badass ou enchaînées : pourquoi les femmes du cinéma de tarantino continuent de déranger

Dans une récente interview donnée au New York Times, Uma Thurman contestait les méthodes de travail de Tarantino sur le tournage de Kill Bill. L'occasion de revenir sur les liens complexes qu'entretient le réalisateur avec ses personnages féminins.

par Marion Raynaud Lacroix
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07 Février 2018, 10:24am

Il y a des choses qu'on préférerait ne pas savoir. Pour aimer un film sans réserve, et ne le considérer que comme tel. Pour chérir un livre sans devoir le rapprocher d'un auteur. Le rapport entre les tenants d'une oeuvre et son public ont toujours été complexes : faut-il brûler Céline ? Haïr l’oeuvre de Polanski ? Boycotter les films de Woody Allen ? La réponse est complexe, le débat passionnant et la dramatique affaire Weinstein vient, bien malgré elle, lui donner un nouveau souffle. Il y a quelques jours, Uma Thurman évoquait auprès du New York Times une expérience traumatique sur le tournage de Kill Bill, au cours de laquelle Tarantino l'avait sommée d'effectuer une cascade qui lui inspirait pourtant de fortes réserves. Surtout, elle accusait Harvey Weinstein de l'avoir violée et d'avoir acheté son silence en continuant d'assurer la production d'un film parmi les plus marquants de sa carrière. Tiraillé entre son producteur et l'une de ses actrices fétiches, Tarantino aura toutefois réussi à réaliser des films dans lesquels les femmes se vengent et se révèlent capables d'être - elles aussi - des prédatrices. En offrant à des comédiennes les rôles les plus badass du cinéma mainstream, il a orchestré la revanche de la fiction sur la réalité, et mis à l'épreuve la rigidité des modèles hollywoodiens. Docteure en sciences de l'information et de la communication à l'Université Toulouse Jean-Jaurès, Marie-Pierre Huillet a consacré une thèse à l'étude des rapports entre la masculinité et la féminité dans le cinéma de Tarantino. Pour i-D, elle est revenue sur la façon dont il représentait les femmes.

Qu’est ce qui vous a poussée à explorer les rapports de genre dans le cinéma de Tarantino ?
J'avais l'intuition que le cinéma de Tarantino, qu'on interroge finalement très peu là-dessus - questionnait le genre, la masculinité, la féminité et les liens qu’elles entretiennent. Ce n'est aujourd'hui plus une hypothèse mais une certitude. C'est un cinéma qui travaille le genre, qui en parle, alors que lui ne l'a jamais réellement verbalisé en tant que réalisateur.

Chez Tarantino, les femmes sont très sexualisées mais leurs comportements font d'elles de vraies badass. Comment analysez-vous cette ambivalence ?
En fait, je n'y vois pas vraiment d'ambivalence. Il s'agit d'un cinéma très patriarcal, qui entretient le fantasme de ces femmes fortes. Mais en réalité, l'ensemble de la filmographie de Tarantino contraint et maintient les personnages féminins - y compris ceux qui ont donné lieu à de nombreuses lectures féministes. Beaucoup de spectateurs ont vu chez Kill Bill une femme forte, qui sait se battre, qui n'a pas peur de souffrir, qui est enlaidie à certains moments du film... qui correspond au stéréotype de la badass. Mais en réalité, ce stéréotype est déconstruit par le propos même du film. Kill Bill, c'est l'histoire d'une femme qui en vient à la violence parce qu'on lui a pris son enfant. D'ailleurs, lorsqu'elle le retrouve, elle rend les armes. Cela fait perdurer le mythe que seules les mères sont de véritables femmes, ce qui est un concept très patriarcal : on peut être une femme sans être une mère. Or, Tarantino donne une excuse à la violence de Beatrix : elle peut tout se permettre parce qu'elle on lui a pris son enfant.

Que vous inspirent les déclarations d’Uma Thurman au sujet des cascades en voiture de Kill Bill ?
Dans son discours, Uma Thurman met à jour une forme de maltraitance : des crachats, des bousculades, et cette cascade en voiture particulièrement impressionnante. Il faudrait juxtaposer d'autres discours : elle donne son point de vue, son ressenti. Je n'ai pas sur-réagi à cet évènement dans la mesure où certains réalisateurs ont pour habitude de pousser très loin leurs acteurs. La Vie d'Adèle, Charlotte Gainsbourg chez Lars Von Trier, Eyes Wide Shut dont le couple Cruise/Kidman n'a pas survécu au film. Les réalisateurs qui maltraitent les acteurs ont toujours existé. Le discours de Thurman n'est pas sexualisé, il dénonce une forme de maltraitance. Agit-il de la sorte avec tout le monde ? C'est ce que je voudrais savoir.

Uma Thurman vient de déclarer avoir été violée par Harvey Weinstein. N’est-ce pas cruellement ironique au vu de la place qu’occupe le viol dans Kill Bill ?
Le cinéma de Tarantino montre peu de sexe mais il en parle tout le temps. Il existe deux scènes de viol : la première concerne Uma Thurman dans Kill Bill, l'autre Marcellus Wallace dans Pulp Fiction - une femme et un homme. Le cinéma a le droit de s'emparer de thèmes forts et dérangeants, c'est d'ailleurs ce que fait Tarantino avec toutes les formes de sexualité, qu'elle soit hétéro, lesbienne, sado-maso, homosexuelle... Mais dans Kill Bill , le viol n'est pas si important que ça. Elle se réveille un peu avant, et son premier geste est de toucher son ventre, qui est plat, avant de hurler car elle constate qu'elle a perdu son bébé. Finalement, le viol n'est qua la première des étapes horribles qu'elle va devoir traverser.

Justement, qu'avez vous tiré de l'analyse des scènes de sexe chez Tarantino ?
On a, en dépit de toutes ces représentations très diverses à l'écran, une manière de montrer des rapports tout à fait traditionnelle. Dans Pulp Fiction, il y a une scène de sexe entre Fabienne et Butch - qui sont dans une relation hétérosexuelle très classique - où elle lui dit « gimme oral sex ». Cela donne lieu à une oralisation du plaisir féminin, sans pénétration, ce qui est assez rare dans le cinéma mainstream. Sauf que la réponse de Butch, c'est « ok mais tu me feras pareil après » ! Chez Tarantino, le sexe est un moyen d'échange entre les personnages mais quand on a l'impression que l'un prend le dessus sur l'autre, on finit par retomber sur une relation très traditionnelle. Il y a des percées intéressantes, des femmes qui verbalisent l'envie d'un plaisir, mais au bout du compte, la sexualité fait partie d'une forme de maintien des personnages dans les rôles qui leur sont assignés.

Boulevard de la mort a donné lieu à un véritable débat sur la représentation des femmes chez Tarantino. Pourquoi ce film cristallise t-il autant d’enjeux féministes ?
Au Royaume-Uni, le film a pu être interdit, il a donné lieu à des manifs féministes contre les cinémas qui le diffusaient, c'est allé très loin. En France, beaucoup mois, car c'est aussi le film de Tarantino qui a le moins marché. Je pense que les corps ont pu poser problème : l'insistance des plans sur les fesses, le fameux lap dance dont on a beaucoup entendu parler, notamment aux États-Unis, et un personnage de voyeur qui renforce l'idée que les femmes sont des objets puisqu'il les regarde avant de les tuer, qu'il les possède par la vue avant de les posséder par la mort. Les corps féminins finissent par être maltraités : on les découpe, on les explose, on les morcelle. C'est ce qui a sans doute beaucoup gêné. Il y a aussi le fait que le second groupe de filles pourrait sembler venger le premier mais qu'il n'en est rien. Le film met à mal tous les concepts féministes des années 1970 : dans la deuxième partie, elles vont chercher une voiture chez un fermier et laissent pour gage l'une de leurs copines. On voit les trois filles qui s'en vont en voiture tandis qu'un plan dévoile le fermier debout devant le personnage qui a été abandonné : elle s'est endormie sur une chaise et son visage est clairement en face du sexe de l'homme.

Certains personnages parviennent-ils à s'affranchir des schémas traditionnels ?
Pour moi, le seul est sans doute Abernathy (Rosario Dawson) dans Boulevard de la Mort. Elle porte une jupe et un petit haut rose mais elle a des santiags. Elle fume, elle boit, elle parle de sexe mais elle se revendique mère. Abernathy est mère mais elle va lutter pour son plaisir, celui de tabasser Mike (Kurt Russel). C'est d'ailleurs elle qui lui donne le coup de pied final, elle est un mélange intéressant, une guerrière en jupe que n'est pas Kill Bill. Même s'il existe des tentatives de pouvoir et d'émancipation, ce qui est le cas de Jackie Brown. Symboliquement, Jackie Brown s'émancipe, elle prend l'argent et elle s'enfuit. Sauf qu'elle ne va pas jusqu'au bout, un peu comme Kill Bill, elle essaie de s'émanciper mais à la fin, elle se retrouve punie : il faut qu'elle choisisse entre la liberté et l'amour. Et elle quitte un homme qui lui répond « oui » lorsqu'elle lui demande « est-ce que je vous fait peur ? ». Quand les personnages féminins sont trop forts ou trop indépendants, ils sont condamnés à être seuls. Ce n'est pas spécifique au cinéma de Tarantino, les héroïnes policières sont souvent divorcées, mères célibataires, on peut même l'observer dans le cinéma français. Il faut choisir, alors que c'est moins souvent le cas pour les personnages masculins.

Chez Tarantino, l'héroïsation des femmes semble passer par l'appropriation de codes masculins.
Oui, on assiste à une réelle masculinisation des personnages féminins. Des armes, des vêtements, des voitures et des éléments traditionnellement masculins sont repris par les femmes. Mais Tarantino n'invente rien : dans le cinéma des années 30/40/50, la cigarette aux mains des femmes témoigne déjà d'une volonté d'émancipation.

Constatez-vous une évolution dans le traitement de ses personnages féminins ?
Il y a une évolution : Reservoir Dogs est un film d'hommes, où l'on parle beaucoup des femmes mais où on ne les voit pas à l'écran. Pulp Fiction est un film de couple, les femmes apparaissent mais en binôme à chaque fois. Et on évolue vers des personnages comme Jackie Brown : une présence féminine à l'écran de plus en plus forte, des histoires qui tournent autour de personnages féminins jusqu'à Boulevard de la Mort. Ensuite, avec Inglorious Basterds et le choix des films de guerre, les personnages féminins sont ramenés à des rôles secondaires peu valorisants. Sans parler du dernier, où on retombe sur un schéma archi-classique d'une femme soumise, attachée à l'homme, qui subit des violences verbales et physiques. Mais n'oublions pas que Tarantino maltraite tout autant ses personnages masculins : il n'y a pas, pour moi, de lecture genrée de cette violence.

N'était-ce pas risqué de parier sur des personnages féminins forts à un moment où le cinéma n'était pas encore habitué à ce type de représentations ?
Je pense que c'était surtout une manière intelligente d'amener un cinéma différent. C'était plutôt extrêmement habile, de proposer une autre vision et de nouvelles choses. Ça a bien fonctionné parce que les femmes ont pu s'identifier et qu'en même temps, les personnages restaient suffisamment sexualisés, fantasmés et « à leur place » pour que pour le public masculin adhère et conserve un regard scopique sur l'objet de fantasme. Finalement, c'était bingo et ça marchait avec tout le monde. Tarantino a un parcours qui lui permet de prendre des risques, il a eu la Palme d'Or dès son deuxième film. C'était un peu le sale gosse de Miramax, mais il pouvait tout se permettre : il est l'un des rares réalisateurs hollywoodiens à garder le final cut sur tous ses films.

Finalement, est-ce que sa posture ironique ne lui permet pas d'échapper à toutes les critiques ?
On fait plus le reproche à Tarantino d'avoir recours à la violence que d'être antiféministe. Et il se retranche effectivement souvent dans cette posture d'ironie. Il adore la phrase de Godard, « c'est pas du sang, c'est du rouge ». Ça lui a servi de protection : c'est un réalisateur qui aime rappeler au spectateur à longueur de film qu'il est au cinéma.

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