quand paco rabanne prédisait la mode du nouveau millénaire

À Rouen, une exposition revient sur l’histoire des robes métalliques de Paco Rabanne. L’occasion de (re)découvrir le travail de cet outsider de la mode, autant excentrique que critique du système.

|
déc. 18 2018, 7:00pm

« Une machine à coudre ? C’est un instrument bon pour le musée… J’emploie d’autres instruments qui me permettent d’aller plus vite, comme le marteau, les pinces, les tenailles… » Ni fil, ni aiguille chez Paco Rabanne. Du tissu, encore moins. « Regardez cette robe, c’est la plus lourde, elle est en acier, elle est pare-balles, elle fait 8 kg ». Avec sa pince à chapelet, le « couturier » travaille l’aluminium, l’acier, le zinc, les plumes scotchées, le cuir riveté, le plastique rhodoïd… Il ne se fournit pas chez Marcel Boussac, il fait son sourcing chez Weber Métaux ou chez Manulatex, le fabricant de tabliers de protection des bouchers… Dans les années 1960, en pleine vogue du space age, alors que l’imaginaire de la conquête spatiale séduit la génération du baby boom, le métal est associé à la modernité. « Nous sommes à la fin de l’âge de fer. Tout ce qui séduit actuellement l’être humain est métallique : il aime les voitures, il aime les machines à laver… ». En février 1966, après des études d’architecture à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts de Paris, le designer espagnol fait une entrée fracassante dans le monde de la mode. Avec sa première collection de « douze robes importables en matériaux contemporains », une mode « de vis et de pinces », il rompt avec les codes vestimentaires de l’époque et fait scandale. Les mannequins défilent pieds nus au son d’une pièce de musique contemporaine, Le Marteau sans maître de Pierre Boulez (1954), qui oppose instruments classiques et claviers frappés comme le xylorimba et le vibraphone. Rejeté par ses pairs, relégué au rang d’outsider, Paco Rabanne revendique la subversion, ses robes sont pour lui des Manifestes. Coco Chanel l’exclut symboliquement du monde de la mode en s’exclamant : « Ce n’est pas un couturier, c’est un métallurgiste ! ». La Maison Paco Rabanne ne sera agréée par La Chambre Syndicale de la Couture Parisienne qu’en 1971 après avoir essuyé plusieurs refus (faute d’utiliser suffisamment de tissus dans ses collections !). On dit qu’il vend des trous, du vent, des vêtements qui ne servent à rien, qui ne protègent ni contre le froid ni contre la chaleur. Mais qu’importe, il vend et Salvator Dalí lui apporte son soutien, déclarant dithyrambique : « il est le plus grand génie espagnol après moi-même ».

Paco Rabanne Getty Images
Jackie Bowyer porte un boléro en cotte de mailles en argent avec une mini-jupe assortie de Paco Rabanne, le 7 novembre 1967. Elle le porte lors de l’ouverture de la nouvelle bijouterie Jones à Brompton Arcade, Knightsbridge, Londres. ©Peter King / Fox Photos / Getty Images

Cela valait bien une exposition et la ville de Rouen a trouvé le lieu idéal pour exposer les robes métalliques de Paco Ravanne : au milieu des pièces de ferronnerie du Musée Le Secq des Tournelles. Des robes qui claquent et qui clinquent, des sculptures de mode, façon cottes de maille futuristes. Des mini plaques d’aluminium martelées reliées par des anneaux, des croisillons métalliques rehaussés de strass, des pastilles ronde d’acier chromé qui s’entrelacent : des matériaux lumineux à l’effet glacé, que l’on peut admirer de près et même toucher via des échantillons. On découvre un sac fait de pastilles métalliques avec une anse fabriquée avec la chaîne d'une chasse d’eau : précurseur, Paco Rabanne détourne des matériaux triviaux avec un trait d’humour, rappelant la démarche artistique de certains de ses contemporains comme Pablo Picasso ou Daniel Spoerri, membre phare des Nouveaux Réalistes. Il ouvre la voie à Martin Margiela, qui jouera plus tard sur la récupération – à l’image de son stock de chaussettes transformées en pulls ou de la célèbre veste constituée de pochettes de cuir. « Son attitude pionnière a marqué durablement l’histoire de la mode. La génération des créateurs des années 1990 et 2000 lui doit beaucoup, des réutilisations d’objets chères à Martin Margiela, aux propositions expérimentales et conceptuelles d’Hussein Chalayan, sans oublier les recherches sur les matériaux d’Iris Van Herpen », souligne la commissaire d’exposition Alexandra Bosc.

Entre les robes, des écrans diffusent des interviews télévisées de Paco Rabanne. C’est aussi dans ces documents que réside l’intérêt de l’exposition. On découvre la parole d’un homme libre, décomplexé, cynique, caustique – bien loin des éléments de langage d’aujourd’hui. Il use de formules #metoo-compatibles : « les femmes sont devenues combattantes donc je les ai vêtues d’armures, et avec ces armures, elles essaient de conquérir leur indépendance vis-à-vis de l’homme » ; de formules #metoo-incompatibles : il imagine des robes érotiques pour que l’homme devenu « timoré » redevienne « agressif » ; d’un vocabulaire guerrier : il crée des « robes pare-balles », des vêtements carapace qui rappellent les armures médiévales ou celles des guerriers samouraïs ; de pushlines diverses et variées : « pour moi beaucoup de mes contemporains sont des cadavres qui n’ont rien à faire avec l’époque contemporaine ». Dès ses débuts, Paco Rabanne pose un regard critique sur le système de la mode comme rarement d'autres designers l’ont fait (avant et même après lui !) : « Je crois que les couturiers vendent du vent : la mode est aussi du vent (…) Je crois que les gens qui font la mode exploitent un peu, peut-être à 50% (…60, c’est beaucoup !), l’imbécillité des gens… Parce que pour être dans le coup, pour être dans le vent, pour être à la mode, il faut plaire à toute une bande de gogos à qui on fait avaler n’importe quoi ! On exploite la bêtise des gens… Des gens qui ne demandent qu’à être exploités ! Qui sont tellement stupides, que c’est facile pour eux ! Mais il n’y a pas qu’eux, heureusement ! Il y a les autres qui aiment, qui comprennent un peu plus, et qui eux ne sont pas des imbéciles ! » (émission télévisée 1968). Une critique de la société de consommation venant d’un adepte de l’ésotérisme qui avait prédit, avec perte et fracas, la fin du monde dans son ouvrage 1999, le feu du ciel (le 11 août 1999 la station spatiale Mir devait s’écraser sur la Terre) ? Mi-collapsologue, mi-anti-pub, Paco Rabanne ?

Françoise Hardy, France, 1968. ©Daniel Camus / Paris Match
Françoise Hardy, France, 1968. ©Daniel Camus / Paris Match

Intrigué par de telles paroles, on poursuit nos recherches sur le site de l’INA et on tombe sur l’une de ses autres déclarations datant de 1967 : « la publicité est une destruction de soi-même. On dit toujours que la mode est un métier de pute mais je crois, en effet, qu’il faut être pute pour réussir dans ce métier. On est obligé au fond d’agir comme des pantins, de se prêter à tout un tas de choses contraires à soi-même, de donner une image fausse aux gens, une image qui leur fasse plaisir, c’est démagogique comme procédé. » Passionné par les symboles cachés, il voit dans la mode une essence prophétique. « La mode est un signe de temps. (…) Quand les vêtements s’allongent tout va mal, quand les vêtements raccourcissent, tout va bien. Quand les cheveux des femmes gonflent, les régimes tombent. Avant chaque révolution dans un pays, les femmes ont les têtes qui gonflent. Quand les femmes ont les cheveux lisses, les régimes sont stables, tout va bien. Dans les collections actuelles, il y a deux types de vêtements : les vêtements de la superposition qui suggèrent la fuite devant la catastrophe et des vêtements anti-feu pour se préparer à l’apocalypse de feu. Je suis médium, je connais les prophéties des temps à venir ». Paco Rabanne signe sa dernière collection en 1999 se consacrant depuis à l’écriture et l’ésotérisme. Mise en sommeil en 2006, la maison a retrouvé depuis 2013, sous l’impulsion de Julien Dossena, l’esprit réformateur initié par son fondateur.

Paco Rabanne, métallurgiste de la mode au Musée Le Secq des Tournelles, rue Jacques-Villon, à Rouen. Du 7 décembre 2018 au 19 mai 2019, entrée gratuite. L’exposition s’inscrit dans le cadre du programme « Fashion ! Mode et textiles dans les musées métropolitains », une série de six expositions consacrées à la mode, au textile et aux bijoux.


Crédits image principale : Jackie Bowyer porte un boléro en cotte de mailles en argent avec une mini-jupe assortie de Paco Rabanne, le 7 novembre 1967. Elle le porte lors de l’ouverture de la nouvelle bijouterie Jones à Brompton Arcade, Knightsbridge, Londres. ©Peter King / Fox Photos / Getty Images