lubaina himid n'est pas fière d'être la première femme noire à remporter le turner prize

Elle pense que c’est injuste que personne ne l’ait reçu avant.

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mars 1 2018, 10:15am

Cet article a initialement été publié dans The Radical Issue, no. 350, Printemps 2018.

Il y a quelques mois, Lubaina Himid est devenue la première femme noire à remporter le Turner Prize. Le prix, reconnaissance ultime pour un artiste britannique, existe depuis 34 ans mais a changé ses règles cette année pour repousser la limite d’âge. À 63 ans, Lubaina est aussi la gagnante la plus âgée à le recevoir.

Ce prix marque un jalon pour cette artiste, qui a émergé dans les années 1980 au sein d’une génération d’artistes noirs britanniques s’érigeant contre les politiques racistes et conservatrices du monde de l’art de l’Angleterre thatcherienne. Aux côtés d’artistes comme Keith Piper, John Akomfrah, Sonia Boyce et inspiré par des théoriciens comme Stuart Hall, le groupe a montré sa volonté de décoloniser l’establishment de l’art et de faire entendre l’histoire du vieil Empire Britannique à l’intérieur des galeries en oeuvrant à une meilleure représentation des minorités.

Ils se sont emparés de nouveaux supports médiatiques, de la télévision, ils ont réalisé des films, organisé des conférences, des expositions et ont défié les institutions. Lubaina était au cœur de tout, même si elle ne se considèrait pas comme une pionnière artistique ou comme une activiste politique à cette époque. « Je me sentais idiote d’être suffisamment optimiste pour penser que les choses pouvaient changer, » explique t-elle.

Moi-même trop jeune pour me souvenir de leurs combats et du mouvement artistique dont ils sont à l’origine, j’ai découvert le travail de Lubaina chez Frieze il y a quatre ans, sur le stand de sa galerie londonienne, Hollybush Gardens. J’ai eu un coup de foudre. Sans la moindre contextualisation, ses œuvres semblaient terriblement modernes, même si elles donnaient l’étrange impression de n’être pas à leur place et de renfermer une puissance silencieuse. Je me suis ensuite rendue dans la ville hollandaise de Eindhoven pour découvrir plus amplement son travail, replacé dans le contexte du British Black Arts Movement et d’autres groupes artistiques radicaux répandus à travers l’Europe des années 1980. En Angleterre, le moment semble venu de ré-évaluer cette période, injustement boudée au profit des Young British Artists qui ont émergé pendant les années 1990.

« J’essaie de faire ce que je peux avec des milliers d’autres personnes pour rétablir l’injustice. La négation de l’apport des personnes noires à la santé et au paysage culturel de l’Europe et de l’Amérique : c'est ce qui a motivé tout mon travail des 40 dernières années. »

À ses débuts, le travail de Lubaina tourne autour de la réappropriation des idées et des images dans l’art et de l’histoire culturelle. Son travail célèbre le talent, la créativité noire et met en évidence les accomplissements de la diaspora africaine. Il s’agit de remplir les blancs de l’histoire – « cette cruelle invisibilité, » comme elle le formule elle-même. « L’histoire de l’art doit être réécrite, affirme-t-elle, ajoutant humblement, j’essaie de faire ce que je peux avec des milliers d’autres personnes pour rétablir l’injustice. La négation de l’apport des personnes noires à la santé et au paysage culturel de l’Europe et de l’Amérique : c'est ce qui a motivé tout mon travail des 40 dernières années. »

Sa force subtile, aussi bien émotionnelle qu’intellectuelle, alliée à sa clairvoyance politique font qu’au cours des décennies, l’influence de Lubaina sur l’art contemporain n’a fait qu’augmenter. Certainement parce que les problèmes contre lesquels se battaient le British Black Arts Movement dans les années 1980 sont loin d’avoir disparu. « C’est choquant, mais pas surprenant », lance-t-elle.

Cette scène a fait l'objet d'un regain d’intérêt ces dernières années ; les plus jeunes admirent son pouvoir et sa résistance. Mais Lubaina insiste sur le fait que son art a seulement eu une « influence », au milieu de celui de toutes les autres personnes impliquées dans le mouvement. « Nous étions des centaines à travailler ensemble au même moment pour faire changer les choses mais je ne connaitrai jamais le rôle que ça a réellement joué parce qu’il me reste trop peu de temps à vivre pour ça – les choses évoluent trop lentement. » Pourtant, le monde de l’art assiste à des changements, le vieil establishment s’effondre, la nouvelle génération aux commandes est jeune, progressiste, politique, engagée et lassée de voir les mêmes expositions des mêmes artistes blancs, les mêmes installations conceptuelles, vidées de toute charge émotionnelle. « Cette génération est familière de la vie de ses parents mais pas de ceux qui les précèdent, les musées - et plus particulièrement dans les galeries d’art – nous ont mis de côté et ont refusé d’exposer notre contribution à la presse et à la télévision. »

« Ce qui m’intéresse, c’est de donner du pouvoir au public, plutôt que de le traiter comme une masse stupide en faisant de lui un taux de fréquentation. »

En 2017, elle a passé la plupart de son temps à travailler sur deux rétrospectives, l’une à Bristol, l’autre à Oxford et à une exposition dédiée au British Black Arts Movement à Nottingham. Ces dernières années, l’un des aspects formels au cœur du travail de Lubaina est sans doute le découpage, une pratique libre entre la figuration et la sculpture. Performatives et captivantes, ses œuvres perdent leurs spectateurs dans un océan de corps et d’histoires. « Ce qui m’intéresse, c’est de donner du pouvoir au public, plutôt que de le traiter comme une masse stupide en faisant de lui un taux de fréquentation, explique Lubaina. Je cherche à comprendre et à donner de la visibilité, à faire en sorte que des gens curieux entrent dans l’espace d’exposition dans une quête de conversation. Je mets en place des situations au sein desquelles le dialogue et l’action doivent pouvoir se rencontrer. »

Ce sont ces expositions qui lui ont valu sa nomination pour le Turner Prize. « Je ne m’attendais pas à gagner, commence-t-elle, je ne pensais pas être nommée, même lorsque j’ai entendu qu’ils avaient repoussé la limite d’âge. Il arrive un moment où des choses aussi folles que le Turner Prize finissent par ne même plus venir à l’esprit. »

Lubaina ne retire aucune fierté du fait d’être la première femme noire à remporter le Turner Prize. Pour elle, cette reconnaissance ne fait que mettre en valeur les préjugés racistes du monde de l’art. « Quand on fait la liste de toutes les femmes noires qui l’auraient mérité ces dernières années, au tout début de leurs carrières, lorsque ça aurait été vraiment utile… C’est un déshonneur. »

Crédits


Photographie Maxwell Tomlinson.

Grooming Shiori Takahashi. Assistant photographe Rory James Cole. Assistant grooming Megumi Sano.

Cet article a initialement été publié par i-D UK.