naomi campbell : « je n’ai pas le temps d’être jetlaguée »

On vous présente la dernière cover star du nouveau numéro d'i-D, « The Get Up Stand Up Issue ». Mannequin, mythe, légende... Une certaine Naomi Campbell.

par Osman Ahmed
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26 Novembre 2019, 2:24pm

Cet article a été initialement publié dans le n°358 d'i-D, The Get Up Stand Up Issue, Hiver 2019.

Qu'on se le dise : il n’existe qu’une seule Naomi. Supermodel, actrice, activiste, youtubeuse, philanthrope… On en vient parfois à se demander ce que Madame Campbell ne sait pas faire. À l’en croire, la seule chose qu’elle ne peut pas faire, c’est ingérer du gluten ou des produits laitiers. Autrement, elle met son âme dans tout ce qu’elle entreprend, que ce soit récolter des fonds pour son œuvre de charité Fashion for Relief, ou prouver au monde que 50 ans (oui, elle y est presque), ce n’est qu’un chiffre. L’époque où son nom n’était associé qu’au glamour et à son aura de diva est révolue. Aujourd’hui, Naomi est en mission : mettre en lumière les productions culturelles et créatives africaines. Deux des membres de sa famille « adoptive », tous deux décédés aujourd’hui, viennent de ce continent – le designer tunisien Azzedine Alaïa était comme son « papa », quand le président Sud-Africain Nelson Mandela était son « grand-père ». Aujourd’hui, Naomi est elle-même devenue la « maman » de toute une génération de mannequins et d’artistes à qui elle a pavé la voie, en tant que (très) rare Supermodel noire des années 1980, 1990… et aussi 2000, 2010, et soyons honnêtes, les années 2020 à venir ! Elle ne fait que commencer. Longue vie à Naomi.

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Naomi porte une robe Marina Hoermanseder automne/hiver 2015. Chapeau et veste Ibkamarastudios. Boucles d'oreilles et bracelets Lydia Courteille. Sa propre bague. Collants Wolford. Chaussures Saint Laurent by Anthony Vaccarello.

Tu as récemment passé beaucoup de temps en Afrique, et particulièrement au Nigeria. Qu’est-ce qui t’as menée à Lagos ?
Je suis allée un peu partout. Au Nigeria, au Ghana, au Sénégal, en Afrique du Sud, au Rwanda – partout où je devais aller pour faire ce que j’avais besoin de faire. Mon rêve, c’est de visiter les 54 pays d’Afrique.

Pourquoi c’est si important ?
J’ai réalisé à quel point ce continent a été ignoré ou méprisé, de tant de façons. Ça doit impérativement changer. Ce récit doit changer. La perception des gens doit changer. C’est ce à quoi je m’attelle. Et ça passe évidemment par tous les domaines – la mode, la musique, les nouvelles technologies, l’art, le sport… Quand je suis au Nigeria, je sens une créativité débordante. Au Sénégal, l’énergie est très sportive. Je veux que le monde prenne conscience de tout ça. Je n’ai pas envie qu’on y voit que le « Tiers-Monde ». Je veux qu’on donne à l’Afrique les mêmes opportunités, notamment éducatives, qu'au reste du monde.

Tu as un artiste africain favori ?
J’ai de nombreux amis artistes. Tout le monde sait que je suis très proche de WizKid. Je connais aussi Davido. Et Fela Kuti… son combat était en avance sur son temps. Et puis, j’ai eu la chance incroyable d’apprendre sur le continent africain grâce à Nelson Mandela. Je l’appelais « grand-père ». C’est lui qui a fait entrer l’Afrique dans mon cœur dans les années 1990. Elle n’a pas bougé depuis.

Quel est le meilleur conseil qu’a pu te donner Nelson Mandela ?
Fais comme tu le sens et suis ton instinct. Recherche toujours la vérité, et mets-toi au service des autres.

Quelle importance prend la musique dans ta vie ? Tu as un album préféré de tous les temps ?
C’est une question trop difficile. J’adore l’afrobeat, j’écoute encore beaucoup de hip-hop. Pour moi, l’essentiel dans la musique c’est l’émotion. Il faut que ça me touche au cœur. J’aime la basse dans la musique. « Unfinished Sympathy » est un de mes morceaux préférés. J’ai croisé 3D récemment, et je lui ai expliqué que j’y trouvais d’innombrables interprétations, parce que cette chanson a été très importante dans ma vie. La musique accompagne tous les moments les plus importants de ma vie.

Comment découvres-tu de nouveaux sons ?
Oh, pendant les shootings ! Je demande aux gens de partager leurs playlists, et je suis aussi ce que les gens publient sur Instagram. J’observe quand Wizkid poste de nouveaux morceaux d’autres artistes, ou quand Skepta fait pareil. C’est comme ça que je reste à jour.

Naomi, on va entrer dans la décennie 2020. Qu’est-ce que tu en attends ?
J’ai hâte de voir l’avènement d’une nouvelle Afrique, et de contempler toutes les merveilleuses choses qui vont émaner de ce continent. Je suis confiante. J’ai hâte aussi que la diversité ne soit plus une tendance, qu'elle devienne la nouvelle norme. J’ai hâte que les entreprises n’aient plus besoin de conseils consultatifs, parce qu’elles abritent en leur sein suffisamment de diversité. J’ai hâte de faire partie de ce processus, de l’aider, de le constater. Je ne fais pas de politique – je parle simplement de ce qui me rendrait heureuse.

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Robe et bottes Alexandre Vauthier. Chapeau et boucles d'oreilles Saint Laurent by Anthony Vaccarello. Piercing nasal House of Malakai. Gants Paula Rowan. Ceinture Zana Bayne. Collants Wolford.

Deux élections majeures se profilent, en Grande-Bretagne et aux États-Unis. Quels messages aimerais-tu faire passer aux différents candidats ?
Il faut donner de la force et de la confiance aux nouvelles générations. C’est impératif. Mais ce n’est jamais bon quand je commence à parler politique ! (rires) Je reste à l’écart de tout ça. J’ai mes propres opinions, évidemment, mais j’essaye de ne pas en faire un point central, parce que je veux me concentrer – et peut-être que c’est politique, d’une certaine manière – sur ce que je connais et ce que je veux changer. Pas pour moi, pour les autres. L’éducation couvre une bonne partie de mon défi.

Souvent, les gens doivent s’éduquer eux-mêmes – notamment sur des sujets comme l’Afrique ou la diversité. Quels conseils leur donnerais-tu ?
Je leur dirais que, s’ils ont l’occasion d’aller en Afrique, qu’ils y aillent. Parce que tu peux apprendre tout ce que tu veux, mais rien ne vaut d’y aller et de voir les choses soi-même. En avril dernier, j’ai emmené des journalistes au Nigeria. Leur perception a fondamentalement changé une fois sur place. Les gens y sont sont beaux, énergiques, créatifs, intelligents, polis. On ne le dit pas assez.

On sait que tu appelais Azzedine Alaïa ton « papa » et aujourd’hui, toute une nouvelle génération de mannequins t’appelle « maman ». Qui sont tes « filles » et qu’essayes-tu de leur transmettre ?
Adut Akech m’appelle maman. Je suis super heureuse d’être comme une mère de substitution – elle en a une, vraie, incroyable. Je suis une maman pour toutes celles qui en ont besoin. Je veux être accessible. J’ai le sentiment de devoir prendre la parole pour elles, parce qu’elles peuvent parfois être nerveuses à l’idée de le faire elles-mêmes. Notre industrie va très vite. Quand elles viennent chez moi, je m’assure à ce qu’elles mangent un bon dîner. Je veux être sûre qu’elles mangent, qu’elles ne soient pas fatiguées. Je fais attention à elles.

Quand tu as commencé, qui tenait ce rôle pour toi ?
J’ai eu beaucoup de chance. J’avais Azzedine, Gianni Versace et Bethann Hardison – je l’appelle encore « Maman » aujourd’hui. J’ai eu beaucoup de chance. J’étais protégée par des gens qui étaient entrés dans ma vie, qui m’aimaient. C’était une époque différente, plus intimiste. Personne ne se mettait entre eux et moi.

Tu penses que l’industrie de la mode était plus bienveillante à l’époque ?
Bien sûr, aujourd’hui c’est davantage un business, mais j’imagine que tout change, tout évolue – c’est ce que je me dis souvent. J’ai réussi à conserver ma famille de mode, et je les aime de tout mon cœur, plus que tout. Ils ont toujours été là pour moi, on a un lien très spécial. Je n’ai pas de temps à consacrer aux gens qui ne sont pas avec moi. Les gens que j’aime le savent, et moi je sais qui ils sont.

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Veste Mugler. Haut Saint Laurent by Anthony Vaccarello. Jupe Dior. Chapeau Philip Treacy. Boucles d'oreilles Amrapali. Collants Wolford. Bottes Maison Alaïa.

Quand tu étais petite, quelles étaient les femmes, dans la culture, la mode, que tu admirais et dans lesquelles tu te reconnaissais ?
J’admirais les femmes fortes. J’ai encore tendance à être attirée par les femmes fortes, indépendantes – celles qui parlent pour elles, qui sont elles-mêmes et n’ont peur de rien. C’est ma mère que j’admirais le plus quand j’étais petite – sa force, sa persévérance de mère célibataire. Après, il y avait aussi Diana Ross, cette reine du glamour, ou encore Josephine Baker, que je connaissais grâce à ma mère. Mais autrement, avant la mode, je ne sais pas trop.

Tu es aujourd’hui une star de YouTube. Qu’est-ce que tu aimes y regarder ?
Oh, je peux y regarder tout et n’importe quoi ! J’ai une liste de nouvelles choses à regarder. Je rencontre beaucoup de jeunes youtubeurs du monde entier. Aujourd’hui, je regarde beaucoup plus YouTube que la télévision. Tu y trouves tout. Quand tu veux te renseigner sur quelque chose, tu as forcément une réponse sur YouTube.

Les gens sont tombés d’admiration pour toi quand ils ont vu que tu nettoyais ton siège quand tu prenais l’avion.
Mais pourquoi ?!

Je pense que très peu de personnes le font. Que penses-tu du train ?
J’y fais la même chose ! Je fais ça dans tous les lieux publics.

Même les taxis ?
Je ne prends pas le taxi.

Comment évites-tu le jet lag ?
Je n’ai pas le temps d'être jetlaguée.

Tu as le temps de lire ? Qui est ton auteur favori ?
En ce moment, je lis The Water Dancer de Ta-Nehisi Coates. J’ai aussi les Mémoires de Demi Moore à lire. C’est une très bonne amie. Je peux lire un peu de tout. J’aime les Mémoires – seulement quand ils sont autorisés, et j’aime aussi les livres de développement personnel.

Tu es aussi actrice, maintenant. Quel est ton dernier binge-watching ?
Oh, il y en a beaucoup. Récemment j’ai regardé Billions, Pennyworth, Euphoria… J’adore la télé britannique – j’adore tout ce que fait Phoebe Waller-Bridge. Je regarde autant Blackish que The Real Housewives. J’ai les yeux partout.

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VEste, jupe, boucles d'oreilles et ceinture Saint Laurent by Anthony Vaccarello. Haut Gucci. Collants Wolford. Chaussures Balmain.

Qui sont tes réalisateurs préférés ?
J’aime beaucoup Martin Scorsese, Elia Kazan, Asif Kapadia… Récemment, j’ai adoré le film The Black Godfather, sur Clarence Avant, et je suis allée voir Parasite – l’écriture est incroyable et l’image est magnifique.

Ta bio Instagram indique « Privacy Law Pioneer”. Qu’est-ce que ça signifie ?
Ça signifie que j’aide des personnes en guérison qui se rendent à des réunions et se retrouvent avec un appareil et des flashs dans la figure, des personnes qu’on a « outé » parce qu’elles prennent soin d’elles et font des choses positives.

Tu as été autant critiquée qu’adulée. Comment sais-tu quand et comment accepter les critiques ?
Je me base sur la personne qui me les adresse. Je suis ouverte au critique, parce que j’ai encore à évoluer. Je sais quand on me les donne de façon positive et constructive, même quand ce n’est pas ce que j’ai envie d’entendre. Je ne veux pas de flatteurs dans ma vie. Je veux être la meilleure version de moi possible. Mais je n’accepte pas la critique de merdeux qui ne connaissent rien de moi. Je sais faire la différence, je ne suis pas stupide. Quand ça vient de là, il faut s’attendre à ce que je réponde. Je ne vais pas me coucher et prendre ces conneries de plein fouet. Je vais parler.

La notion de vie privée évolue profondément. Maintenant que tu es sur YouTube et Instagram, que signifie-t-elle pour toi ? Qu’est-ce que tu ne partagerais jamais, par exemple ?
J’ai ma vie privée, mon intimité. Si tu la veux, tu peux l’avoir. Je sais que mon « image » est dans le domaine public, mais moi non. Il y a la Naomi publique, j’en fais ce que je dois en faire – et je suis totalement reconnaissante d’en avoir encore la possibilité – et il y a la Naomi privée.

Qu’est-ce qui te fait le plus peur dans la vie ?
Rien. La peur attire la peur.

De quoi es-tu la plus fière ?
Je vis et je respire, je peux marcher et voir.

Tu crois en l’astrologie ?
Je crois en Mercure rétrograde.

Tu es Gémeaux. Quelles qualités ça te confère ?
Nous sommes très loyaux. Et puis, mon signe chinois est le chien –très loyal aussi.

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Costume Saint Laurent by Anthony Vaccarello. Robe Harris Reed. Boucles d'oreille Samuel François. Sa propre bague.

Quelle est la première chose que tu fais en revenant à Londres ?
Généralement, je bosse ! C’est toujours un aller-retour rapide, donc je bosse et je vois la famille. Et je m’arrange toujours pour mettre la main sur les choses que je préfère en Angleterre – à savoir des gâteaux ou du chocolat.

Mais tu ne manges plus de sucre ?
Non, ni laitage, ni gluten ni blé.

Comment tu fais pour le chocolat alors ?
Chocolat noir !

Ce n’est pas aussi bon, si ?
Non, c’est vrai.

Dernière question. Tu es l’une des premières Supermodels. Si tu avais un super pouvoir, ce serait lequel ?
Hum… Me débarrasser des maladies, et instaurer la paix ? Et avoir un pouvoir sur le réchauffement climatique. Cette année, on en en a vu les effets, plus que jamais auparavant.

Bon, un super pouvoir à la fois. Tu ne peux pas tout faire, Naomi.
C’est vrai.

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Crédits


Photographie Paolo Roversi
Stylisme Ibrahim Kamara

Coiffure Lorenzo Barcella, Aldo Coppola, avec L’Oréal Professionnel.
Maquillage Daniel Sallstrom, M+A, avec Pat McGrath Labs.
Manucure Typhaine Kersual, Artists Unit. Set design Jean-Hugues de Chatillon.
Assistance photographie Chiara Vittorini et Clara Belleville. Opérateur digital Matteo Miani.
Assisstance stylisme Sasha Harris, Gareth Wrighton, Joseph Bates, Ewa Kluczenko, Yann Steiner et Audrey Petit.
Assistance coiffure Domenico Papa. Production Camila Mendez, Cream.
Coordination production Angélique Boureau, Cream. Casting Samuel Ellis Scheinman pour DMCASTING.

Mannequin Naomi Campbell, Models1.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.

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