Botter

voici les gagnants du festival de la mode et de la photo de hyères

Dans les hauteurs de Hyères, sur fond azur, une nouvelle génération d'artistes audacieux, politiques et novateurs s'est vue récompensée par un jury de choix.

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mai 3 2018, 2:57pm

Botter

« C’est un festival que j’ai voulu éclectique et généreux, » expliquait Jean-Pierre Blanc, fondateur du Festival International de la Mode et de la Photographie de Hyères alors que démarrait sa 33ème édition la semaine dernière. Chaque année depuis sa fondation en 1986, le festival célèbre et porte un soutien majeur à la jeune création : « La jeunesse a une énergie incroyable, qu’il faut absolument encourager, » déclarait Jean-Pierre Blanc.

À chaque nouveau printemps, c’est entre les murs de la Villa Noailles, dans les hauteurs de la ville de Hyères et sur fond azur que le festival prend ses quartiers. Plus qu’un simple rendez-vous, il est devenu au fur et à mesure des années un véritable tremplin créatif et compte parmi ses lauréats passés de grands noms comme ceux de Viktor & Rolf, Felipe Oliveira Baptista, Christian Wijnants, Anthony Vaccarello, Julien Dossena, ou encore Jean-Paul Lespagnard. Au vu des finalistes de cette année, il paraît évident que ce n’est pas seulement la recherche esthétique qui prime à Hyères mais la façon dont les jeunes créateurs défient les statu quo de la mode et entreprennent une nouvelle discussion sur le futur de l’industrie. Car le festival compte bien récompenser une « jeunesse très responsable, enthousiaste, forte et positive » comme l’expliquait il y a quelques jour Jean-Pierre Blanc avec passion et bienveillance. Une jeunesse capable de « donner une leçon de bonheur avec en plus une forme de poésie. »

Les grands gagnants de cette nouvelle édition sont à l’image d’une génération de talents qui déboulonne les structures parfois trop exclusives de la mode et du monde en général, et replace la création au centre de cette dynamique. Un effort salué et encouragé par le jury présidé cette année par Haider Ackermann (mode), Bettina Rheims (photographie) et Christelle Kocher (accessoires). « Surtout, n’oubliez pas vos rêves, racontez votre histoire, toute personnelle, expliquait Haider Ackermann, président du Jury Mode cette année, en s’adressant aux jeunes créateurs présents à Hyères et ceux du monde entier. Ce n’est pas grave s’il y a des erreurs, c’est intéressant les erreurs. »

Botter, Gagnant du Grand Prix du Jury
« Avec cette collection, nous avons voulu donner la parole à ceux que l’on n’entend pas » expliquait Rushemy Botter dans les coulisses du défilé des finalistes mode tandis que tous ses mannequins, confiants, lui glissaient des « tu vas gagner » dans l’oreille à l'entrée du podium. Ce à quoi Lisi Herrebrugh, la deuxième moitié du duo originaire d’Antwerp, ajoutait : « La collection représente nos deux personnalités. Lorsque quelque chose nous tient éveillés la nuit, il nous faut en parler. » Aujourd'hui, ce qui préoccupe le plus ce jeune duo sont les conditions d’existence et de survie, les discriminations et les injustices auxquelles les migrants doivent faire face en Europe. Une préoccupation humaine doublée d’un engagement écologique. Lisi et Rushemy dénoncent également l’immobilisme général face à l’état catastrophique des océans, engloutis sous des tonnes de plastique. Une situation qu’ils ont pu observer évoluer dès leur plus jeune âge sur les côtes de leurs îles caribéennes natales, Curaçao et la République Dominicaine. « Nous souhaitons insuffler un changement positif, pousser les gens à ouvrir les yeux, » a confié Rushemy. Détournements de logos, accessoires ready-made, vestes assemblées comme des collages : le duo dévoie le vêtement de sa fonction et de son utilité premières pour bousculer les attentes et créer de nouveaux possibles – avec humour et sincérité. « Beaucoup de gens parlent mais peu passent à l’action donc on a fait de notre mieux pour agir, à notre façon. C’est ce que nous sommes. La façon dont on a été élevés. Nous devons tous garder les yeux ouverts et être présents les uns pour les autres. Nous devons travailler dur et tous ensemble pour dessiner un futur meilleur. »

Ester Manas, Prix Galeries Lafayette
« Je veux que mes femmes se sentent fières, libres et audacieuses, peu importe la forme de leur corps, c'est pour cette raison que ma collection va de la taille 34 à 50 » explique Ester Manas, émue après avoir appris qu'elle gagnait le prix lui permettant de produire une collection capsule pour les Galeries Lafayette. Sa collection, Big Again, rejette la limite imposée par les tailles dans la mode. Forcée d'agrandir des échantillons pour pouvoir les essayer alors qu'elle est étudiante, elle commence à revoir la relation entre le corps et le vêtement. « C'est le résultat d'une discussion que j'ai eue avec 12 filles – un panel mélangeant des copines d'école et des filles rencontrées sur Facebook – pour comprendre la sensation procurée par les vêtements. » Le point de départ de la conversation est la question suivante : si un costume d'homme est une armure, qu'en est-il du costume de femme ? « J'ai travaillé sur l'idée de protection et de dévoilement, explique -t-elle. Je veux habiller toutes les femmes avec la même idée, le même amour. » Le résultat est une réinvention, plus inclusive, du pouvoir du vêtement, qui met en valeur les formes féminines et célèbre la puissance des rondeurs. « Même si certaines parties du corps demeurent exposées, je veux que mes femmes se sentent fières et protégées. Parce que pour moi, chacune doit avoir le droit de rêver et de porter ce qu'elle veut. La mode peut satisfaire tout le monde. Et j'en suis très reconnaissante aujourd'hui, nous allons pouvoir continuer à faire ça avec les Galeries Lafayette. C'est très excitant, cela représente une opportunité incroyable. »

Marie-Eve Lecavalier, Prix Chloé
Chaque année, les dix finalistes sont invités à concevoir une tenue qui évoque la Maison Cholé. Cette année, la meilleure a été signée par la montréalaise Marie-Eve Lescalier, qui avait déjà séduit à travers une collection inspirée de son adolescence en banlieue.

Kate Fichard, Flora Fixy et Julia Dessirier, Grand Prix Swarovski de l'Accessoire
« Nous avons été attirés par la dimension sociale du projet, par cette manière de réunir le monde de la mode, de la technologie et de la médecine » explique le trio français en coulisses. La collection H (de boucles d'oreilles) est le fruit d'une collaboration entre un photographe malentendant et deux designers de produits cherchant à améliorer l'esthétique des prothèses auditives. « Plutôt que les cacher, nous voulions les mettre en valeur, les étendre, les élargir et les exagérer, pour qu'on y prête attention. » Pourquoi une prothèse auditive ne pourrait-elle pas se transformer en accessoire de mode, objet de désir ? « Quand je ne porte pas ma prothèse auditive, ma vie est en noir et blanc alors que quand je l'ai, elle est en couleur. » En expérimentant librement toutes ces possibilités d'extension, ils créent des formes autour, devant et au-dessus de l'oreille. « Nous venons de différents milieux du design donc nous avons l'habitude d'allier esthétique et fonctionnalité mais dans la mode d'aujourd'hui, on commence à sentir un mouvement qui est prêt à s'ouvrir au-delà d'une élite pour faire de la mode un moyen d'expression, qui dépasse la seule question du style. »

Eva O’Leary, Prix de la Photographie
Travaillés à l'aide d'un miroir à double face, les portraits de jeunes femmes d'Eva O'Leary explorent les relations entre le genre, l'identité et le commerce de la beauté. En offrant au spectateur la possibilité d'épouser un regard féminin très personnel, elle montre comment ces jeunes filles âgées de 11 à 14 ans se perçoivent réellement.

Sarah Mei Herman, Prix de la Photographie American Vintage
Après une série de rencontres décisives pendant une résidence de 4 mois dans la ville côtière chinoise de Xiamen, la photographe née à Amsterdam Sarah Mei Herman a décidé d’immortaliser les moments intimes de ses amis. « J’étais curieuse, j’avais envie d’explorer à la fois les différences culturelles et ce qui est universellement reconnaissable – les choses qui lient les gens les uns aux autres, la signification de l’amitié et de l’amour, » explique-t-elle. Faisant des allers-retours réguliers à Xiamen, sa série est jusque-là sans fin et en constante évolution. « À chaque visite je revois certaines des mêmes filles, je capture leur évolution au fil du temps. En revenir au même sujet encore et encore est un des aspects les plus importants de mon travail. » Après avoir attiré l’œil d’American Vintage, elle mettra son objectif doux et lumineux au service d’un shoot mode. À suivre.