herbie yamaguchi a photographié boy george et depeche mode avant la gloire

Une décennie magique.

par Sarah Moroz
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08 Août 2017, 9:15am

Herbie Yamaguchi a vécu à Londres alors que le mouvement punk émergeait, il y a de cela quarante ans. Entre 1975 et 1985, il se spécialise dans des portraits de musiciens britanniques. Né au Japon, il jongle entre ses activités de comédien (membre de la troupe musicale « Red Buddha » menée par Tsutomu Yamashita) et celles de photographe free lance pour une publication musicale japonaise. À force de passer son temps à vivre dans le salon des autres, il rencontre Boy George (qu'il ne tarde pas à immortaliser en train de faire sa lessive ou à trainer dans son lit). Peu après Yamaguchi rencontre Michael Shrieve, batteur de Santana et premier jalon de sa carrière photo, puis Steve Winwood de Traffic et Mitch Mitchell de Jimi Hendrix Experience. Grâce à ces contacts, il parvient à saisir l'éclectisme de la scène musicale de l'époque et photographie tout le monde, de Bananarama à Psychic TV en passant par Alan Wilder ou Depeche Mode. En chroniquant cette sous-culture en pleine ascension, Yamaguchi accède à l'intimité désinvolte de jeunes musiciens qui cherchent encore leur place. Un regard osé, durable et signifiant invisible sur les lisses couvertures d'albums de l'époque.

De passage à Paris, Yamaguchi a pris le temps de nous rencontrer pour évoquer le rôle joué par la photo dans sa trajectoire personnelle, se confier sur son amitié avec Boy George et rappeler combien les mots un jour prononcés par Joe Strummer des Clash avaient été décisifs dans sa carrière : « Tu peux prendre en photo tout ce que tu veux . C'est ça le punk ! »

Boy George dans son nouvel appartement, Alma Square, Londres, 1982

Comment es-tu entré dans la niche de la photographie de musique londonienne ?
La première chose que j'ai faite quand je suis arrivé à Londres a été de m'engager dans une troupe de théâtre japonaise en tant que comédien. Je n'avais pas de texte, et les musiciens jouaient derrière nous alors que nous étions sur scène. J'aimais déjà la musique quand j'étais au Japon, mais c'est en rencontrant des musiciens à Londres que j'ai commencé à prendre des photos. Ce sont des portraits spontanés, affectueux, il ne s'agissait pas de poser dans un studio. L'enjeu n'était pas le même que pour une couverture d'album ou un poster, donc les musiciens se foutaient de qui j'étais. Ils n'ont jamais mis de maquillage ou changé de vêtements : ils m'ont montré leurs authentiques vies quotidiennes. Je connaissais des photographes plus connus qui prenaient d'autres types d'images et il me semblait que leur travail était meilleur que le mien. J'enviais les photographes célèbres qui pouvaient organiser des shootings dans leurs propres studios. Mais si j'avais eu tout ça, les musiciens ne se seraient pas dévoilés à moi comme ils l'ont fait. Je les ai photographiés comme je pouvais. J'entends souvent des gens répéter qu'ils n'ont pas d'argent, pas de temps, pas suffisamment confiance. Mais en fait, les personnes qui possèdent ces choses-là sont en réalité peu nombreuses. Il faut y aller. Le simple fait d'être là représente déjà un statut en soi.  

Michael Monroe, Hanover Square, Londres, 1982

Comment appréhendais-tu la photo avant d'arriver à Londres ?
J'ai commencé la photo à l'âge de 14 ans, au collège. Avant ça, je jouais de la flûte dans une fanfare. Comme je n'étais pas assez bon, j'ai vite pris ma « retraite ». [rires] J'ai donc rejoint le club photo proposé parmi les activités scolaires en pensant que cela me correspondrait mieux. Mais le fil rouge de mon travail photo était déjà là. J'ai eu la tuberculose alors que j'étais bébé et mes os en ont beaucoup souffert : il m'a fallu porter un corset pendant dix ans. Je ne pouvais pas faire de sport à l'école, j'étais loin d'être costaud, je n'avais pas d'amis. Les filles ne me souriaient pas, j'étais plutôt un sujet de moqueries. Mais quand j'ai commencé à prendre des photos et à braquer mon objectif vers elles, elles se sont mises à me sourire - enfin à sourire à l'appareil. La photographie m'a beaucoup aidé. 

Bono, U2, Slane Castle, Dublin, 1983

Les musiciens que tu photographiais étaient souvent sur le point d'être connus. Aurais-tu été capable de le prédire ?
J'ai évidemment senti de la puissance chez certains d'entre eux. J'ai rencontré Boy George avant qu'il devienne célèbre, on est vraiment tombés l'un sur l'autre par le plus pur des hasards. J'étais alors très pauvre et je ne pouvais pas me permettre de payer un loyer donc je dormais sur le sol de l'appartement d'un ami, sur lequel George (on l'appelait comme ça à l'époque) dormait aussi. C'est comme ça qu'il est devenu mon ami.

Je dois beaucoup de choses au hasard. Pour prendre un autre exemple, la photo de Susanne Freytag a été prise chez moi : elle faisait partie d'un groupe allemand appelé Propaganda. Je l'avais vue sur scène à Tokyo mais je l'ai reconnue un jour dans le quartier de Soho à Londres. Je travaillais alors sur commande, j'étais payé à la photo et il se trouve que le réalisateur Derek Jarman vivait juste à côté de chez moi. C'était en 1975 et j'habitais dans un squat, où des artistes emménageaient souvent contre un petit loyer. Brian Eno faisait la musique des films de Jarman. De fil en aiguille, j'ai pu photographier des musiciens qui sont ensuite devenus très célèbres. Spandau Ballet et Duran Duran par exemple, parce que j'étais présent à leurs débuts. Ce contexte a permis de créer une vraie relation de confiance. Je me souviens que quand Siouxsie Sioux est venue au Japon, j'ai essayé d'aller dans sa loge. On a immédiatement tenté de m'en empêcher, mais quand elle a vu mon visage elle leur a dit « c'est bon ! vous pouvez le laisser entrer ! ».

Quand j'ai connu Boy George, il portait déjà des costumes de femmes. J'ai vu combien il était combattif : un jour il est revenu au squat après s'être fait cracher dessus. Il avait l'air perdu mais c'était quelqu'un de déterminé. Il a su surmonter ce genre d'épreuve et ne s'est jamais compromis. Si j'avais été à sa place, j'aurais arrêté de m'habiller comme ça. Lui n'a pas changé de style, parce que son style reflétait qui il était et la façon dont il vivait sa vie.

Brian Setzer, Stray Cats, Londres, 1981

Quel ton adoptais-tu sur tes prises de vue ? Complice ou professionnel ?
Tout dépendait de la musique ! Un jour, alors que je photographiais le guitariste Gary Moore, je lui ai demandé de poser : il a refusé. C'était un hard rockeur. Il m'a dit : « On ne ferait pas ça dans la vraie vie. » Chaque personne ne réagit pas de la même manière.

Une autre fois, j'ai rencontré Joe Strummer par hasard. Je l'avais déjà photographié sur scène et une fois pour un portrait. Il ne m'a pas reconnu, mais je l'ai vu sur le quai d'une gare. J'étais seul, très surpris de le voir là mais je n'avais aucune commande pour le photographier. Je suis allé le voir et je lui ai demandé « C'est toi Joe ? ». Il m'a répondu « Oui c'est moi. » Je voulais sa permission pour prendre une photo même sans commande. On a pris le même train, dans la même direction. J'ai pris des photos. À un moment, le train s'est arrêté, et alors qu'il se préparait à descendre, un rayon de lumière est entré. Il s'est retourné et m'a dit que je devais photographier tout ce que je voulais : c'était ça être punk. C'est le titre du bouquin. Quand je vivais à Londres, je n'étais pas encore certain de vouloir être photographe, mais ce qu'il m'a dit m'a donné de la force. Je ne devais pas faire de compromis. Après avoir lu cette histoire avec Joe Strummer, un camionneur de cinquante ans m'a écrit que trente ans auparavant, il avait essayé d'être photographe mais avait fini par abandonner à cause d'obligations familiales. Quand il a entendu cette histoire, il a fondu en larmes et s'est demandé s'il était trop tard pour essayer à nouveau. Je lui ai répondu « Il n'est pas trop tard non ». Aujourd'hui, il doit avoir un appareil photo sur le siège de son camion…

Ressens-tu de la nostalgie quand tu revois ces photos ?
J'ai photographié tous ces gens lorsqu'ils étaient au sommet de leur beauté. Ils ont 50 ou 60 ans aujourd'hui. Ils sont nombreux à avoir perdu de leur éclat !

Récemment, une rumeur disait que Boy George était énorme mais quand je l'ai vu au Japon, je l'ai trouvé en pleine forme. Nous avons repris contact via Twitter. Il m'a demandé « es-tu heureux au Japon ? ». Demander à quelqu'un s'il est heureux, c'est autre chose que de dire « comment ça va ? ». C'est très chaleureux. Lorsqu'il est venu en tournée au Japon il y a quelques années, nous nous sommes serrés très fort dans les bras. 

Billy Idol dans un club, Londres, 1982

Spandau Ballet, Covent Garden, Londres, 1981

Alan Wilder (Depeche Mode), West Hempstead, 1983

Boy George dans le TGV, Japon, 1983

Credits


Texte Sarah Moroz
Photographie ©Herbie Yamaguchi, avec l'aimable autorisation de la galerie &co119

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