ça y est, la mode est obsédée par les sacs en plastique

Burberry, Balenciaga et Céline déclinent tous leur version : il est temps de jeter votre Birkin et  de ranger votre portefeuille dans un sac à dix centimes.

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mars 6 2018, 10:57am

Ce n’est plus une surprise : nous voilà désormais habitués à découvrir des tendances qui oscillent entre intelligence et stupidité. Habitués à découvrir notre prochain « must have » sur un défilé, pour s’entendre dire 37 secondes plus tard par le Mail Online dire qu’il s’agit en fait d’une tendance « ridicule ». Baskets moches, têtes coupées, chaussures orthopédiques, mini-lunettes de soleil, nous avons même surpris la reine d'Angleterre assise en front row la semaine dernière, regardant avec envie les cagoules florales de Richard Quinn. Qu’est-ce qui viendra ensuite ? Les sacs en plastique. So. Hot. Right. Now. Lieu commun du passé, ils sont aujourd’hui plus subversifs (et chers) que personne n’aurait pu l’imaginer.

Mais d’où vient cette tendance ? Eh bien, comme la plupart de celles qui nous ont laissés sans voix ces derniers temps, il semble que Raf Simons en soit l’instigateur. Pour sa collection printemps/été 2011 chez Jil Sander, il révélait déjà un sac plastique orange transparent qui suscitait une vague d’achats compulsifs. En vente à 135$ (un prix excessif pour du plastique mais abordable pour une pièce designée par Raf) le sac était instantanément sold out, rapidement surnommé « Anti-It-Bag ». À une époque où le rêve de la mode consistait à posséder un Birkin d’Hermès ou un Fendi baguette, Raf défiait l’idée même du sac à main désirable, œuvrant à sa (légère) démocratisation, provoquant au passage des débats enflammés.

Si beaucoup de gens l’adorent, le sac a forcément suscité la curiosité et les commentaires de ceux qui regardent la mode de loin. Et à y réfléchir, c’est sans doute une preuve supplémentaire que Raf a toujours été en avance sur son temps.

"À une époque où le rêve de la mode consistait à posséder un Birkin d’Hermès ou un Fendi baguette, Raf défiait l’idée même du sac à main désirable, œuvrant à sa (légère) démocratisation, provoquant au passage des débats enflammés."

Si le style s’était déjà répandu sur les podiums à plusieurs reprises (à paillettes et dans un style emprunté aux logos de supermarchés pour la saison printemps/été 2014 chez Ashish), nous attendions depuis la renaissance du plus étrange accessoire mode au monde. Et il semblerait qu’on ait eu raison d’attendre.

Grâce à Phoebe Philo, un sac plastique orné du logo Céline a été récemment mis en vente, déclenchant une avalanche de tweets et de tabloïds outragés par son prix, 590$. L’étonnement s’est ensuite porté sur celui que Demna lançait pour Balenciaga : des sacs de courses en peau d’agneau – un peu plus robustes que leur version plastique à 10 centimes – comme un hommage à l’esthétique kitsch des supermarchés allemands. L’un porte le logo ‘Double B’, conçu pour ressembler à la célèbre chaîne d’épicerie Edeka. Vendu à 1150$, il s’est retrouvé sold-out après avoir été disponible uniquement en précommande. En parlant de sacs - qui pourrait oublier la satire gonflée des fameux sacs Ikea ?

La version Burberry issue du défilé de février – des sacs latex dans des tons pastel jaune et bleu layette – n’est pas disponible à la vente. Au lieu de ça, Christopher Bailey s’est emparé de la tendance pour ramener les sacs à leur fonction initiale : des shoppings bags pour quiconque achèterait une pièce de sa collection. La semaine dernière, la lauréate du prix LVMH Marine Serre a dévoilé sa vision du sac plastique lors de la Fashion Week de Paris : un sac rouge qui va se charger de faire durer la tendance jusqu’à l’automne.

Burberry automne/hiver 2018. Photographie Mitchell Sams

Si les hommages à l’humilité du sac en plastique semblent être partout, ils ne devraient pas nous surprendre. Avec Demna Gvasalia en première ligne, notre ère est celle de l’élévation du prosaïsme, d’un normcore ironique qui martèle que plus rien n’est sacré. De simples T-shirts, des hoodies et des jeans sont devenus les pièces centrales des collections de nombreux designers. Exhiber l’opulence de manière évidente n’est désormais plus cool, les designers empruntent aujourd’hui des tropes de la rue pour les revendre dans leur version luxe - l’ironie résidant dans le fait qu’il vaut mieux être riche pour y participer.

Peut-être que ces versions luxe et durables du sac en plastique sont des déclarations d’ordre écologique avant d’être des déclarations de mode ? Dans une industrie fondée sur l’idée d’opulence et d’excès, l’environnement est le cadet des soucis de nombreuses marques. Mais avec son frère Guram, Demna Gvasalia a montré que son modèle Vetements - « forte demande, peu d’offre » - est à la fois la reconnaissance d’une industrie de la mode qui produit trop vite et gâche tout autant, mais aussi une stratégie intelligente pour faire grimper la cote d’une marque.

L’an dernier, l’organisation WRAP révélait que l’industrie textile était la quatrième plus polluante au Royaume-Uni, à cause de ses émissions de CO2 dues en partie à notre obsession des pièces à bas prix, de mauvaise qualité, contre des investissements durables plus onéreux. Il faut regarder la mode du sac plastique à travers ce prisme : chaque année, nous en utilisons des milliards et la majeure partie d’entre eux sont jetés après avoir été utilisés une fois. Alors qu’il y a peu de chances pour qu’on vous surprenne à jeter votre sac Céline, n’est-ce pas ?

"Chaque année, nous en utilisons des milliards, et la majeure partie d’entre eux sont jetés après avoir été utilisés une fois. Alors qu’il y a peu de chances pour qu’on vous surprenne à jeter votre sac Céline, n’est-ce pas ?"

Si vous pensez que ces achats opportuns et très chers sont un exemple de notre adoration pour les tendances de la mode les plus éphémères, réfléchissez à ceci : aujourd’hui, on regarde et on traite les collections passées des designers comme des antiquités, exposées dans des musées et balancées aux enchères pour des sommes indécentes. Par exemple, une cape automne/hiver 2001 de la collection Riot ! Riot ! Riot ! de Raf Simons ne se vend aujourd’hui que très rarement à moins de 10 000$ - une énorme hausse du prix qui s’appuie sur le fait que cette collection est considérée comme la plus visionnaire du créateur.

On nous dit d’acheter moins, et d’acheter des pièces qui durent plus longtemps. Si le sac en plastique est loin d’avoir la même vertu versatile que sa sœur plus chère de chez Hermès, il colle à nos mémoires et s’impose comme l’une des pièces marquantes de l’ère Philo de Céline, ou de celle de Demna chez Balenciaga. Dans dix ans, peut-être que cet achat que vous trouvez irresponsable vaudra bien plus que le prix que vous y avez mis.

L’époque que nous vivons – marquée par des conflits politiques, sociaux et environnementaux – se reflète sur les silhouettes que nous voyons fouler les podiums. Alors qu’est-ce qui vous paraît le plus absurde : le fait qu’on retrouve dans les rayons de Nordstrom des sacs en plastique à 600$ ou le fait que nous parvenons à en consommer plus d’un million de modèles low-cost par minute ?

La prochaine fois que vous entrez en urgence dans une supérette choper une bouteille de vin et de quoi grignoter pour votre mardi soir en solitaire, conservez soigneusement votre sac kitsch à rayures ! Vu comme c’est parti, vous risquez un jour d’y déverser tout le contenu de votre sac à main en cuir.

Cet article a été initialement publié dans i-D UK.