secrets, r&b et vaporwave : oklou vous ouvre les portes de sa chambre

Toujours dans un répertoire qu'elle est la seule à savoir manier, la jeune française sort ce mois-ci The Rite of May, nouvel EP intimiste et aérien qu'il faut vite aller écouter.

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mars 26 2018, 2:51pm

Nicolas Robin Hobbs

La musique, est-ce que ce n’est pas d’abord une histoire de chambre ? Une histoire de gosses qui rêvent allongés dans leur lit, écoutant leurs idoles au gré des ondes radios. Une histoire d’adolescents qui dansent devant le miroir, la brosse en guise de micro, ou qui cassent leurs économies pour une guitare, un clavier, un pad, des platines. De grands enfants qui s’énamourent de leurs nouveaux jouets dans la discrétion de leur chambre, peut-être le plus grand espace de liberté, jusqu’à trouver l’originalité qui fera vibrer leur génération. Et c’est une règle de tous les temps, qui rejoint les rockeurs en devenir des années 1970, les nouveaux rappeurs des années 1980, les apprentis DJ des années 1990 et nos merveilleux hybrides d’aujourd’hui, à la seule différence que ces derniers peuvent maintenant ouvrir la porte de leur chambre au monde. Il suffit d’un peu de courage, d’une caméra et d’une connexion internet.

C’est comme ça que depuis 2012, Oklou agrémente son compte YouTube de vidéos homemade et intimistes, d’extraits de compositions, de recherches artistiques, d’essais, de bidouillages – comme des stories Instagram avant l’heure, nous proposant d'observer son processus créatif et son évolution, jusqu’à un nouvel EP sorti ce mois-ci. Pour la musicienne et DJ parisienne basée à Londres depuis peu, ce processus est « indispensable à tous les artistes. Je ne vois pas comment la création pourrait se passer de ça. La seule différence, et je suis loin d’en être l’initiatrice, c’est que j’ai mis en ligne ces recherches. Mon EP, c’est le produit fini en quelque sorte. Et dans ce produit fini, j’ai conservé des extraits de ces ‘bidouillages’ par choix, parce que c’est parfois difficile de retrouver une spontanéité aussi belle que celle qui surgit lors des moments d’improvisation et de recherches. »

Se perdre dans l’empreinte YouTube d’Oklou (qui prend davantage ses quartiers sur Instagram ces dernières années), c’est découvrir un univers musical parallèle introspectif, éthéré, où le r&b voltigeur succède au piano-voix, où les montages rigolos supportent des compositions synth-pop épiques et où les noms cryptiques des vidéos cachent des pépites parfois (beaucoup) trop courtes. Internet, c’est une évidence pour la chanteuse – « la manière de fonctionner de tous les gens que je côtoie. Ce qui est cool, c'est de pouvoir être ton propre média. C'est précieux. Ça rend les démarches beaucoup plus spontanées et indépendantes, et j'aime bien l'indépendance. » L’indépendance au rythme frénétique du net, aussi. En marge du cycle effréné des réseaux, Marylou de son vrai nom s’est imposée le temps, long, de la composition, avec un EP qui a mis deux ans à naître. « Je suis très lente. Et sur les projets comme ça où je suis toute seule et je décide de tout, je me pose beaucoup de questions, je mets du temps à asseoir mes choix. J'ai l'impression que faire ce travail-là m'a aidé. Je ne pense pas que je prendrais autant de temps par la suite. Deux ans pour sortir cinq tracks, c'est l'enfer » nous explique-t-elle.

On peut comprendre le temps de création des cinq tracks de The Rite of May, tant elles sont sensorielles et qu’on imagine qu’il a fallu aller creuser pour trouver les vibrations les plus adaptées à leurs notes. Quand on demande à Oklou si, logiquement, elle a besoin d’un mood spécifique pour rendre une musique à ce point introspective, elle répond en riant. « Oui, d’ailleurs c’est assez problématique ! Je suis assez inspirée quand je suis triste, en fait. Dieu merci, j’ai pu traverser des moments de plénitude dans ma vie, où j’avais tout ce que je voulais, un bel équilibre, rien pour venir le perturber, et je n’avais pas trop envie de faire de la musique à ce moment-là. Du coup ça me fait chier ! Sur cet EP, la plupart des chansons sont des espèces de poèmes où j’essaie de dealer avec certaines choses qui ont pu me rendre la vie moins cool. Après, sans moments chiants tu ne peux pas savoir quand tu vis des moments bien. C’est normal tout ça. » Et en effet, ce n’est peut-être pas la joie intense qui nous vient en écoutant la magnifique complainte « Samuel » ou l’échappée « They Can’t Hear Me », mais on en ressort en tout cas soulevés par quelque chose, enveloppés dans la prod et perdus dans sa voix.

Signée sur un label anglais et vivant à Londres depuis peu, Oklou incarne à merveille une scène qui se défait de frontières, une scène qui n’en est pas vraiment une. Qui peut se lire en France dans ses amitiés avec Krampf (qui a mixé l’EP) ou Lauren Auder mais ne se détermine pas de façon aussi simpliste. « Ce sont des gens que je connais, des amis, un réseau. On se retrouve sur des valeurs, sur des blagues, sur des personnalités mais on fait tous un son différent. Il y a plein d'artistes, français ou pas, à qui on pourrait artistiquement nous apparenter, avec lesquels on n’a pourtant pas forcément de lien. » Ce qui les relie, au-delà de cette maîtrise parfaite et sincère de la matrice internet et d'une générosité cultivée dans le cas d'Oklou à travers des émissions de radio sur Piiaf ou Rinse avec son crew TGAF, c’est peut-être l’exigence d’authenticité et une capacité hors-norme à faire de l’or avec, parfois, des bouts de ficelles.

C’est en tout cas ce que nous confirmait la chanteuse la semaine dernière, avec le clip, évoqué plus haut, de « They Can’t Hear Me » tourné entre Londres et Toronto à l’iPhone par Oklou, passionnée d’image. « C’est un truc que j’adore faire et ça m’a fait du bien de retrouver ce travail-là. Le choix de l’iPhone, c’est pour le côté homemade en général, je voulais que les choses soient simples, je n’avais pas forcément de budget et un peu la flemme d’embarquer des gens dans quelque chose qui n’avait pas vraiment de définition ou de point de départ. » L’image, en plus de la distribuer en vignettes intimistes sur les réseaux, de nous laisser l’imaginer en musique ou de la sublimer en clips, Oklou travaille aussi à la projeter sur scène. « Je ne sais pas si j’y suis à l’aise, explique-t-elle, mais j’aime jouer en live. Je cherche encore à comment optimiser ce moment pour qu’il soit vraiment intéressant et unique pour le public. Je me pose beaucoup de questions parce que sur 40 minutes de live, le gros de ma musique est quand même assez calme, dans l’introspection. J’ai l’impression que c’est plus difficile de capter les gens dans cette énergie-là. Mais c’est un challenge qui me stimule. »

En attendant d’aller vérifier ça lors de sa Release Party le 5 avril au Chinois (et la veille au Folklore pour les Londoniens), allez vite écouter The Rite of May, vous en ressortirez plus léger et avec une envie pressante (qu’il ne faudra absolument pas refréner) de vous plonger dans toute la musique d'Oklou. Elle vous ouvre des portes avec une telle générosité que ce serait vraiment idiot de refuser.

Nicolas Robin Hobbs