la misogynie touche aussi les drag queens

Non, la performance drag n'est pas l'apanage des hommes. Les femmes s'imposent aussi, malgré les discriminations dont elles sont victimes au sein de la communauté drag.

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oct. 13 2016, 3:00pm

Grace. Image via Instagram

La popularité grandissante des drag queens est indiscutable. Cette ascension médiatique peut s'expliquer par le succès d'une émission en particulier : le show télévisé RuPaul's Drag Race, qui organise des battles de style, d'audace et de danse entre deux drag queens. La franchise peut se targuer aujourd'hui d'avoir fait ce qui, jadis, était impossible : amener le drag - cet art subversif dont le motif principal est la déconstruction des genres à travers la performance - à la télévision et dans la culture mainstream. Ce succès remet sur la table le débat sur la résurgence de certains mythes ou stéréotypes qui collent, malgré l'évolution des mœurs et de la société, à la culture drag.

Le premier stéréotype s'attache à assimiler la performance drag à une mise-en-scène de la féminité. En regardant RuPaul's Drag Race il est tentant de donner raison à cette idée reçue, tant les juges de l'émission mettent en valeur le glamour, l'emphase et la sensualité (des 'qualités' qu'on juge essentiellement féminines dans notre société) tandis que les concurrents sont généralement des hommes, à l'exception de quelques trans. La culture drag doit être définie comme une performance exacerbée des normes binaires du genre - il s'agit de 'performer' l'identité du genre afin de mieux redéfinir ses contours et sa potentielle friabilité.

"La culture drag est un puissant antidote à l'homogénéité ; un art issu de la mouvance queer qui défie le concept de binarité du genre, explique China Dethcrash, drag originaire de Birmingham. Le public et les performances embrassent la notion du genre à travers des chorégraphies pour mieux les questionner. Ils dissolvent ensemble le mythe selon lequel le tranformisme féminin est la seule et unique forme du drag', enchaine-t-elle. Tout le monde devrait pouvoir être inclus. Et tous les genres."

Ce sentiment est partagé par Georgie Bee, la plus récente à avoir décroché le prestigieux titre du Miss Sink. "La culture drag appartient à tous - n'importe qui peut bousculer les barrières du genre." Bee est une drag queen femme et sa notoriété dans le milieu est grandissante. Le mois dernier, i-D présentait une série de photos mettant en scène les drag queens les plus populaires du moment à Londres, dont Amber Cadaverous, Lacey Lou et Boo Sutcliffe - toutes des femmes, donc. Mais malgré leurs performances de haute voltige, les drag queens femmes sont considérées comme des 'fausses' ou 'biologiques' queens. Des termes qui délégitiment leur pratique et leur art, arguant qu'il est inauthentique.

Georgie Bee. Image via Instagram

Amy Zing est connue pour avoir co-fondé le prix Sink the Pink et de fait, participé à l'effervescence et l'ouverture de la scène queer.

Elle se rappelle néanmoins d'un incident survenu avec une drag-queen de l'ancienne école peu encline à laisser les drag féminines s'imposer dans la scène : "Je me souviens m'être faite jeter par une vieille drag queen qui a crié en arrivant dans le vestiaire : 'Mais qu'est qu'ELLE fait là ?' J'ai essayé de garder mon sang-froid et de lui prouver que la tolérance était le pilier de notre culture."

Bee, elle, se rappelle s'être vue définie comme une performeuse 'burlesque' et non comme une drag queen : "Après avoir remporté le contest Miss Sink the Pink, je me suis aperçue que certains me dévisageaient, me dévaluaient. La misogynie est assez inconsciente dans la tête des drag queens, ordinaire. La plupart sont d'ailleurs persuadées d'être tolérantes à notre égard. Et puis soudain, elles balancent un mot et hop, la haine ressort.'"

La confusion qui existe entre les performeurs drag et les transsexuels est également un problème persistant : "On croit souvent à tort que les performers drag veulent imiter le sexe qu'ils aimeraient avoir, alors que ce n'est pas nécessairement le cas", explique Adam All, un drag king londonien. "La culture Drag est l'art de la performance, il défie la notion sociale, politique et esthétique du genre communément admise par la société." Sa réponse, limpide, nous informe sur au moins une des caractéristiques inhérentes à la culture drag - c'est une performance qui déjoue les notions binaires du masculin/féminin.

La performance drag king vit elle aussi sa pleine ascension. Les nuits organisées à l'image de BoI Box et Man Up sont exclusivement (mais pas uniquement) réservées au drag kings qui sont libres de réaliser leurs performances face au public. "J'ai entendu beaucoup de vilaines choses sur les drag kings, notamment qu'ils ne sont pas aussi bons ni légitimes que les queens, admet-il. À ça, je répondrais qu'ils ou elles n'ont rien vu !"

Boo. Image via Instagram

Un autre performer a son mot à dire sur la question. Il s'agit de Grace Oni Smith, une transsexuelle juive aussi connue pour ses performances drag. La qualité de ses chorégraphies est indéniable. Smith utilise ses dons de make-up artiste pour se créer des looks aussi subversifs qu'audacieux. Elle est une des drag queens les plus respectées à Londres : "La performance drag est une exploration de l'identité à travers l'art, explique-t-elle. "La plupart des gens imaginent que les drags sont juste des hommes qui se déguisent en femmes. Au même titre que l'identité, la culture drag appartient à tous les sexes et les genres, tous les milieux, toutes les cultures. C'est un moyen d'expression personnelle qui n'a aucune limite. C'est une œuvre d'art démocratique."

Il faut rappeler que Smith milite également pour que la performance drag soit reconnue comme un art. Une démarche nécessaire, selon elle, puisque la plupart des gens du milieu de l'art refusent de leur accorder ce titre : "J'ai parfois été recalée de certaines pièces de théâtre pour lesquelles j'avais auditionné. Et je sais que c'est en partie dû à ma pratique de la performance drag. J'imagine que certains metteurs-en-scène et producteurs dénigrent ce qu'ils ne considèrent que comme une supercherie." Ses mots révèlent que les intentions subversives de la culture drag restent intactes et qu'elles dérangent toujours une certaine élite, nonobstant leur infiltration progressive dans la culture mainstream.

Pour conclure, il faut absolument contrecarrer le vilain cliché qui consiste à croire que la culture drag n'est réservée qu'aux hommes. La performance drag est, par essence, une redéfinition des contours du genre. Utiliser le genre biologique comme prétexte à l'exclusion est complètement anti-drag, en soi. Il va contre la transgression du genre dont se targue cette culture depuis sa naissance.

Adam. Photographie Roxene Anderson. Image via Instagram

Credits


Texte : Jake Hall