Extrait du film Buffalo 66

le fard à paupière bleu, dernier vestige d'une féminité fantasmée

Elizabeth Taylor en Cléopâtre, David Bowie pour « Life on Mars » ou Christina Ricci dans Buffalo '66 : retour sur une tendance à l'histoire en dents de scie, tantôt obscure, tantôt cliché, surtout criarde.

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16 août 2017, 1:58pm

Extrait du film Buffalo 66

Dans Buffalo '66, film culte de 1998 réalisé par Vincent Gallo, Christina Ricci prend les traits d'une lolita lunatique, Layla, qui déambule le corps drapé de nuisettes et le visage encadré d'un fard à paupière bleu. Esthétiquement parlant, le film est un véritable mélange de périodes. L'imagerie rétro Americana s'intègre au désenchantement des années 1990, ou l'inverse. Dans la fameuse scène du Photomaton, le personnage joué par Gallo dit à Layla de prendre la pose en faisant « comme si on s'aimait, depuis longtemps. » Son fard à paupière est parfait. Un détail un peu bizarre mais que la pop culture aime, depuis longtemps.

Comme le rouge à lèvres (rouge) ou le collier de perles, le fard à paupières bleu fait partie des totems d'une beauté fantasmée. C'est de ce genre de maquillage et de couleurs que s'arment les gosses pour agrémenter ou colorier leurs poupées. Et c'est ce que portent les princesses (et les sorcières) de Disney. Pour les icônes culturelles ou les cinéastes, il fait office de fil narratif ; une trame souvent associée drag (cf. Divine dans Pink Flamingos).

Récemment, le fard à paupières bleu a fait quelques apparitions remarquées dans les allées de la mode. Muccia Prada en a refait sa couleur préférée, et pour son resort 2017 chez Gucci, Alessandro Michele ajoutait un œil turquoise à son kaléidoscope déjà fourni en références. De son côté, Pat Mc Grath s'est construit un empire de la beauté sur Instagram, en s'appuyant principalement sur des teintes pour les yeux très affirmées, en atteste le succès de son pigment « Blue 002 ».

L'artiste maquilleuse Emi Kaneko utilise « tout le temps le bleu. C'est l'une de mes couleurs préférée. » Selon elle, la teinte fonctionne autant parce qu'elle est « familière ». « Et puis la mode du ''no-makeup'' a rendu cool tout ce qui est vintage. »

Mais bon, vous avez-vu récemment une vraie personne, dans la vraie vie, porter du fard à paupière bleu ? On a une idée sur la réponse, et on se demande du coup d'où vient ce grand écart entre l'impact culturel de ce bleu et sa véritable utilisation au quotidien.

Pour l'âge d'or du fard à paupière, il faut remonter à l'Egypte Ancienne, quand les hommes et femmes de toutes classes sociales se badigeonnaient de poudres minérales noires et vertes pour contrer les risques d'infection bactérienne. Quand elle enfile le rôle de Cléopâtre en 1963, Elizabeth Taylor (avec son maquilleur Alberto de Rossi) prend un brin de liberté en troquant le vert pour le bleu, probablement pour mieux jouer de ses incroyables yeux violets. Pendant le tournage, De Rossi est immobilisé à cause d'un problème de dos et Liz Taylor est contrainte de gérer seule son maquillage. Plutôt ironique, quand on sait à quel point le film a donné à l'époque au fard bleu (et à l'actrice) une réputation de diva.

La sortie de Cléopâtre coïncide avec le second souffle du maquillage pour les yeux, au début des années 1960. Le mouvement Youthquake en Angleterre et la naissance de boutiques spécialisées comme Max Factor remettent le fard au goût du jour. En 1959, la toute première Barbie est commercialisée. Elle porte un fard à paupière bleu glacé, porté à l'époque par tout le monde, d'Edie Sedgwick aux femmes au foyer. L'historienne du maquillage Rachel Weingarten fait le lien entre le bleu et le look Flower Power, quand la jeunesse embrassait des couleurs chaudes en réponse à la rigidité des années 1950. Une génération a suffi à tout renverser, explique Rachel, et d'un coup « la couleur ne faisait plus peur, elle devenait un moyen d'expression. »

Très bien, mais pourquoi le bleu plus que le violet ou le jaune ? Weingarten ne sait pas trop, mais elle imagine que la couleur était juste la plus disponible, avec la formule la plus simple. Ou alors que les femmes se tournaient vers le bleu pour faire ressortir le blanc de leurs yeux. Pour elle, ce choix est surtout « une réponse un peu batarde aux idéaux de beauté de l'époque. » Et puis bien entendu, comme pour la première vague de maquillage pour les yeux, les produits sont alors développés par des hommes pour des femmes, et une grande partie de ce processus de développement se déroule donc à l'aveugle, voire au hasard. Du coup, pourquoi pas le bleu ?

Mais quelque part entre les paupières chaleureuses de Twiggy et le regard triste de Christine Ricci dans Buffalo '66, le fard bleu prend un virage étrange. Il devient un symbole de maquillage, presque de déguisement, plutôt qu'un outil utilisé par les gens au quotidien. Au début des années 1990, les ombres et brillances plus neutres soufflées par Bobbi Brown prennent le relai et sont considérés de meilleur goût, plus « portables ». « Le fard à paupière bleu est passé de symbole fun et libertaire au maquillage d'enfant ou de grand-mère folle, » raconte Rachel Weingarten.

Mais entre-temps, et comme tous les symboles historiques de beauté, le fard bleu joue un rôle majeur dans la pop culture. Il devient l'instrument d'un clin d'œil ludique et ironique à l'art du costume, porté à l'extrême. Pensez « paupières bleues » et des clichés culturels indélébiles vous viennent en tête. La sérigraphie de Marilyn Monroe par Andy Wharol, Isabella Rossellini en chanteuse de nightculb dans Blue Velvet, David Bowie pour « Life on Mars », Jessica Rabbit…

L'artiste maquilleur de Blue Velvet, Jeff Goodwin, considère d'ailleurs son travail sur le film culte de David Lynch comme la meilleure expérience de sa carrière. Une expérience sans aucune contrainte artistique pendant laquelle Jeff avait les mains libres pour inventer le look de la chanteuse Dorothy Vallens, incarnée par Rossellini. Alors qu'elle interprète la chanson éponyme du film, on découvre le glamour dark de Dorothy, dessiné d'un rouge à lèvres et d'un fard bleu. Pour trouver un bleu indigo aussi profond, Jeff a mélangé à la main de nombreuses teintes. À raison : sa couleur s'est depuis démultipliée sur de nombreux moodboards. « Il fallait que le maquillage soit très voyant, presque trop, » se souvient-il aujourd'hui.

Et comme Buffalo '66, Blue Velvet mélange les périodes : les années 1950 se frottent aux années 1980 dans une vision imaginaire de l'Amérique. La tête d'écolière pouponne du milieu du siècle de Laura Dern se fait le vis-à-vis de l'extravagance de Dorothy. « Je pense que ce sont ces qualités qui font toute la vie et la longévité du film, assure Jeff . Parce qu'on n'arrive pas à le dater ! Il est intemporel. » Le fard à paupière bleu a toujours été décalé. Mais il a toujours chevauché les décennies et déclenché des vagues de souvenirs.

Personne n'a mieux compris le pouvoir de la couleur bleue que David Bowie. Son utilisation la plus mémorable reste celle qu'il en fait pendant sa période « Life on Mars ». Les yeux de Bowie, avec leurs pupilles de taille différente, sont clairement le centre du clip de la chanson, réalisé par Mick Rock. Il est impossible de passer à côté de la symbolique soulignée par le maquillage qui encercle les yeux de l'icône. Le spécialiste de Bowie et auteur de Future Nostalgia : performing David Bowie, Shelton Waldrep, a passé du temps à étudier l'usage du maquillage fait par la star. Il explique que l'association du visage pâle du chanteur, de ses cheveux intensément rouges et de ses yeux cerclés de bleu rejoint l'esthétique du Pop Art, de Wharol, mais aussi l'intérêt de Bowie pour les masques asiatiques. En 1974, pour sa tournée Diamond Dogs, il utilisait déjà un masque kabuki. Shelton ajoute que, « dans le théâtre kabuki, on utilise souvent du maquillage rouge pour exprimer une colère positive, et le bleu pour exprimer une colère négative. L'esthétique de Bowie a peut-être à voir avec tout cela. »

Bowie est un exemple extrême, mais le fard à paupière bleu reste généralement associé à cette notion de déguisement, tant il participe à un look assez peu naturel. C'est d'ailleurs pour ça que la reine des tenues fantasques Carrie Bradshaw a pu se l'approprier aussi facilement, plonger dans le bizarre. Pour Shelton Waldrop, « le fard bleu a quelque chose de très artificiel. C'est le genre d'élément de maquillage qui ne peu pas passer inaperçu. »

Un apparat tellement extrême qu'il en devient un masque, comme le savait sûrement Bowie. Quand les enfants dessinent des femmes ou s'amusent en se maquillant, leur main se porte souvent sur le fard à paupière bleu. Vous verrez rarement du maquillage pour enfants sans palette bleue. « Quand vous observez les kits de maquillage pour enfants, vous retrouvez le bleu pour les yeux et le rouge pour les lèvres ou les joues, simplement parce que ça traduit une vision exagérée de la féminité, » explique Rachel Weingarten.

Le bleu a toujours été l'outil des maquilleurs qui souhaitaient se faire remarquer. Longtemps Directrice Beauté chez i-D, Pat McGrath a régulièrement eu recours à cette teinte sur de mémorables couvertures d'i-D, à l'image de Maggie Rizer en poupée splendide ou de Jessica Stam en toile d'Antonio Lopez. Pat McGrath est d'ailleurs en partie responsable de sa récente réapparition grâce au pigment BLUE 002 de son kit PHANTOM 002 et à DARK STAR 006 dans ULTRAVIOLET BLUE. « Le fard à paupières bleu s'est répété ces dernières décennies d'une façon toujours exotique et follement sexy. J'ai créé des looks bleus très forts pour Versace au début des années 2000 et j'ai introduit DARK STAR 006 avec un regard bleu captivant pour le défilé automne/hiver 2017 d'Anna Sui. »

Le travail de Pat McGrath a permis de rendre le bleu moderne à nouveau. Mais comme de nombreuses affirmations en matière de style, tout dépend de leur contexte. C'est que soutient Rachel Weingarten : « Si l'on voit Dakota Fanning porter un doux fard à paupières bleu, on se dira ''Wow. En fait c'est vraiment original.'' Mais si l'on voit Katy Perry arborer la même teinte, il y a des chances pour qu'on se demande ''est-ce une provocation ou une réelle affirmation esthétique ?'' »

La symbolique du fard à paupières bleu peut être écrasante. En 2017, les connotations sont-elles trop lourdes pour s'en amuser ? Ou est-il temps de libérer le bleu de toutes ses références à la pop culture pour lui redonner naissance ?

C'est en tout cas ce que semble faire Solange Knowles dans une courte vidéo Instagram, assez étrange, et qu'on pourrait qualifier « d'anti-beauté ». On la voit les paupières recouvertes d'un fort bleu cobalt étalé de manière enfantine, en tâches type Rorschach. Et c'est tout ce qu'il suffisait pour rendre à nouveau le maquillage ludique et attractif.

Credits


Texte Rory Satran
Image extraite de Buffalo '66 via YouTube