Photographie Lamisa Kha

à londres, une nouvelle expo donne la parole aux artistes racisées

L'exposition « We Are Here » est une première : elle célèbre l’identité anglaise du point de vue des femmes racisées et reconnaît leur riche contribution à la culture anglo-saxonne.

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mars 19 2018, 10:24am

Photographie Lamisa Kha

Taper « british people » sur Google Images, c’est s’exposer à une série de clichés de l’Union Jack, de l’Empire Britannique et à beaucoup (beaucoup) de personnes blanches. Ce qu’on ne voit pas - et ce qui est rarement visible dans les médias de manière générale - ce sont les femmes racisées et la reconnaissance de leur contribution à la culture britannique. En réalité, l’idée même que ces femmes puissent être de nationalité anglaise a encore du mal à faire son chemin.

Un exemple : en 1988, Diane Abbott évoquait le Royaume-Uni comme « l’une des nations les plus fondamentalement racistes » - une remarque sortie de son contexte lors des élections de mai dernier pour présenter Diane Abott comme quelqu’un qui « n’aimait pas » l’Angleterre et les Anglais – alors qu’elle est anglaise…

C’est ce sentiment d’exclusion qui a poussé les artistes Erin Aniker et Jess Nash à proposer We Are Here, la première exposition célébrant l’identité anglaise et le vote des femmes en adoptant le point de vue d’artistes elles-mêmes racisées. « Nous avons constaté un énorme pic anti-immigration et une rhétorique de plus en plus agressive à l’encontre des réfugiés, alimentée par les médias, explique Erin. Avec cette exposition, nous voulions montrer combien cette idée ‘d’anglicité blanche’ était rétrograde, créer du dialogue entre les communautés et réfléchir à ce que signifie être anglais aujourd’hui. »

Erin Aniker

Et alors que le Royaume-Uni traverse l'incertitude de l'après Brexit, l’exposition ne pouvait pas mieux tomber. 21 artistes vont donc montrer leur travail, célébrer les femmes dans toute leur diversité, et tordre le cou à l’idée selon laquelle les identités fonctionnent forcément de manière exclusive.

Aurions-nous besoin de We Are Here dans un monde plus éveillé ? Après tout, l’importance de la diversité est reconnue par des secteurs de plus en plus nombreux. Les stars d’Hollywood ont été rappelées à cette réalité par Frances McDormand lors des derniers Oscars, qui a rappelé l’existence des ‘inclusion riders’ [NDLR : clause contractuelle qui permet aux acteurs / actrices d'avoir un pouvoir sur la représentation des minorités dans le film pour lequel ils sont engagés]. « Je pense que notre monde est en train de s’éveiller mais qu’il ne l’est malheureusement pas encore assez, explique Jess. Nous créons un espace où ces conversations puissent avoir lieu. Je pense que c’est important tant que ce type d’exposition reste aussi rare. »

Erin le reconnaît : l’« éveil social » est réel et les médias vont de plus en plus « pointer les inégalités et commenter le fossé entre le monde de l’art blanc et masculin et celui des femmes artistes racisées, mais elle n’évacue pas le risque à n’être que dans la symbolique. Parfois, on dirait que les entreprises cèdent à une forme de ‘tendance’, mais j’espère que ce moment va continuer, que les femmes racisées ne sont pas qu’un phénomène de mode. La diversité manque cruellement au monde de l’art. Nous n’allons pas attendre que le monde de l’art, blanc et masculin, nous autorise à pénétrer sa sphère. En l’absence de plateforme, nous allons donc créer la nôtre. »

Hannah Ekua Buckman, Tapestry Room

À quel point l’identité de femme racisée influence le travail des artistes exposées ? Pour Catherine Morton-Abuah, 20 ans et illustratrice freelance, elle joue un grand rôle. « Je suis constamment inspirée, pas seulement par ma propre expérience en tant que femme noire et anglaise, mais par le parcours et la personnalité d’autres femmes noires anglaises » dit-elle. Si cela n’a pas constamment été le cas – Catherine reconnaît qu’elle n’a pas toujours été fière de son identité, elle affirme qu’elle la considère aujourd’hui comme un véritable don. « Elle donne tellement de vitalité à mon travail, je suis heureuse de pouvoir faire de mon art un support de représentation – qui est cruellement nécessaire. »

Mais toutes les artistes n’ont pas fait l’expérience de ces identités en conflit. Pour certaines, comme Aleesha Nandhra, illustratrice et graveuse basée à Londres, son anglicité et ses racines sont complémentaires. « Ce n’est pas ce à quoi je pense quand je travaille, dit-elle. Parfois j’ai envie de créer une œuvre influencée par mon héritage indien, parfois pas. »

Dans la mesure où les minorités ont été très affectées par le séisme socio-politique du Brexit – la période électorale a enregistré les plus grands nombres de crimes racistes et islamophobes jamais vus au Royaume-Uni – l’œuvre d’un artiste n’est-elle pas forcément politique ? L’expérience de la différence traverse une deuxième génération d’immigrés. Si Catherine concède les difficultés qu’il y a à rester informé de ce qui se passe, ses illustrations permettent de mettre en lumière la contribution des minorités sur l’ensemble de la culture britannique. « Je crée pour réaffirmer que même si les gens restent campés sur leurs préjugés, il y a de l’espace pour nous. Notre contribution à la société est importante, particulièrement dans le domaine culturel et nous ne sommes pas près d’y renoncer » affirme-t-elle.

Photographie Shingi Rice

Alors que le ‘self-care’ se cantonne de plus en plus à sa commercialisation sous la forme de masques anti-rougeurs et de pastilles pour le bain, l’illustration de Catherine intitulée Self-Care lui restitue une autre dimension. Loin des soins pour la peau, elle célèbre le pouvoir guérisseur de la sororité noire. « Le but de cette œuvre était de présenter des femmes noires prenant soin les unes des autres, entourées d’artistes noires qui me sont chères, SZA, Kelela etc. qu’on voit à travers les posters accrochés aux murs. »

Les Britanniques de confession musulmane ont été particulièrement scrutés ces derniers temps, accusés de n’être pas « suffisamment anglais » par des médias conservateurs et par des ténors de la politique. Parmi les aberrations entendues, il y a eu l’idée qu’ils prenaient silencieusement parti pour les terroristes, et l’injonction à manifester pour se désolidariser des attentats.

À plusieurs égards, le collectif de photographes Muslim Sisterhood – qui a dévoilé une série d’incroyables portraits dans une exposition célébrant la féminité musulmane, avec la photographe Lamisa Khan et les artistes Zeinab Saleh et Sara Gulamali – est le reflet de la longue lutte des artistes pour embrasser totalement leur identité de femmes britanniques musulmanes. La revendication de cette dualité fait partie intégrante de leur travail. Cela passe par des images de mannequins rendant hommage aux entrepreneurs racisés, dont des bouchers hallal ou des épiciers, ou par le fait d’organiser des shootings dans l’ouest et le sud de Londres, foyers de leurs diasporas.


Lamisa l'exprime sans détour : « Être une femme racisée, c'est savoir profondément ce qu'est la sororité et avoir envie de rencontrer d’autres personnes ayant vécu des expériences similaires en Grande-Bretagne. J’ai toujours eu du mal à faire entendre que je suis aussi Britannique que n’importe quelle Lucy, Amy ou Becky en étant musulmane et asiatique. »

« Dans le passé, il y a eu des moments où j’ai dû choisir parmi ces trois identités, continue Zeinab. Le besoin constant de rassurer les gens sur mon attachement à mon pays me coûte de gros efforts émotionnels. Aujourd'hui, même si ça m'a pris beaucoup de temps, je me sens très à l’aise avec mon identité intersectionnelle de Britannique noire et musulmane. »

Sara, elle, a le sentiment « que les choses sont très polarisées : soit on te considère comme « britannique » soit on te dit « rentre chez toi ». Je me retrouve moi-même à dire que je suis pakistanaise alors que je ne suis allée au Pakistan que deux fois. Mon chez-moi, c'est la Grande-Bretagne. Comment quelqu’un peut m’étiqueter « étrangère » et me rattacher à un endroit que je connais à peine ? Les espaces comme We Are Here permettent de commencer à questionner ces modes de pensée. »

Erin Aniker, Sister Act!

À l’heure où le voile se voit transformé en symbole « anti-britannique » et « anti-européen » – l’année dernière, la Cour européenne autorisait les foulards à être bannis de l’espace professionnel – le travail de la designer graphique britannique et pakistanaise Soumbul Qureshi, My Choice, My Voice prend une tournure d’autant plus pertinente.

L’expression sereine d’une femme voilée sur un fond pastel respire le calme et la confiance. « Je voulais représenter une femme fière de la personne qu'elle est, de sa culture, de sa religion, de son histoire et tout ce qui va avec » explique Soumbul.

« Je veux tordre le cou à l'idée que les femmes musulmanes n’ont rien à faire là. J'ai envie de les représenter comme des personnes sans faire d'elles des étendards politiques » affirme-t-elle encore.

En fait, les curatrices espèrent que les visiteurs finiront par repenser le système artistique traditionnel et son système de valeurs. Comme le formule Jess : « S’ils arrivent avec l’impression que cette exposition n’est d’aucune utilité pour eux, on a envie qu’ils la quittent avec la certitude inverse. »

Mona Chalabi, Women Will Unite Us

Cet article a initialement été publié par i-D UK.