des utilisateurs les plus enthousiastes du site devront soit renoncer à leur compte, soit sérieusement expurger leur contenu. Après être apparu au début des années 2010, Tumblr s'est établi comme un site « niche » qui doit en large partie sa prospérité à u son contenu destiné aux adultes. Et le porno en soi ne fait pas tout : Tumblr est avant tout une des rares plateformes mainstream sur laquelle les fans, les artistes et les travailleurs du sexe pouvaient poster du contenu pour un public averti.

La pénalisation des contenus pornographique sur Tumblr aura un impact réel sur la communauté LGBTQ en ce que la plateforme permettait à de nombreuses personnes queers de réaliser leur identité en ligne. C’est d’ailleurs ainsi que j’ai moi-même découvert Tumblr : quand j’ai commencé à fréquenter le site en 2010, il comblait alors le vide laissé par MySpace. Les réglementations de Facebook et Twitter entravaient une certaine liberté et le fait de me présenter à découvert m'effrayait. Je voyais donc Tumblr comme un refuge, où je pouvais mener ma petite vie avec toute l’intimité qu’il est possible d’avoir en ligne. Je pouvais customiser ma page, poster des photos, écrire sur ce qui m’intéressait. Je pouvais également explorer des aspects de ma personnalité qu’il ne m’était pas donné d’explorer en public : j'ai ainsi compris que j'aimais les filles. Depuis toujours. Alors que je ne suivais au départ que quelques amis de confiance, je me suis liée d’amitié avec d’autres gens LGBTQ. Tumblr m’a donné accès à une communauté comme aucun autre site. Et oui, cette expérience comprenait également la découverte de contenus à caractère érotique. Tumblr m'a permis de prendre conscience de ma bisexualité et m’a donné la confiance nécessaire pour que je puisse faire mon coming-out dans le monde réel. Et tandis qu'il se voit censuré par de nouvelles réglementations aujourd'hui, le contenu porno jadis présent sur Tumblr a grandement participé à mon épanouissement personnel... et sexuel.

Une utilisatrice de longue date, Alma, s'est rendue la première fois sur Tumblr afin « d'intégrer une communauté de niche » et « d’interagir avec d’autres LGBTQ ». Selon elle, Tumblr n’a jamais vraiment compris son public : aujourd'hui, la plateforme souhaite « classifier le contenu queer comme étant inapproprié ». Selon Alma, il est fort regrettable que de jeunes gens, qui ont pourtant besoin de ce genre de plateforme pour se réaliser, « se sentent aujourd'hui démunis ». Un autre utilisateur a également soulevé un des problèmes majeurs qu'induit la pénalisation des contenus érotiques sur Tumblr. En effet, selon lui, les réseaux qui se veulent désormais « familiaux » discriminent indirectement des groupes déjà victimes d'exclusion. « Les groupes les plus durement touchés par ces histoires de réseau social familial sont déjà marginalisés dans la réalité et n'ont que très peu d'autres moyens d'expression à leur disposition. » Aujourd'hui, des images aussi inoffensives que celles d'un baiser entre deux hommes sont censurées ou, au mieux, signalées sur Youtube.

D’Onofrio , le patron de la plateforme a récemment déclaré être fier d’avoir inspiré « des artistes, des auteurs, des créateurs, des curateurs et des croisés ». Avec ces nouvelles règles, qui visent à créer « un espace sûr pour l’expression créative », Tumblr exprime clairement quels créateurs et artistes sont les bienvenus sur son site, et qui ne l'est pas. Le Tumblr que je connaissais était un espace assez safe pour y être gay, pour explorer, pour être fan. En vieillissant, mon besoin de m'exprimer sur ce genre de plateforme a diminué mais ce n'est pas le cas de tous. D’Onofrio et son équipe auraient « travaillé dur » pour poser les bases d'un « meilleur Tumblr ». Selon ses prises de parole, nous pouvons déduire que la plateforme qu'il dirige aurait aujourd'hui à rougir de son passé. Mais à quoi se réfère-t-il au juste ? Au phénomène du Topless Tuesdays (« mardi torse nu ») ? Aux communautés de fans ? Aux travailleurs et travailleuses du sexe ou aux utilisateurs LGBTQ ? Il prétend aujourd'hui que Tumblr est un espace où l’on peut « parler librement de sujets comme l’art, le positivisme sexuel, les relations amoureuses ou la sexualité », mais il omet de dire que le principe même de censure est fondamentalement une entrave à ce genre de liberté.

La communauté la plus durement touchée par les nouvelles règles du site est celle des travailleurs du sexe, qui se voient désormais bannis de plateformes comme PayPal ou Instagram. Quand j’étais ado, je suivais des travailleuses du sexe sur Instagram. J’y ai beaucoup appris sur cette industrie stigmatisée dont personne ne parle dans la vraie vie. Une dominatrice basée à New York me raconte que les mesures prises par Tumblr vont dans le sens de l’ « attaque contre les travailleuses du sexe menée par des lois américaines anti trafic sexuel qui s’apprêtent à entrer en vigueur ». Ainsi, Backpage et la section personnelle de Craigslist ont disparu, tandis que les travailleuses du sexe voient une partie de leur contenu bloqué sur Instagram et Twitter. Tout cela « créé des difficultés pour gagner de l’argent, mais aussi pour rester en sécurité en filtrant les clients ». Elle ajoute que les nouvelles règles de Tumblr ne sont qu’une attaque dans un contexte plus large de guerre contre les travailleuses du sexe, ce qu’une autre personne avec laquelle je me suis entretenue approuve : « La décision de Tumblr touche vraiment durement les travailleuses du sexe. Le nombre d’endroits sur lesquels nous pouvons librement exister et nous vendre en ligne ne fait que réduire ».

Ces nouvelles règles surviennent après que l’appli ait été supprimée de l’Apple Store en raison de la présence d’images pédopornographiques, ce qui a conduit à une suppression du contenu pornographique sur tout le site. Il semblerait que Tumblr se mette à la censure pour éviter que de tels évènements ne se reproduisent. Mais la censure n’est pas la réponse, même si Tumblr est convaincu que ses robots d’intelligence artificielle sont capables d’établir une distinction dont la plupart des gens sont incapables : dissocier clairement le porno d’une nudité « non-sexualisée ». Sauf que non, l’intelligence artificielle n’est pas en mesure de procéder à cette distinction. Depuis leur apparition, les robots ont banni des images aussi « NSFW » que Sebastian Stan arborant un costume sans chaussettes, une photo du Christ et un dessin de Wonder Woman soulevant Harley Quinn. Les contenus racistes ou abusifs ont, eux, échappé à la purge. Pour appuyer sa décision, D’Onofrio pense « qu’internet ne manque pas de sites qui hébergent du contenu pour adultes ». C’est exact. Mais la culture Tumblr est unique ; les utilisateurs consomment un contenu qui a été posté par leurs créateurs plutôt que volé puis uploadé sur d’autres sites, ce qui signifie qu’ils peuvent directement créditer les gens qui créent du porno et de l’art « sexualisé », tout en connaissant le contexte de cette création.

En surface, il est facile de se dire que l’agonie de Tumblr s’inscrit dans un contexte de transition : celui qui bascule d’un ancien monde vers un nouvel internet. Après tout, c’est ce qui arrive aux sites que nous aimons : adieu LiveJournal, Myspace et tous ces vestiges d’un monde où nos moindres faits et gestes n’étaient pas encore jugés sur la place publique. Pourtant, en creusant plus profondément, il devient clair que cette mort lente prend part à une répression plus large menée contre les travailleuses du sexe et la liberté sexuelle. Des internautes se retrouvent punis en ligne et en dépit de ses apparences de site basé sur la notion de communauté, Tumblr s’allie désormais à cette répression.

On finit par avoir l’impression que des sites comme Tumblr ou Myspace nous appartiennent, qu’ils sont à nous, et qu’il est normal que nous ayons notre mot à dire sur les parties intimes que nous avons le droit de partager en ligne. Cet épisode ne fait que rappeler que nous ne sommes plus propriétaires de rien en ligne, mais qu’en plus, les gens qui le sont ne se soucient vraiment pas de nous.

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