au cinéma, la jeunesse ne vibre jamais aussi fort que chez kechiche

5 ans après « La vie d'Adèle », Abdellatif Kechiche livre « Mektoub my love, Canto Uno ». Et c'est un chef d'oeuvre.

par Marion Raynaud Lacroix
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21 Mars 2018, 9:55am

S’il fallait traduire « mektoub » en arabe, cela donnerait quelque chose comme « c'était écrit ». Un titre quasi ironique : avec Mektoub my love, Abdellatif Kechiche atteint un naturalisme qui pourrait justement laisser penser que rien n’est écrit à l’avance. Emmené par des comédiens au diapason – Lou Luttiau, Ophélie Bau, Shain Boumedine, Hafsia Herzi, Alexia Chardard, Salim Kechiouche – Mektoub my love est un grand film, de ceux qui mêlent si fort le réel et la fiction qu’ils ont le pouvoir de rendre la vie plus intense et le cinéma plus puissant. « Le temps des amours, le temps des copains et de l’aventure » n’est pas celui de la chanson de Françoise Hardy, mais il possède la même intensité, celle qu’on regrette, qu’on fantasme et que chacun traverse un jour : le temps de l'été, du désir et de l'innocence.

Nous sommes en 1994 : Amin étudie à Paris, mais cet été, il retourne à Sète pour rendre visite à sa mère et retrouver sa bande de copains. Les terrasses sont pleines, le soleil brille très haut dans le ciel et sur la plage, les affinités se font et se défont au gré des des rencontres. Si la caméra de Kechiche chauffe à la vitesse d’une lampe à UV, elle installe rapidement une urgence : celle d’une saison qui ne dure que quelques semaines, de vacances sous le coup d'un retour brutal à « la vie normale ». C’est ce qui rend l’été aussi propice au feu de l’expérience et aux sursauts de cinéma - il autorise tous les débordements. Sur la plage, les mères tiennent la chaleur pour responsable, c'est elle qui rend « les garçons et les filles fous ». À l'heure où le soleil semble porté disparu en France, Mektoub vient rappeler le pouvoir d'une saison capable de border les excès et de renverser les normes. En quelques semaines de vie (et 2h55 de film), Amin, Ophélie, Charlotte et Tony traversent un tourbillon d’expériences dont l'ampleur dramatique fait feu du petit événement. Peut-être parce que s'il est d'apparence insignifiante, on sait d'avance que pour eux, plus rien ne sera jamais comme avant.

1994, c’est à la fois hier et aujourd’hui. Et à première vue, rien ne semble séparer cette jeunesse des autres : comme celle qui la précède, elle coupe ses shorts dans des Levis, comme la notre, elle aspire à briser toutes les frontières pour aimer librement. Mais un point fondamental nous éloigne d’elle. En 1994, Internet vit sa préhistoire et les portables relèvent presque de la science fiction. Sur la plage, personne ne prend de selfies et en soirée, aucun Iphone ne se lève pour espérer filmer le prochain hit d’Instagram. Si la différence peut sembler anecdotique, elle se révèle capitale : la jeunesse de Mektoub se cherche sans se cacher derrière ses écrans, elle s’apprivoise sans se connaître d’avance via les réseaux sociaux et les seuls films qu’elle se passe en boucle sont ceux qu’elle se fait dans sa tête. Alors que La vie d'Adèle s'attaquait à la dure mise en langage des sentiments, Mektoub dépeint une jeunesse qui parle peu d’elle mais surtout des autres, spécule, ressasse et espère à grand renforts de « elle m’a dit... bref... tu vois...et là il me fait ». Aucun fil d’actualité ne meuble les silences, il faut donc des mots – maladroits, insignifiants - qui ne disent rien sinon la gêne et l'hésitation. C'est là que réside la puissance nostalgique du film : raconter une époque où la vie se refusait à être vécue par procuration. Et où l'émotion affleure si librement qu'on se dit sans doute que oui, c’était peut-être un peu mieux avant.

Loin des écrans et à côté du langage, la jeunesse que filme Kechiche se révèle ailleurs : dans son corps, à travers son désir, au coeur de la fièvre qui déborde de chaque plan. C’est du cinéma certes, mais les filles ne sont pas jugées parce qu’elles se baladent en mini-short, c’est encore du cinéma mais le sexe figure une échappée du réel où tous les rôles peuvent s’écrire dans le cadre du consentement. Certains reprochent à Kechiche de poser un regard libidineux sur la jeunesse. Pourtant, à l’heure de l’affaire Weinstein, Mektoub my love a quelque chose de nécessaire – parce que si elle peut sembler provocante, sa jeunesse ne l’est que par sa liberté. Kechiche la regarde avec une bienveillance fascinée : comment peut-elle être si désirable, si sexuelle et en même temps si innocente ? La réponse semble résider dans ce laps de temps précieux, où les injonctions sociales parviennent à se faire oublier le temps d’un été, pour le bonheur du cinéma, d'Ophélie, d'Amin, de Tony et des autres - mais surtout pour le notre.

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