Capture d’écran du film Cruising, de William Friedkin 

le club gay est mort, vive la nuit queer

Plus mixte, moins cloisonnée : en s'ouvrant, la nuit LGBT court-elle le risque de perdre son identité ?

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avr. 23 2018, 11:21am

Capture d’écran du film Cruising, de William Friedkin 

« On appartient à une génération qui ne fait aucune distinction entre les genres, entre les sexes et qui sait faire preuve d’une immense tolérance. Tout se mélange, comme dans un jeu : c’est notre culture. » Victor Carril a une trentaine d’années, le sens de la formule et des anecdotes brûlantes dès qu’il se met à parler du Berghain, temple de la techno berlinoise, des nuits sans fin et de la distorsion du temps. C'est là qu'il a rencontré Clément avec qui, une fois rentré à Paris, il organise la Toilette, une soirée queer pensée contre la binarité des genres et des sexualités : « Quand on est revenus à Paris, on a été très surpris de retrouver, en 2015, des choses aussi segmentarisées. Il y avait les teufs gay d’un côté, les teufs techno hétéros, les teufs de la mode, un peu branchées de l'autre. Personne ne se mélangeait, les gens nourrissaient une forme de snobisme les uns envers les autres. Alors qu’à Berlin, tu peux être handicapé, trans, lesbienne, avoir 40 ou 18 ans, les gens ne font pas la distinction. Ils se laissent déborder par une énergie commune. »

« C’est un club qui véhicule, encore aujourd’hui, une image de gay normé, hyper sectaire et body buildé, qui est très éloignée de nous. » affirme Victor au sujet du Dépôt, club gay du IIIème arrondissement, dans lequel se déroule la Toilette depuis un an. L'établissement comprend l'un des plus grands espaces de « cruising » d’Europe - un périmètre exclusivement masculin propice à la drague et aux fantasmes - terme popularisé par Cruising, un film de William Friedkin dans lequel Al Pacino enquête sur des meurtres commis au sein de la communauté gay new-yorkaise. Et à Paris, le lieu fait office de véritable institution : « un touriste gay qui visite Paris vient au Dépôt comme il irait voir Le Louvre ou la Tour Eiffel » résume Michel Mau, directeur artistique en poste depuis près d’un an et demi. En décidant de s’installer dans un lieu susceptible de fédérer deux générations jusqu’alors tenues à distance, la Toilette a donc voulu essayer de rassembler deux univers a priori irréconciliables : « On a voulu apporter de la féminité, de la différence dans un club gay, qui à la base, est justement différent des autres. S’ouvrir à la fluidité des genres, aux trans, aux lesbiennes, aux hétéros aussi, à toute cette population qui ne venait jamais au Dépôt. Ça nous a valu beaucoup d’attaques de la part d'autres organisateurs de soirées, qui ont pu nous dire 'comment vous pouvez prétendre que vous faites une teuf queer alors que vous êtes au Dépôt' ? » raconte Victor.

« Même dans le milieu LGBT, on reproduit la société tout court. Les lesbiennes sont à la traîne, et les trans encore après. » Rag, dj et programmatrice du collectif Barbi(e)turix

Le drapeau LGBT qui flotte devant l’entrée pourrait laisser penser que tous les genres et les sexualités sont les bienvenues. En réalité, le public est d’abord constitué d’hommes gays pour lesquels il s’agit de garantir, en priorité, le plus grand espace de sécurité et de liberté possible. Partant du principe que la fête peut être un « espace d’utopie », de sexualité, d’intimité et de rencontres, la Toilette s'inscrit dans un mouvement queer, cherchant à décloisonner une communauté LGBT trop peu représentée dans sa diversité. Le Dépôt est emblématique de cette dissymétrie, perpétuant une tradition de lieux de sexe exclusivement réservés aux hommes, alors que les lesbiennes - à de rares exceptions près - en demeurent privées. « Même dans le milieu LGBT, on reproduit la société tout court. Les lesbiennes sont à la traîne, et les trans encore après. On est des femmes, donc on reste en minorité, peu visibles, avec peu de pouvoir, dans tout ! » explique Rag, Dj et programmatrice de la Wet for me, soirée lesbienne parisienne forte de dix ans d’existence. Pour les organisateurs de la Toilette, la question de savoir jusqu’où il était envisageable de repousser les limites s’est donc rapidement posée : « Il y avait ce problème des filles qui ne pouvaient pas entrer dans l’espace du bas. On avait l’impression d’être face à une barrière infranchissable qui posait de grosses difficultés en termes de réglementation. » raconte Victor. Le 1er mars dernier, la soirée a pourtant réussi à ouvrir pour la première fois le sous-sol du Dépôt aux femmes, soufflant sa première bougie dans la fusion des cultures et des genres. « Il y avait une très belle énergie, deux univers musicaux différents entre la discothèque du haut et l’espace cruising du sous-sol. L’idée n’était pas de s’imposer comme des colons dans le lieu, c’était important pour nous de respecter la clientèle qui est là depuis vingt ans » continue Victor. Cela n’a pas empêché les remarques de certains habitués, « qui ont menacé de boycotter le lieu parce qu’ils avaient le sentiment que leurs désirs n’avaient pas été respectés, rapporte Michel Mau, qui assume et revendique son positionnement ».

Que les nostalgiques des ambiances viriles façon Tom of Finland soient tranquilles : l’idée n’est « pas de faire du sous-sol du Dépôt un lieu mixte » rassure Michel. Ouvert en 2007, l'établissement a eu vingt ans, l’âge de certains participants de la Toilette, appartenant à « une génération débridée qui ne supporte plus la politique de normalité pratiquée par les clubs parisiens » explique Victor. En fait, l'établissement se situe au carrefour de deux récits : celui de jeunes désireux d’agrandir leur communauté en l’ouvrant aux lesbiennes, aux trans et à toutes les personnes qui ne se reconnaissent pas dans une vision binaire du genre et celui des gays « de la vieille école » - témoins d’une époque de rejet, de honte et de stigmatisation institutionnelle - qui ont du attendre l’élection de Mitterand pour ne plus être considérés comme des malades mentaux. « Aujourd'hui, l'ouverture d’esprit est plus importante mais en même temps, on n’a jamais compté autant de plaintes pour agressions à caractère homophobe que depuis le mariage pour tous, en province mais aussi à Paris. Une radicalisation est en train de s'opérer : il y a moins de besoin communautaire parce qu'il y a moins de stigmatisation mais quand il y a stigmatisation, elle prend la forme d'actes de plus en plus violents. » note Michel. Depuis l'ouverture du Dépôt, le mariage et l’adoption ont été ouverts aux couples de même sexe et la transidentité a elle aussi été retirée de la liste des maladies mentales. Jusqu’alors reléguée aux marges de la société, l’homosexualité s’est vue autorisée à rentrer dans la norme. Un glissement qui pourrait laisser penser que les communautés LGBT n’ont jamais aussi bien fusionné avec le reste de la société... Pourtant, en donnant de la visibilité à l’homosexualité, la lutte pour l’égalité des droits a décomplexé les discours réactionnaires, enflammés par les drapeaux bleu blanc roses de la Manif pour Tous.

« Je suis très attaché à l’histoire du clubbing gay comme à l'idée d'un refuge, (...) tu y es en sécurité par rapport à ce que tu peux vivre à l'extérieur. » Yannick Barbe, organisateur de la Menergy

Dans ce contexte, l’existence de lieux de refuge demeure absolument nécessaire. C'est ce qu'explique Yannick Barbe, organisateur de la Menergy, une soirée gay dans laquelle il tient à rappeler cette notion d'entraide et de protection : « Je suis très attaché à l’histoire du clubbing gay comme à l'idée d'un refuge, d'un endroit où l'on se sente bien, où l’on puisse être dans le non-jugement par rapport à l’extérieur. Ma culture house et gay a été nourrie par des clubs comme le Paradise Garage, le Shelter… J’aime cette idée du club comme une parenthèse dans ta vie : tu y es en sécurité par rapport à ce que tu peux vivre à l'extérieur, dans ton entourage, à ton boulot, où tu peux subir des discriminations. Cette notion d'entraide, je pense qu'il faut la garder à l'esprit. » C’est cette vision solidaire qui fait bondir Fany Corral lorsqu’on l’interroge sur son lien à la mixité : « J’en ai rien à cirer de la mixité. Je passe mes journées dans la mixité, dans une société hétéronormée, patriarcale ! Le soir, j’ai envie de me retrouver avec ma communauté et je vois pas en quoi ça devrait poser problème. » Commissaire du festival queer Loud and Proud, l’ancienne directrice artistique du Pulp, sanctuaire des nuits lesbiennes parisiennes fermé en 2007, met un point d’honneur à valoriser un repli qui suscite l’incompréhension voire la crainte des personnes non concernées. Pour elle, les repaires communautaires sont essentiels : ils mettent à l’épreuve les normes sociales et permettent aux minorités de fixer elles-mêmes leurs règles de conduite, pour pouvoir vivre un monde où brusquement, le rapport de force s’inverse, où tous ceux qui étaient jusqu’alors marginaux deviennent numériquement supérieurs. Un clubbing arc-en-ciel, qui préfère la nuance au monochrome et où les hommes doivent savoir se faire discrets pour laisser à tout le monde l'espace d’exister. Cette zone à défendre pour que les filles puissent s’exprimer, Rag en fait l’impératif de ses soirées: « Normalement, même quand tu connais pas la soirée, tu comprends où tu es. Mais certains ne saisissent pas, ils ne jouent pas le jeu, draguent les filles alors que la plupart viennent justement à ce type de soirées parce qu’elles n’ont pas envie de se faire draguer. On pratique une politique ouverte, mais c’est au prix de concessions, et ce n’est pas sans ratés. En restant cloisonnées entre nous, on est dans un espace plus restreint et plus à notre envie. Mais j'ai pas l'impression que ça fasse évoluer les choses, même si je défends l’importance d’espaces non-mixtes. »

Régulièrement accusée de cultiver l'entre-soi et de nuire aux rencontres sociales, la non-mixité réaffirme pourtant une posture de marginalité essentielle : elle rend les minorités visibles et affirme leur différence sur le reste de la société. C'est aussi un espace de réunion primordial, qui permet de prendre la mesure des inégalités et d'imaginer des moyens de les combattre. Car n'est-ce pas depuis ses marges que la norme saute le plus rapidement aux yeux ? Si le principe a tendance à s’assouplir, porté par l’énergie fédératrice du queer, même dans un lieu aussi historiquement gay que le Dépôt, c’est aussi parce que les établissements communautaires ne jouent plus le même rôle qu’il y a vingt ans : « Les jeunes générations n'ont pas été élevées avec ces lieux identitaires qui jalonnent la vie de ceux qui ne se reconnaissent pas dans l’hétérosexualité. Le passage par des lieux identifiés, dans lesquels il faut faire l’effort de se déplacer n’est pas évident pour elles. Pour ma génération, c'était un passage obligé : on avait que ça, c'étaient de vrais lieux de socialisation qui permettaient de s'assumer, et où l’on découvrait enfin qu’on n’était pas seuls au monde. » raconte Yannick.

« On se rend compte que les établissements gays qui perdurent sont ceux où il y a du sexe. » Michel Mau, directeur artistique du Dépôt

Cette notion d'espace protégé aurait pourtant pu disparaître. Depuis une dizaine d’années, qu'il s'agisse des hétéros, des lesbiennes, des trans ou des gays, les applications de rencontres modifient considérablement les modes de sociabilité. « À la Wet, je vois des meufs qui se matchent pendant la soirée au lieu d'aller se draguer au bar. Ou alors, elles se sont matchées avant la soirée et n’osent pas aller se parler. Ça doit faire deux ans que j'ai des tas d'anecdotes comme celles-là. » raconte Rag. L’importance prise par une application gay comme Grindr – qui permet des rencontres sexuelles immédiates - s’est traduite par une nette baisse de fréquentation des lieux communautaires. « Dans le milieu gay, qui a toujours été porté sur le sexe et sur la consommation sexuelle avec des partenaires multiples, on a senti un très net ralentissement de la fréquentation des établissements du fait que les gens allaient sur ces applications » relate Michel. Il y a six ans, le Dépôt s’est-lui-même retrouvé déserté, poussant la direction à ouvrir l’une de ses deux discothèques à la présence des femmes. « Au niveau du Marais, beaucoup d'établissements ont fermé parce que les gays ont de plus en plus tendance à se mélanger quand il s’agit de boire un verre. En fait, on se rend compte que les établissements gays qui perdurent sont ceux où il y a du sexe. Depuis un an et demi, on a constaté un retour de gens qui en avaient assez des applications, certains perdaient beaucoup de temps à parler avec les hommes, à rester dans le domaine du fantasme, sans jamais se rencontrer ou à être très déçus des rencontres, poursuit Michel, avant d'ajouter: « Grindr a récemment diffusé le statut de séropositivité de ses membres pour vendre les données à des firmes privées. Un appel à boycott a été lancé : il y a une prise de conscience avec l’idée que finalement, le réel est encore le meilleur lieu pour se rencontrer. »

À la différence des applications qui relèvent de l'intimité de chacun et échappent à toute politique de prévention, les lieux de sexe travaillent dans le souci de réduction les risques auprès de leurs usagers. « C’est un lieu qui était approprié par rapport à ces espaces d’intimité. Il est important d’avoir ces lieux de sexe entre hommes à l’heure où Grindr les menace de disparition. Nous sommes dans la défense de ces endroits » soutient Victor. Pour lui, il s’agit de rompre avec une forme d’hypocrisie qui voudrait que le sexe ne se pratique que dans le mystère, entre les murs d’un appartement, où les pratiques à risque et le chemsex [la consommation de drogue dans un contexte sexuel] sont beaucoup plus répandus. D'après Yannick, « il y a une envie d'être 'In Real Life', de retrouver des sensations vraies. Je pense que les choses peuvent coexister, que le chemsex n'a pas détruit les backrooms, même si les soirées organisées chez des particuliers ont eu un impact. Les lieux de consommation sexuelle pour les gays doivent se renouveler, repenser leurs offres et essayer de s'adapter à un public pour qui ils ne représentent plus un lieu de passage obligé ». Pour Victor, l'intégration d'un nouveau public aux lieux gays correspond aussi à une évolution globale des pratiques sexuelles, moins soucieuses de se plier aux conventions dictées par une société patriarcale : « Plus ça va, plus les gens aiment le hors-norme, on se rend compte que la frontière entre le mainstream et l’underground disparaît. »

« Une soirée queer, c’est aussi une soirée dans laquelle tu paies pas ton entrée 20 balles, où les trans sont en sécurité, où la sécu n’est pas assurée par des personnes racisées (...) et où t’as pas besoin d’avoir l’air de sortir d’un défilé Vetements pour pouvoir rentrer. » Fanny Corral, commissaire du festival Loud and Proud

Parmi les volontés des soirées queers, il y a celle de faire de LGBT un acronyme extensible, offrant un refuge symbolique aux personnes queers, intersexes, asexuées et à toutes celles qui souhaitent échapper aux catégories exclusives du genre. Mais pour Fany Corral, cela ne doit pas faire oublier une autre dimension politique de la fête, qui consiste à essayer de favoriser la mixité sociale : « Une soirée queer, c’est aussi une soirée dans laquelle tu paies pas ton entrée 20 balles, où les trans sont en sécurité, où la sécu n’est pas assurée par des personnes racisées, où il y a pas que des gens de moins de 30 ans et où t’as pas besoin d’avoir l’air de sortir d’un défilé Vetements pour pouvoir rentrer. » En bref, une soirée queer ne peut se résumer à la présence de différentes sexualités : elle doit tenir compte de toutes les formes de discriminations, penser l’oppression dans ses interdépendances et lutter contre les automatismes qui reproduisent de l’exclusion. « C'est pas parce qu'on est gay qu'on est forcément un mec ouvert, tolérant et pour l'égalité. Un gay reste avant tout un mec et les comportements misogynes existent, il est essentiel de ne pas se voiler la face. Combattre la misogynie à l'intérieur de la communauté gay fait partie de mes grandes préoccupations » poursuit Yannick, saluant les initiatives qui essaient, peu importe la manière, de combattre les peurs et d'affaiblir les stéréotypes.

« L'ennemi commun, poursuit-il, c'est le jugement, la séparation entre tu es important, tu es sapé comme ci ou comme ça, tu as plus ou moins d'argent, tu as telle couleur de peau, telle classe sociale. L’ennemi, ce sont les barrières qu'on se met, qu'on s'inflige au sein même d'une communauté. C’est le carré VIP. » Quand le jour semble tenir à diviser, stigmatiser, discriminer, rien ne devrait pouvoir s'opposer à la nuit ; à l'idée que pendant quelques heures ou pour toujours, un club est capable de rassembler les foules, d’embrasser les individualités et d'abolir les frontières – encore faut-il pouvoir y entrer.