d'oxmo puccino à aaliyah : ce photographe français a réalisé les pochettes d'album des plus grands du rap

Le photographe a immortalisé sur pochette ou dans les pages de magazines les rappeurs les plus mythiques de l'histoire de la musique. i-D l'a rencontré.

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01 Juin 2017, 11:05am

Pour comprendre à quel point Jonathan Mannion a marqué l'histoire du hip-hop, il suffit d'évoquer un échantillon des rappeurs portraitisés par ses soins depuis plus de vingt ans : Notorious B.I.G., Jay-Z, DMX, Outkast, Kanye West, Eminem, Mos Def ou encore Drake et Rick Ross. Autant dire qu'avec un CV pareil, le photographe new-yorkais ne craint pas la concurrence. Il est devenu au fil du temps l'un des témoins majeurs de la scène hip-hop, cumulant souvenirs, anecdotes et histoires drôles. Il en a partagé quelques bribes avec nous.

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Pour commencer, peux-tu nous dire à quel moment tu as compris que tu pouvais vivre de la photographie ?

Tout d'abord, il faut savoir que je viens d'une famille portée sur la pratique artistique. Mes deux parents sont peintres et j'ai étudié l'art auKenyon College aux États-Unis. C'est d'ailleurs au cours de la dernière année de ce cursus que j'ai commencé à m'intéresser sérieusement à la photographie. Je montais un projet autour du basketteur Ch'e Smith et la technique m'intéressait beaucoup. Ce qui est marrant, c'est que cette même année, mon école a laissé la possibilité à Richard Avedon de donner quelques cours. J'y étais et j'ai énormément appris à ce moment-là. J'ai compris que le plus important était l'interaction avec son sujet. En plus, ça m'a porté chance : un mois et demi après, j'étais engagé par Richard dans son studio.

C'est à ses côtés que tu as pu travailler pour la première fois avec des rappeurs ?
Pas vraiment, non. Je n'étais que l'un de ses quatre assistants à l'époque. Ceux qui m'ont permis de bosser avec des MC's, ce sont Steven Klein et Ben Watts. Ils m'ont fait comprendre que je devais me concentrer sur le hip-hop et le documenter.

Ça été facile pour toi de t'investir auprès des rappeurs à tes débuts ?
Plutôt, oui. Tu sais, je passais beaucoup de temps à travailler, de 7h à 21h parfois. Quand c'était fini, je filais dans des clubs où je côtoyais des artistes comme Notorious B.I.G. C'était un rêve pour moi : je voulais absolument faire partie de ce mouvement musical, contribué à son essor, documenté l'histoire de tous ces artistes.

Le portrait, ça a tout de suite été un parti pris ?
Disons que j'aime beaucoup l'interaction humaine que le portrait implique. Il faut énormément discuter avec son sujet, échanger, dialoguer, etc. Sans ces étapes, vous ne pourrez avoir rien d'autre qu'une photographie vide de sens. C'est du moins ce en quoi je crois, et c'est pourquoi je suis constamment dans l'observation et dans la discussion.

Qu'est-ce que tu essayes de saisir particulièrement ? Une humeur ? Une façon d'être ?
En gros, je recherche le moment où le rappeur va se retrouver en totale confiance, fermer les yeux et ouvrir son cœur. Pour moi, c'est à ce moment-là que je peux réaliser la plus belle photo possible. Je veux voir jusqu'où je peux pousser quelqu'un, jusqu'où il est prêt à aller, que ce soit dans la joie ou dans l'introspection. Dès lors, le but change constamment, tout va dépendre du rappeur photographié, de ce qu'il est prêt à me donner ou non, du rapport qui va s'établir. Je ne suis pas connu pour faire des photographies engagées ou étranges, je suis là pour capter un moment.

Depuis des années, tu es aussi productif au sein des magazines qu'auprès des artistes eux-mêmes pour leurs pochettes d'albums. Il y a un exercice que tu préfères ?
L'important, pour moi, c'est surtout de créer des photos qui marqueront la carrière de l'artiste et qui s'inscriront dans l'histoire. Le format, après, importe peu, même si on peut penser que des pochettes d'albums ont plus de chance d'être iconiques que des photos dans des magazines. Il suffit de penser aux pochettes de John Coltrane ou la cover de l'album Kaya de Bob Marley. Ces photos-là sont presque aussi mythiques que les artistes eux-mêmes. Et c'est un cadeau, pour moi, pour l'artiste et pour le public, de pouvoir de créer de tels moments avec les artistes.

Au cours de ta carrière, tu as eu l'opportunité de photographier Aaliyah. Que peux-tu me dire sur elle ?
Je n'ai eu qu'une occasion de collaborer avec elle, mais c'était très différent de ce que j'expérimentais depuis quelques mois. Je travaillais avec Jay-Z, DMX, Nelly ou Ja Rule et mon approche était forcément plus brute. Là, on me proposait ce dont j'avais toujours rêvé : rendre une femme sublime. Et j'étais heureux de faire ça pour la première fois avec une personne aussi humaine et gentille qu'Aaliyah. Elle était très attentionnée, tout son entourage faisait hyper attention à elle et je n'ai jamais retrouvé ça chez une autre artiste… Je regrette juste qu'elle soit décédée peu de temps après notre shooting. Personne n'aurait pu se douter que c'était sa dernière session à ce moment-là…

J'ai lu que la pochette de Reasonable Doubt de Jay-Z était ta pochette préférée. Pourquoi celle-ci ?
Parce que c'est l'un des moments les plus incroyables de ma carrière. Un moment que je n'oublierai jamais. En fait, on est en 1996, j'ai 24 ans et cette pochette marque le début de ma carrière professionnelle. J'avais déjà photographié des mecs connus auparavant, comme D'Angelo, Puff Daddy ou Biggie, mais là j'avais vraiment l'occasion de créer quelque chose de différent. Son album parlait de Brooklyn, de New York, de style et je voulais retranscrire tout ça visuellement, dans un seul portrait. En plus, c'était ma toute première pochette d'album. J'ai fini par en réaliser sept autres pour Jay-Z, mais celle-ci a défini mon style, mon identité.

Il n'a pas mal pris le fait tu photographies Nas quelques années plus tard ? Quand on connaît le conflit qu'il y a eu entre eux pendant un temps, ça pourrait étonner…
Je ne pense pas qu'il y avait une telle haine entre les deux, c'était juste de la concurrence. Comme partout dans le hip-hop : ce genre musical a quand même toujours réuni des artistes qui voulaient montrer à quel point ils sont les meilleurs. Là, c'était pareil. Quand j'ai bossé sur l'artwork de God's Son, je n'avais pas l'impression de faire partie du clan Nas, ni d'avoir trahi Jay-Z. De toute façon, ces mecs sont assez malins pour faire la part des choses, d'autant que j'avais déjà travaillé avec Nas avant la pochette de God's Son. Pour celle-ci, il m'avait d'ailleurs laissé mettre de côté l'aspect bling-bling du hip-hop. J'ai donc pu me concentrer uniquement sur lui, comprendre qui il était.

La pochette deFlesh of My Flesh, Blood of My Blood est assez dingue également. Comment as-tu eu l'idée de verser du sang sur DMX ?
J'ai longtemps pensé, à raison je l'espère, que DMX était l'artiste hip-hop le plus honnête et le plus réel. Il est certes imprévisible et brutal, mais personne ne peut lui enlever son authenticité. Du coup, je voulais surfer sur cette image, d'autant que je n'avais aucune info sur l'album, si ce n'est son titre. On a donc fait quelques photos le premier jour, mais il était fatigué. On s'est retrouvés le lendemain et une discussion a pu vraiment naître entre lui et moi. Le plus marrant, c'est qu'il donnait une interview un mois plus tard dans laquelle il disait que la pochette était son idée. Un peu comme s'il avait fini par comprendre que c'était une bonne chose pour lui d'apparaître avec tout ce sang sur lui.

Il y a une différence entre une session avec DMX ou Jay-Z et une avec des artistes français comme Akhenaton, Oxmo Puccino ou Rohff ?

Hormis Rohff, que j'ai photographié à New York, dans un contexte différent des autres, ce que j'ai pu remarquer, c'est que les rappeurs français sont nettement plus concernés par l'image qu'une photo peut renvoyer de leur musique. Ils se fichent d'être mis en scène tels des dieux, d'être entourés des filles les plus dingues de la Terre. Aux États-Unis, tout le monde essaye de faire des hits, d'être au centre de l'attention, même s'il existe des contre-exemples comme Mos Def. À Paris ou à Marseille, les rappeurs font des sessions au nom de la musique, ils veulent que ça reflète leurs textes.

Comment as-tu découvert un mec comme Akhenaton ?
Tout bêtement : je venais de travailler avec NTM et je savais qu'il y avait un autre super groupe en France. Je n'avais pas réussi à travailler avec IAM jusqu'à présent, et j'avais cette envie de plus en plus présente de les faire. Finalement, Delabel m'a contacté, j'ai profité d'un peu de leurs temps lors d'une séance presse, j'ai emmené Akhenaton à l'arrière d'une église et j'ai essayé de capter le plus honnêtement possible l'instant partagé avec lui.

Et aujourd'hui, en tant qu'ancien, quelle sensation ressens-tu en photographiant les nouvelles générations de rappeurs ?
J'adore l'énergie de ces mecs, tu sais. Souvent, ils sont excités à l'idée de travailler avec moi par rapport à ce que je représente dans l'histoire du hip-hop, mais je tombe aussi parfois sur des mecs qui ne connaissent absolument rien aux décennies précédentes, et je trouve ça très bien. Ça leur donne un côté assez sauvage, imprévisible, quelque chose qui leur permet de défoncer des portes et de se faire entendre. C'est presque un nouveau mouvement, hyper éclaté. Il n'y a, par exemple, presque aucun point commun entre Kendrick Lamar, J. Cole, Danny Brown ou Travi$ Scott. Et pourtant, ils sont tous impressionnants.

Pour finir, il y a un rappeur que tu regrettes de ne pas avoir photographié ?Sans aucune hésitation, je dirais 2Pac.Il est parti trop tôt. J'ai d'ailleurs eu l'occasion de photographier sa mère, Afeni Shakur, qui m'a dit que son fils aurait adoré ma personnalité. Tu n'imagines pas à quel point cette phrase m'a fait plaisir.

Credits


Texte : Maxime Delcourt
Photographie : Jonathan Mannion