comment la culture rave a enchanté le monde moderne

Une nouvelle exposition retrace l'histoire de la culture rave, hédoniste, libre et non-conformiste. Une musique, un mouvement dont l'influence s'étire jusqu'à la mode et l'art, de Mark Leckey à Walter Van Beirendonck.

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juin 27 2016, 11:20am

Walter Van Beirendonck, Hardbeat Collection

Dans la situation socio-politique actuelle, alors que les espaces publics sécurisés, libres et débridés ne cessent de diminuer et sont parfois la cible d'individus dérangés qui en font leur terrain de jeu violent et tristement meurtrier, il est peut-être plus important que jamais de se souvenir de l'importance de ces endroits. À travers le monde, la boîte de nuit continue de constituer un refuge pour la jeunesse, un espace de tolérance et de joie qui encourage l'expérimentation de son identité.

La musique est généralement considérée comme le moteur essentiel de la vie nocturne, mais le dancefloor est tout autant catalyseur des arts visuels et performants, des contestations sociales et politiques, de la littérature et de la mode. Les 100 dernières années passées à faire la fête nous ont laissé une histoire aussi riche qu'intangible, souvent orale et éphémère. Alors que le conservatisme politique et les communautés urbaines continuent de menacer la liberté fondatrice de ces clubs, c'est justement cette histoire que nous devons revisiter. 

Rineke Dijkstra, The Buzz Club

Energy Flash, une grande exposition multidisciplinaire qui s'ouvre cette semaine au musée H MKU d'Anvers, a pris le pari de matérialiser en une institution la culture rave - aussi immatérielle et anti-institutionnelle puisse-t-elle paraître. Le curateur britannique Nav Haq y raconte l'histoire de la montée et la chute de la rave européenne à travers les années 1980 et 1990 via un nombre énorme d'archives visuelles et sonores. Cette histoire n'est pas uniquement racontée par le spectre de la musique et des images documentaires, mais aussi via l'héritage artistique qu'elle a laissé derrière elle, dans les arts visuels, les clips, la photographie, les magazines, la mode. On y trouve même de la documentation sur la législation de l'époque, pour saisir au mieux l'esthétique et la signification socio-politique de la fête en Europe dans les années 1980 et 1990.

La culture rave formait certainement le dernier grand mouvement de la jeunesse que l'Europe ait connu : un phénomène qui s'est immiscé dans toutes les moyennes et grandes villes, les banlieues qui les entouraient, attirant une jeunesse désillusionnée autour d'une expérience commune de la musique électronique - d'Ibiza à Manchester en passant par Moscou.

À n'en pas douter, les années 1980 furent le théâtre de profonds changements sociétaux. Les années Reagan-Thatcher ont donné naissance à un libéralisme débridé en Angleterre qui changea nos sociétés pour toujours. Mais les années 1980 ont également provoqué l'émergence d'un multiculturalisme institutionnalisé, la fin de l'Union Soviétique, la chute du mur de Berlin et les débuts d'Internet. D'une manière ou d'une autre, tout cela était imbriqué dans l'expérience rave, un mouvement qui croyait en l'autonomie, la pratique individuelle et l'expérimentation - à la fois dans la musique et dans les nouvelles manières de vivre et de socialiser qui en émergeaient, qui ont eu autant d'impact sur la jeunesse que le punk a pu en avoir. 

Henrik Plenge Jakobsen, Everything Is Wrong

On raconte souvent la culture rave en plaçant la Grande-Bretagne à son épicentre. Et pour cause, elle n'a pas manqué de "s'auto-documenter" de la plus enthousiaste des façons. i-D était suivi de près par les raveurs, et depuis ses débuts en 1980, le magazine s'est attaché à faire le portrait et refléter l'attitude transgressive de toute une génération de la jeunesse britannique. Une jeunesse qui s'éveillait la nuit, dans un pays vivant une récession très lourde. Wolfgang Tillmans, Nick Knight, Simon Fluery et Edward Enninful ont tous à leur manière capturer l'essence et l'esprit de cette jeunesse dans les pages colorées d'i-D.

Loin de Londres, Steve Beckett et Rob Mitchell ont créé le légendaire label WARP Records, à Sheffield. Une écurie à l'origine de certains des sons les plus emblématiques de cette époque, mijotés par Aphex Twin, LFO, Autechre ou The Orb. À Manchester, la proto-rave électro de New Order a mené à l'ouverture du club mythique, l'Hacienda, qui deviendra rapidement le temple de l'acid house pendant plus d'une décennie.

Comme le rappelle l'exposition, beaucoup d'artistes très sérieux et très célèbres comme Andreas Grusky se sont aventurés jusqu'au Royaume-Uni pour documenter ces raves déraisonnées et déraisonnables qui pullulaient un peu partout à l'époque. En 1995, il prend une photo, Union Rave, vendue aux enchères à 150 000 £ en 2013. Rineke Dijkstra est allée plus loin, jusqu'à la réelle étude anthropologique d'une jeunesse avec son travail vidéo The Buzz Club, Liverpool, UK, en 1996. Un projet qui nécessitait d'installer un studio au milieu d'une rave, en demandant aux raveurs d'être simplement eux-mêmes devant l'objectif. Certains continuaient à fumer leur clope comme si de rien était alors que d'autres, sensibles à l'ambiance sonore, se déchaînaient en dansant. Dijkstra examine la période complexe de l'adolescence, de l'expression personnelle, et l'approche tribale de la vie sociale dans la scène rave. 

Mark Leckey, Fiorucci Made Me Hardcore

Bien heureusement, l'exposition étend l'histoire de la rave bien au-delà d'un mouvement exclusivement britannique et anti-Thatcher pour y inclure l'Europe continentale, notamment la région des Pays-Bas. En Belgique, le "new beat" a émergé au milieu des années 1980, véritable mixture de sons électro dur européens et des sonorités house américaines. Ajoutez à ça la montée du gabber hollandais et vous aviez l'épicentre d'une scène hardcore puissante conjuguée en plusieurs pays.

Attiré par ce mouvement, sa tolérance, sa liberté d'expression et son non-conformisme, le designer d'Antwerp Six, Walter van Beirendonck est allé y puiser son inspiration pour sa collection automne/hiver 1989, Hard Beat, utilisant des cassettes du groupe belge Arbeid Adelt en guise d'invitations pour le défilé. L'année suivante, ses hauts de cyclistes multicolores deviennent un must-have dans le milieu des raveurs, séduits par leur confort et leur visuel osé. À Gand, R&S records est en activité depuis 1984, avec des productions de Jaydee, Capricorn, Sun Electric et Aphex Twin. C'est surprenant, mais dans les années 1980 et 1990, la Belgique était aussi l'épicentre de la production d'Ecstasy - précisément la région de Limburg, frontalière avec Amsterdam. Tout un programme, un héritage que le protégé de Walter van Beirendonck, un dénommé Raf Simons, saura unir et accorder pour sa première collection en 1995. Tout le long de sa carrière, il se sera frotté aux références New Beat et aux contre-cultures tribales des époques traversées par ses collections.

Plus loin à l'est, au sein d'un Berlin nouvellement réunifié, l'artiste Daniel Pflumm et le musicien Klais Kotai ont monté le club Elektro sur les restes d'un magasin d'accessoires électroniques. Comme un geste artistique subversif et spontané qui deviendra sa marque de fabrique, Pflumm s'est réapproprié le signe lumineux de la boutique pour en faire l'emblème du club. 

Daniel Pflumm, Elektro

Parce que, l'exposition le rappelle, la culture rave était tout autant visuelle que musicale. Alors que la techno encourageait l'expérimentation et le sampling, les années 1980 ont vu nombre d'artistes explorer le montage et l'appropriation comme démarches purement artistiques. Le moindre petit espace de la société devenaient un potentiel terreau artistique, ou développer une esthétique propre, du dancefloor à la galerie d'art. Peu de gens savent que le vidéaste George Barker a produit le clip du classique de Jaydee, Plastic Dreams. Pendant cette vidéo de dix minutes, une silhouette dansante et sensuelle flotte au-dessus des fleurs abstraites et fluorescentes, visuels qui deviendront prégnants dans la suite de sa carrière. Factory, le label qui dirigeait l'Hacienda, a passé énormément de temps expérimenter - souvent avec Peter Saville - sur les couvertures d'albums, la considérant comme un véritable médium artistique.

Ils ont tellement expérimenté, que pour le Blue Monday de New Order, ils perdaient de l'argent à chaque copie vendue à cause du coût élevé du graphisme de la jaquette pensée pour ressembler à une disquette. Malheureusement pour Factory, ce son est devenu le single de ce format le plus vendu de tous les temps.

L'accélération du développement technologique était évidente dans le milieu de la rave, dans sa musque et son esthétique. Le travail du groupe britannique Psychic TV en est un bon exemple : née de l'envie de traduire visuellement le langage électronique abstrait de la techno et de l'acid, la culture rave a redonné vie à la cybernétique et pavé une voie libre d'esprit parfaite pour le développement du net.art, une expression artistique hautement politisée en quête d'autonomie et d'expression personnelle en ligne. Le travail vidéo d'Alexandra Domanovic (19 :30, 2010) résume cela à merveille. C'est un projet collaboratif, à la fois visuel et audio, pour lequel elle a demandé à des musiciens électroniques de transposer des archives de reportages vidéos sur la culture rave en ex-Yougoslavie en de nouvelles musiques (le mouvement rave a eu un impact aussi fort en Europe de l'est et les Balkans, bien qu'il se soit imposé avec un peu de retard). Le croisement de la musique, de la danse, de l'exportation culturelle, de la mondialisation et des conflits régionaux composent l'un des prismes les plus poignants par lequel l'histoire de la jeunesse d'Europe peut être lue. 

Jeremy Deller, The History Of The World

Encore aujourd'hui, la rave et le clubbing servent de thématique discursive et culturelle pour beaucoup d'artistes. Dans sa fresque murale intitulée The History of The World, Jeremy Deller (peut-être plus connu sous Acid Brass) reliait la musique, les conditions sociales et économiques relatives à une période de récession post industrielle à une surprenante simplicité, soulignant les échos de la rave dans les recoins sociétaux les plus larges. Le travail de l'artiste espagnole Irene de Andrés est un contrepoids à l'énergie frénétique de l'expo avec une œuvre ambiante et méditative sur son Ibiza natale, où elle a grandi alors que l'île connaissait uns gentrification, devenait sûrement la Mecque de la rave au début des années 1990. Intéressée par les loisirs, le tourisme et le mouvement de telles économies, les vidéos d'Andrés documentent beaucoup des clubs abandonnés d'Ibiza. Sur fond de techno ambiante, elle reconstruit les fêtes du légendaire Festival Club. Dans l'industrie de la nuit actuelle, hyper commercialisée, la rave old school passe déjà pour un phénomène archéologique.

La rave était une force fondamentalement invasive, qui transgressait les conventions sociales. Naturellement, son immense impact sociopolitique explique sa fin abrupte. La panique des moralisateurs s'étendait à grande vitesse devant la popularité croissante des raves et de l'ecstasy. D'un coup, les milliers de gosses dansant dans un champ devenait une potentielle force révolutionnaire, capable de mettre au défi les idées conservatrices de l'époque. Mené d'une main de fer par le gouvernement Thatcher, c'est le Royaume-Uni qui sera le premier à criminaliser les raves, à bannir les fêtes avec de la musique (c'est écrit noir sur blanc sur les textes de loi de l'époque) « totalement ou principalement caractérisée par l'émission de rythmes répétitifs. » La France suivra assez vite, et en 2002, Joe Biden et une Hillary Clinton potentiellement future présidente achèveront la culture rave aux Etats-Unis via le « RAVE Act » - RAVE étant dans ce cas un acronyme pour « Reducing Americans' Vulnerability to Ecstasy. » Criminaliser directement et ouvertement un style de musique en particulier prouve bien la nature révolutionnaire de ce genre musical - sa dimension généralement artistique.

C'est regrettable, vu les différents et nombreux points d'entrée abordés par l'exposition, mais une histoire essentielle de la rave n'y est pas contée. Les origines queer de la techno, de la house, et tout simplement du dancefloor moderne ont été racontées par beaucoup de monde, mais restent un territoire peu exploré de cette histoire - encore plus compliqué à raconter aujourd'hui sous cette marée américaine de l'EDM, agressivement hétéro. 1989, l'année du « second summer of love » et l'apogée de la rave. Mais aussi l'année de la crise du Sida, de l'épidémie qui décima la jeunesse dans toute l'Europe et dans les villes américaines - dont beaucoup des fondateurs du mouvement rave. Il est assez clair que l'espace libre, hédoniste et transformateur que la culture rave propose est bâti sur un espace autonome imaginaire, celui pour lequel les queers se sont battus pendant des décennies. 

Walter Van Beirendonck, Hardbeat Collection

Les histoires immatérielles sont immensément importantes, mais souvent incroyablement dures à inscrire dans notre mémoire culturelle collective. Malheureusement, ce travail d'archive compliqué, ce challenge parfois abandonné mène souvent à l'amnésie culturelle. Le genre d'amnésie qui autorise la sous-évaluation continue de l'impact de la culture rave. L'exposition Energy Flash s'efforce de rappeler cette histoire et de la communiquer à une nouvelle génération qui se sent peut-être étrangère à l'expérience club actuelle, hétéro-normée, restreinte, contrôlée et hyper commerciale. En marchant au gré des sons d'acid le jour de l'ouverture de l'expo, force est de constater qu'une seule chose manquait à l'appel. La fête (même si Wolfgang Flür, membre historique de Kraftwerk, a enivré les visiteurs avec son discours hédoniste sur les utilisations de l'ecsta). C'était fort, et significatif de voir ces histoires souvent associées au délit et à une sous-culture, reconnues comme importantes, et trouvant foyer dans nos institutions publiques. En espérant que le pouvoir de la rave ne soit jamais oublié. 

Energy Flash se tient jusqu'au 25 septembre au H MKA, à Anvers. 

Credits


Texte Jeppe Ugelvig