Patrick Cowley, pionnier de la Hi-NRG - Photographie Susan Middleton.

pourquoi la hi-nrg est une musique si gay ?

Entre les années 70 et 80, la Hi-NRG, dérivé machinique de la disco, a secoué hit-parades et dancefloors gays. Alors que des inédits du pionnier Patrick Cowley viennent de sortir, retour sur un genre dont on n’a pas fini de mesurer l'influence.

par Patrick Thévenin
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13 Novembre 2019, 10:58am

Patrick Cowley, pionnier de la Hi-NRG - Photographie Susan Middleton.

1984, « High Energy », tube de disco électronique speedé produit par le DJ anglais Ian Levine et chanté par Evelyn Thomas, chanteuse soul de seconde zone, grimpe tout en haut des charts du monde entier grace à son rythme frénétique, ses mélodies quasi-physiques et ses paroles qui ne parlent que d’aller plus haut grâce à l’amour. En s’imposant comme un des tubes dance incontournable de l’époque, « High Energy » donne enfin un nom à ce style de musique hautement cadencée et prisée des dancefloors gays de l’époque : la Hi-NRG.

Il aura en effet fallu une poignée d’années, depuis la toute fin des années 1970 pour mettre un nom sur cette disco accélérée, robotique et artificielle, entièrement composée par des synthés et autres boites à rythmes, et qui va trouver son habitat naturel sur les dancefloors homos de l’époque. Même si les diggers vous rappelleront que la première à avoir utilisé le terme est la diva Donna Summer, qui lors d’une interview en 1977 - à l’époque où son tube « I Feel Love » (ancêtre de la Hi-NRG) faisait danser la planète - déclara : « This song became a hit cause it has a high-energy vibe. »

Flashback. Nous sommes à New York aux débuts de la décennie 70, une mégalopole au bord de la banqueroute avec des quartiers entiers à l’abandon, qui entre crise politique au Vietnam, libération gay, essor des mouvements féministes et mouvements de libération noir, se prend de passion pour le disco et la culture club. Avec son beat renforcé proche du rythme cardiaque, ses violons en cascades et ses divas hurlantes, le disco - une des premières danse populaire à se danser seul - devient la bande son d’une période de folie où tout est permis et où les nuits de New York sont plus belle que ses jours. Les clubs gays se multiplient. Du Loft tenu par le DJ David Mancuso à The Gallery de Nicky Sciano en passant par le Studio 54, ces lieux désormais légendaires deviennent des bulles de liberté et d’excès qui réconcilient gay et hétéros, blancs et noirs, riches et pauvres, coke et amphétamines comme dans « Music » de Madonna et ses paroles : « Music makes the people come together, yeah. Music makes the bourgeoisie and the rebel. »

Mais cette effervescence physique, chimique et musicale, cette fièvre du disco, est de courte durée. En 1979, la sortie du film « Saturday Nigh Fever », avec John Travolta dans un de ses plus beaux rôles, est la goutte d’eau qui fait déborder le vase. La résistance s’organise et les anti-disco commencent à faire entendre leur voix. Le 12 juillet 1979, peu de temps après le succès phénoménal du film, Steve Dahl, animateur d’une radio populaire, lance un appel et encourage ses auditeurs à venir brûler des vinyles disco - musique d’homo et de noirs - dans un stade de Chicago. Ce qu’on appellera par la suite la Demolition Night est un succès, 50000 personnes répondent présent, des échauffourées ont lieu avec la police et le disco tire tout doucement sa révérence : paniquées, les majors ne veulent plus en entendre parler, des labels spécialisés mettent la clé sous la porte et l’espace de liberté apportée par cette musique éclate comme une bulle de savon.

C’était sans compter sur la ténacité des gays, mais aussi sur l’arrivée de l’euro-disco dès la fin des années 1970, un genre plus porté sur les synthés et les boites à rythmes qui commencent à s’imposer à l’époque ; un disco qui puise sans vergogne dans les productions de l’italien Giorgio Moroder, du français Cerrone ou du canadien Gino Soccio ; un disco plus rapide, futuriste et physique et qui va fortement inspirer la Hi-NRG.

Courant des seventies, lorsqu'il arrive à San Francisco, qui est à l’époque un havre de paix et de tolérance pour les LGBT, Patrick Cowley n’a que 21 ans. Il suit des cours au City College of San Francisco où il se passionne pour les premiers synthétiseurs existants sur le marché, comme le Buchla, le Serge ou le Mellotron, ainsi que pour la vie sexuelle intense de la ville à une époque où on peut à chaque coin de rue trouver un plan cul. Très vite, il se lance dans une musique synthétique censée documenter l’activité intense de ce refuge pour les gays tout autour des Etats-Unis. Il remixe illégalement le « I Feel Love » de Donna Summer (offrant une de ses meilleures versions de ce tube hors-norme), et travaille avec Sylvester, diva camp et queer, chanteur malheureusement délaissé, à qui il va offrir avec « You Make Me Feel », une reconnaissance tardive et un tube mondial et imparable qui contient tout l’ADN d’un tube de Hi-NRG réussi.

Une musique ultra-synthétique et speedée, conçue comme la bande son des boites homos de l’époque où tout est possible, des rush de poppers à la promiscuité sexuelle jusqu’à l’hédonisme brandi comme révolution ultime. En 1981 avec son tube « Menergy » et sa voix trafiquée répétant inlassablement des « menergy » en forme d’injonctions, Cowley transforme le danseur en robot sexuel, tout en posant les bases du San Fran Disco, une musique plus froide et mécanique, qui va influencer considérablement la future techno.

A la même période à Londres, le DJ Ian Levine qui officie au Heaven, la plus grosse boite gay de la capitale, se plaint de ne pas trouver de disques capables de satisfaire les envies des habitués du club : « Le disque le plus joué aux débuts du Heaven était 'Relight My Fire' de Dan Hartman : on sortait les grands ventilateurs et 2 000 personnes se mettaient à hurler, les mains en l’air, se souvient le DJ. C’était électrisant, mais comme on ne trouvait pas assez de disques capables de produire un effet aussi puissant, nous nous sommes mis à en faire nous-mêmes. » Chose dite, chose faite, avec des dizaines de tubes tous calibrés sur la même formule, Ian Levine redonne vie à des chanteuses soul de seconde main et les transforme en divas gays, comme Viola Wills, Carol Jiani ou la fameuse Evelyn Thomas et son légendaire « High Energy ». Du côté de New York, c’est le Saint, une des plus gros clubs gay au monde et ouvert en 1980, qui va devenir la caisse de résonance de toute la production Hi-NRG, attirant tous les week-ends, une clientèle de garçons blancs, aisés, beaux et sportifs, venus se défoncer à coups de décibels, d’injonctions à toujours aller plus haut, et des différentes drogues à la mode en hurlant sur le tube « It’s Raining Men» des Weather Girls ou « So Many Men, So Little Time » de Miquel Brown qui résument parfaitement l’excitation testostéronée de l’époque.

Ce marché de la disco-électro aux paroles salaces, n’échappera évidemment pas au producteur Bobby Orlando, voyou à la petite semaine, qui va recopier soigneusement les bases de la Hi-NRG et les faire siennes, y ajoutant un grain plus brut et des paroles qui puent le cul. Que ce soit avec le trio à géométrie variable des Flirts qui mélange Hi-NRG et italo-disco ou avec la fabuleuse travestie Divine, égérie des films trash et camp de John Waters, qui du haut de ses 120 kilos exhorte la foule à grand coups de « You think you’re a man but you’re always a boy » dans le morceau « Shoot your shot » qu’on pourrait résumer brièvement, et avec un soupçon d’élégance par « vas-y, crache la purée ».

Mais autant la Hi-NRG aspire à aller toujours plus haut, autant la chute sera plus dure. Dès le début des années 1980, le virus du sida, fait des ravages au sein des communautés gay, afro et latino ainsi que des toxicomanes. Les débuts de l’épidémie, qui voit les gays tomber comme des mouches, sont le signe de la fin de la fête. Peu à peu les clubs ferment par manque de clientèle, et Patrick Cowley, l’homme qui a inventé l’ADN de la Hi-NRG, fondé le label culte Megatone, n’a pas le temps de savourer sa gloire naissante qu’il est emporté par le sida, comme Sylvester qu’il a porté aux nues.

Genre souvent considéré comme mineur - car trop vulgaire, trop pédé, trop kitch, trop cheesy - la Hi-NRG n’a pourtant depuis ses débuts cessée de disséminer sa science du beat et de la mélodie qui tue dans la dance-music. Que ce soit dans les productions du trio de producteurs anglais Stock, Aitken & Waterman, qui vont produire des tubes pour top 50 à la chaîne (Kylie Minogue, Rick Astley, Bananarama), chez Dead Or Alive et son imparable « You Spin Me Round », mais aussi chez des fiertés de la culture musicale anglaise comme les Pet Shop Boys ou New Order.

Avant plus tard d’influencer toute la vague eurodance des années 1990 et ses nombreuses incursions dans la pop-music. Aujourd’hui, retour de bâton bienheureux, c’est toute une nouvelle génération de jeunes LGBT qui s’évertue à documenter le genre et cette période où tout en dansant les gays construisaient leur propre univers, leurs propres lieux de sociabilisation, comme leur propre musique. Josh Cheon, jeune gay issu de San Francisco, longtemps membre du collectif Honey Sound System, mais aussi fondateur du fantastique label Dark Entries, a depuis quelques années accompli un travail phénoménal pour rendre hommage à Patrick Cowley, déterrant au fil de ses recherches des bandes sons de film porno, des collaborations hallucinantes et récemment des enregistrements inédits regroupés sous le nom de « Mechanical Fantasy Box ». Treize morceaux ou démos composées entre 1973 et 1980, qui documentent avec bonheur toute la pré-Hi-NRG qui va donner quelques années plus tard ses lettres de noblesse à ce producteur mort du sida en 1982 et dont on n’a pas fini de réaliser l’influence sur le monde de la dance music en général et des musiques électroniques en particulier.

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