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une photo peut-elle changer la face du monde ?

La semaine dernière, la photo du corps défunt d'un enfant syrien échoué sur une plage turque a bouleversé la façon dont le monde appréhendait la question des réfugiés de guerre. Doit-on partager ce genre d'information sur les réseaux sociaux ? Cela...

par Felix Petty
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18 Septembre 2015, 6:30pm

photography Nilufer Demir

Toute cette semaine, mon Facebook a été saturé par les millions de partages d'une seule et même photo. Il s'agit de celle d'Aylan Kurdi, un enfant syrien de 3 ans mort en tentant de rejoindre les côtes turques avec sa famille. Son corps gît face au sol alors que les vagues opèrent leur va-et-vient habituel. À ses côtés, un soldat truc se tient là, désemparé.

Aylan fait partie des 2000 personnes ayant perdu la vie cette année en tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre l'Europe. Mais Aylan, sa mère et son frère - dont les corps ont été ramenés dans leur pays, en Syrie - font également partie des 300 000 personnes mortes dans une guerre meurtrière. Depuis mars 2011, 400 000 autres personnes ont fui leur pays pour survivre. Dans ce contexte, les mots de Joseph Staline n'ont jamais autant fait sens : "La mort d'une personne est une tragédie. La mort d'un million d'individus est une statistique."

Alors qu'il me paraissait de plus en plus impossible d'échapper à cette vision d'horreur à chaque connexion Facebook, le consensus général changeait de cap. L'opinion publique qui s'opposait pourtant fermement à l'afflux de "migrants", d'"immigrants" et de "profiteurs" selon son jargon, s'est tout à coup révoltée face à l'horreur du sort de toute une population. Un nouveau ton de compassion était donné - ces masses en détresse devaient désormais être accueillies à bras ouverts. La crise des réfugiés avait maintenant un visage humain, celui d'Aylan. Même le Sun, qui publiait pourtant il y a peu de temps les propos haineux de Katie Hopkins et sa fameuse analogie entre migrants à cafards, urgeait soudainement David Cameron de mettre en place un programme d'aide aux réfugiés.

Il est impossible de passer à côté de la ressemblance entre la photo d'Aylan et un autre cliché, pris quelques années plus tôt au Soudan par Kevin Carter. En 1993, le photographe a fait scandale en publiant une photo d'une petite fille soudanaise rachitique et mourante sous les yeux avides d'un vautour en chasse. Tout comme la photo d'Aylan, le cliché de Kevin Carter avait provoqué l'émoi et le choc général ainsi que le sentiment partagé d'un besoin pressant de changement. Cette photo lui a valu le prix Pulitzer. 

Photo Kevin Carter

Pouvons-nous parler d'éthique dans un tel contexte ? À l'époque, l'image de Carter se cantonnait aux news, aux magazines et son cliché, par ce fait, était toujours placé dans un contexte clair. En 2015, par contre, la photo du corps d'Aylan est inévitable et se fraye un chemin partout sur Twitter et Facebook, entre deux notifications, deux photos de vacances et deux LOLcats. Cette vision d'Aylan n'a pas seulement désaxé l'opinion publique, elle s'est également enfouie dans la mémoire courte des réseaux sociaux et dans l'immensité de nos scrolls infinis.

Dans une interview pour le Time, Peter Bouckaert de Human Rights Watch explique que la photo d'Aylan a été plus virale que d'autres car "ce petit garçon ressemblait à un enfant européen. La semaine avant sa mort, les corps de dizaines d'enfants africains se sont échoués sur les côtes libyennes et ont même été pris en photo, mais l'impact n'a pas du tout été le même. Il y a une forme d'ethnocentrisme notoire dans la façon dont le monde a réagi à la photo d'Aylan." Je ne suis pas sûr d'être en total accord avec les propos de Bouckaert mais j'espère profondément qu'il a tort. Mais le fait que l'écho médiatique de cette photo ait urgé toute une partie de la population à s'indigner et à réagir révèle quelque chose de tout aussi déprimant. Il nous faut aujourd'hui la photo sinistre d'un enfant mort pour que les gens commencent à se sentir concernés par un conflit qui dure depuis maintenant quatre ans et qui a tué plus de 300 000 personnes et 2000 réfugiés. Un égoïsme émotionnel inquiétant ressort de l'écho de cette photo sur les réseaux - un besoin collectif d'être perçu comme sensible.

Dans un tel contexte, pourquoi Aylan est-il si différent de Kony ? Ou même du lion Cécil ? Si les gens ne portaient jusque là aucun intérêt à la destruction d'un pays et au nombre de morts qu'elle engendre et qu'ils contestaient, deux semaines plus tôt l'arrivée en masses de réfugiés, alors continueront-ils à s'indigner quand le visage d'Aylan commencera à disparaître lentement de leurs écrans ?

Ne vous méprenez pas, personne ne vous reproche une quelconque non-action ou vous interdit de vous sentir concernés alors que vous ne l'avez pas été dans le passé. Cette crise avait besoin de réveiller les consciences et de provoquer les débats qui se sont faits trop discrets pendant trop longtemps. Le problème repose sur le fait que la mort d'Aylan nous ait transformés en voyeuristes de l'horreur. Pourquoi pas simplement donner plutôt que de prendre un selfie quand on donne à CalAid ? Si quelqu'un prend la décision d'agir de façon louable sans nécessairement l'étaler sur les réseaux, son action doit-elle inévitablement perdre de sa valeur ?

La photo d'Aylan a-t-elle été le moyen d'un conditionnement émotionnel des masses - ces mêmes masses qui ne semblaient pas se faire trop de souci il y a seulement deux semaines ? Quid de ceux qui ont voté extrême droite et ont ainsi nourri une rhétorique excluante et un discours anti-immigration ? Et de tous les journaux qui ont adopté et relayé de tels discours ? Qu'en est-il du 67% de la population britannique qui s'est dernièrement déclaré en faveur d'une présence de l'armée à Calais pour assurer le maintien les réfugiés de l'autre côté de la frontière ? Quelle forme doit prendre notre culpabilité dans cette crise ?

Cette photo choque et pousse à l'action, mais cette pulsion saura-t-elle dépasser le simple éphémère ? Lors de la parution du cliché de Kevin Carter, une fois le choc passé, rien n'a véritablement changé. Sa photo l'a rendu fou, l'a hanté à jamais, et un an après avoir appuyé sur le détenteur de son appareil photo, Carter mettait fin à ses jours. Le Time prit la décision de publier sa lettre de suicide sur laquelle on pouvait lire : "Je suis hanté par les vifs souvenirs de tueries et de cadavres, de colère et de douleur... D'enfants blessés et affamés, de fous de la gâchette, souvent des policiers, de tous ces bourreaux…"