motos, quads et terrains vagues : les nouveaux gangs de bikers de londres

De nouvelles bandes de motards font des rues de Londres et des terrains vagues des banlieues leurs terrains de jeu. Le photographe Spencer Murphy rend hommage à cette scène émergente dans son nouvel ouvrage, Urban Dirt Bikers.

par Alice Newell-Hanson
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07 Avril 2017, 9:45am

Agrippé sur sa moto, LB Looney foule le tarmac d'une zone industrielle anglaise, ses Nike préférées aux pieds. En plein wheelie à 45 degrés, une seule main posée sur le guidon, il ne flanche pas et se tourne calmement vers l'objectif. Il ne porte pas de casque mais cela semble être le dernier de ses soucis. « La police ne peut pas poursuivre les motards qui n'ont pas d'équipements de protection parce que ça pourrait mettre leur vie en danger, explique le photographe Spencer Murphy, qui a pris Looney en photo pour son nouvel ouvrage, Urban Dirt Bikers. Donc l'idée est la suivante : 'Si je ne porte pas de casque, la police ne peut pas me pourchasser pour m'arrêter.' »

La culture « BikeLife » - incarnée par les bikers en motocross, mobylettes et quads qui se rassemblent pour effectuer des cascades dans des lieux urbains (au plus grand désarroi de la police et des riverains) - a commencé aux Royaume-Uni à peu près au même moment qu'Instagram, il y a près de cinq ans. L'application était la plateforme parfaite pour partager les vidéos et photos de cascades et a permis à cette contre-culture de se propager partout en Europe et aux Etats-Unis, où elle était déjà prospère.

Dans Urban Dirt Bikers, Murphy immortalise les jeunes motards qui façonnent cette nouvelle culture dans les quartiers défavorisés. Ses portraits émouvants qui montrent des visages ensoleillés et réjouis contrastent avec la façon dont ce mouvement est habituellement diabolisé. Murphy, récent vainqueur du prestigieux prix Taylor Wessing, défend et soutient les communautés underground et marginalisées. « Les marginaux devraient être célébrés et non pas diabolisés, dit-il. Il faut qu'on leur fasse de la place car ils ont plein de choses à nous apprendre. »

Qu'est-ce qui vous a attiré dans cette culture ?
La première fois que j'ai découvert la culture byker c'est lorsque j'ai vu 12 O'Clock Boys. C'est un documentaire qui parle des tout premiers motards de Baltimore. Plus tard, j'ai entendu parler de cette communauté qui commençait à se développer à Londres. C'est tout nouveau en Angleterre et ce documentaire a beaucoup influencé les jeunes ici. Peu de temps après, j'ai commencé à voir de plus en plus de motards sur les routes. À la fin de l'année 2015, j'ai tenté de contacter des motards mais sans réussite. Cela m'a pris des mois. Finalement, la messagerie Instagram a été le seul moyen de communiquer avec l'un d'entre eux. Un certain Izzy qui est à la tête d'un groupe de motards nommé Super Dupa Motos, m'a proposé de venir les rencontrer. Je pense qu'ils avaient des doutes sur mes intentions parce qu'ils ont peur de la police. 

Comment décrirais-tu cette communauté ?
Il y a beaucoup d'hommes. Je n'ai rencontré que deux ou trois motardes. Par contre ils ont des âges très variés, ça va des jeunes enfants d'environ 8 ans sur des mini-motos qui idolâtrent leurs aînés, à des hommes dans la trentaine. La plupart viennent des quartiers défavorisés. La grande majorité des endroits où ils s'entraînent se trouvent en banlieue, entre la ville et la campagne. Les motards s'exercent dans des endroits désertés, là où ils ne gênent personne et ne risquent pas de se faire arrêter par la police.

Qu'est-ce que la police leur reproche ?
Plusieurs choses. Les quads et les motos sont autorisés sur la route, mais pas les motos tout-terrain - alors que ce sont les plus fréquentes. Le bruit est aussi un problème. Et puis lorsque vous êtes en pleine cascade, vous êtes forcément dangereux pour les autres. Donc une fois que vous roulez sur une seule roue, cela devient illégal et votre moto peut être saisie. Je connais plusieurs motards qui ont fini en prison. La police les filme et les piste en relevant le numéro de leur plaque d'immatriculation. Donc beaucoup d'entre eux retirent leur plaque et très peu acceptent de montrer leur visage sur les photos. Ils portent des masques qui les font passer pour des hors-la-loi. Mais c'est en réalité davantage pour se protéger que pour garder l'anonymat. De ce que j'ai vu, la culture de la moto tout-terrain a en fait un effet positif et leur permet de s'éloigner d'une certaine criminalité. 

Il a été difficile pour toi de les photographier du coup ?
C'était très difficile. Au début, certains doutaient de ma bonne foi, ils pensaient que j'étais un policier en civil et que j'essayais de m'introduire dans leur communauté, ou ils ne voulaient tout simplement pas participer au projet. Mais d'autres acceptaient sans problème. Les plus jeunes d'entre eux avaient parfois des parents qui les encourageaient et voyaient le côté positif de cette pratique, donc ils avaient le droit de montrer leur visage. Je voulais prouver qu'il y a une profondeur qu'on ne soupçonne pas dans cette culture, ce n'est pas uniquement des personnages effrayant en cagoule ou en masque à tête de mort. Mais j'aime aussi ce côté hors-la-loi.

Tu sembles attiré par les cultures marginales aussi... 
J'adorais le skateboard quand j'étais jeune et j'ai vu qu'il existait de nombreux points communs entre ces deux cultures. C'est le côté marginal du skate qui m'a donné envie d'en faire. La plupart des gens n'aiment pas ça, les autorités non plus. Donc on vivait dans une forme de rébellion. 

Est-ce qu'ils t'ont expliqué d'où venait cette passion ?
Lorsque je leur demandais pourquoi ils faisaient ça, les motards répondaient souvent ce qu'on dit à propos des sports extrêmes : que c'est une échappatoire, peu importe ce qui se passe dans leur vie, ils peuvent monter sur leur moto et tous les problèmes quotidiens deviennent de lointains souvenirs. Cela leur permet de se sentir libre. C'est une réponse universelle.

Comment se déroule un rassemblement ?
Généralement, ils se retrouvent dans une zone industrielle, lorsque les entrepôts et magasins ferment pour le week-end. Les gens se regroupent sur le tarmac et les motards font des aller-retours en faisant des « tricks ». Parfois il y a des spectateurs et les motards se filment entre eux. Il y a beaucoup de partage. Aux Etats-Unis il y a désormais des endroits où cette pratique est à moitié légale, mais pour l'instant ce n'est pas le cas ici. Beaucoup de ces jeunes espèrent vraiment avoir un jour un endroit pour pratiquer leur activité en paix. D'autres expliquent qu'ils rejoignent ces rassemblements pour s'entrainer et aller slalomer ensuite sur les routes, entre les voitures. Ils ne sortent généralement pas en grand nombre. Le seul problème c'est quand il y a des accidents. Il est tellement simple de rater quelque chose.

Selon toi, qu'est-ce que les gens ne comprennent pas de cette culture ?
Les bykers sont souvent perçus comme des gangs. On les accuse aussi souvent de voler des motos. Mais les seuls crimes qu'ils commettent sont les cascades. Lors du dernier Halloween ils sont allés dans le centre de Londres - à Oxford Street - et il y a eu quelques incidents, notamment un téléphone volé, mais c'est l'œuvre d'un petit groupe de personnes. Cela ne reflète pas la communauté dans son ensemble.

Quel rôle joue le style dans cette culture ? As-tu voulu capturer une certaine esthétique ?
Comme dans tous les sports marginalisés, le style a toujours une importance particulière. Leurs motos sont parfois customisées. Ils portent un certain type de vêtements. Je recherchais vraiment à saisir ça : les jeunes en survêt Adidas, les masques avec des têtes de mort, les bandanas, les dents en or. Il y a un véritable style et je pense qu'il est influencé par celui du hip-hop et du grime.

Votre travail se concentre beaucoup sur les communautés marginalisées. Est-ce que ce livre a suivi les traces de ce projet ?
Avant ce livre, j'ai photographié un groupe de squatteurs qui se faisait expulser. J'ai aussi photographié des ermites, des foires gitanes et des gens qui vivaient grâce aux animaux écrasés. J'ai toujours été intéressé par les gens que l'on considère comme en dehors de la norme. C'est le fil conducteur de mon travail. Je suis intéressé par la frontière entre la légalité et l'illégalité, entre la folie et la norme. Je pense que c'est un espace où des choses intéressantes se passent. Un espace créatif aussi.

Urban Dirt Bikers est disponible sur le site d'Hoxton Mini Press.

Credits


Texte Alice Newell-Hanson
Photographie Spencer Murphy

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