paris n'a jamais autant fantasmé ses banlieues

Le jeune photographe Yanis Dadoum nous parle sans détours de son travail.

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nov. 23 2015, 1:35pm

"Au fait, pourquoi vous voulez m'interviewer ?" nous a demandé Yanis à peine arrivé sur notre lieu de rencontre. On n'y avait pas trop pensé pour être honnête. C'est vrai, pourquoi cette nouvelle fascination esthétique pour la banlieue ? Voilà des décennies qu'un consensus s'était formé : tout le monde était d'accord pour haïr ces blocs infinis. Ils étaient devenus les icônes bétonnées d'un échec architectural, urbain et social. Assis au bord de sa chaise, les coudes bien ancrés au-dessus de ses genoux, Yanis Dadoum parle d'Épinay-sur-Seine et de la banlieue en général comme personne. Enfin, comme quelqu'un qui sait. Qui sait vraiment. Beaucoup l'ont compris d'ailleurs. Yanis a été publié par la maison d'édition Red Lebanese pour un fanzine consacré à son travail et il signe des photos et des vidéos pour Supreme. Le photographe réserve un amour concret, intense et bienveillant à la banlieue. Loin de l'exotisme propre à l'artiste-explorateur parti documenter un monde qu'il ne connaît pas, il nous invite à contempler la réalité - sa réalité. Sans emphase et toute en low-fi. Alors, pourquoi s'intéresse-t-on aujourd'hui au travail de Yanis ? Pourquoi l'interviewer lui ? Parce qu'on se doit de parler de toutes les belles choses. À Paris, en banlieue ou ailleurs. Et le travail de Yanis semble fait pour donner la parole à toute une génération.

Peux-tu me parler de ta rencontre avec Red Lebanese ?
Red Lebanese est une maison d'édition indépendante et on s'est rencontrés par des amis. C'est une histoire de fréquentation de tagueurs. Tout se passe dans le 18ème - un grand nombre de mes potes vivent là-bas. Moi je vis en banlieue. Mais je les retrouve dans le 18ème. Je les accompagne peindre. Et puis un jour mes potes m'ont dit "viens on fait un zine et on publie tes photos". On l'a fait.

Comment tu t'es mis à la photographie ?
Mon parcours n'a rien à voir avec la photo. J'ai fait une école de commerce et de marketing. J'ai commencé la photo en deuxième année, c'était avec un appareil jetable. J'ai bien kiffé prendre mes potes, des bâtiments et des trucs comme ça en photo. Il fallait toujours qu'il y ait un détail un peu cool comme un mec qui pisse mais avec une casquette Supreme. Je me suis détaché de tout ça au fur et à mesure. Je ne veux pas que les gens posent, qu'il y ait une gêne.

Tu prends des photos sur le vif. Les gens le prennent comment généralement ?
Ça dépend la façon dont tu approches les gens. Ça dépend un peu de ta tête aussi. Ça m'est arrivé une fois qu'un mec à moto refuse que je le prenne en photo. La plupart du temps les gens aiment ça.

Pourquoi tu crois ?
Ils aiment bien être mis en avant, au fond c'est normal. C'est pour ça que je n'aime pas prendre des gens en photo à leur insu. Ce qui est lourd sur une photo c'est la personne qui y figure, et je ne veux pas que cette personne se sente utilisée. Elle doit être ok.

Ça te donne l'impression d'être voyeuriste ?
Un de mes potes un jour m'a dit ça, genre "tu te sers de nous en vrai". Je peux comprendre qu'on pense ça. Tu vois en tant que mec de banlieue, certains peuvent se dire que je montre pas tout des banlieues, j'évite les trucs trop hardcore et que je bosse pour des marques donc que j'utilise cet univers. C'est pour ça que j'ai du mal à me considérer comme un photographe. En vrai, je fige ce qui se passe autour de moi, c'est tout. Je ne me renseigne pas sur quel type de pellicule va créer quel type de contraste. Et puis avec les nouvelles technologies j'ai l'impression que tout le monde peut être photographe.

Tu fais de la "street photography". C'est une pratique qui relève plus de la sociologie presque. Tu te fais le témoin d'un lieu et d'une époque sans avoir à être un grand technicien…
Oui je ne cherche pas à faire de belles photos. Et j'attends pas tellement qu'on me dise si mes photos le sont ou pas. Je ne fais pas partie de ceux qui rêvent d'être photographes depuis l'âge de 13 ans. Très honnêtement, je cherche juste à immortaliser un truc. Et j'adore la non mise en scène.

Pourquoi as-tu choisi de documenter la banlieue ?
Je suis né à Epinay-Sur-Seine, j'y vis depuis toujours. Je dis toujours que je suis né dans ma ville - la clinique dans laquelle je suis né a été détruite et au final ça me va bien, j'ai l'impression d'être né au milieu des rues de ma ville. Mon identité se fonde vachement la dessus. Je suis banlieusard et du coup je vis des trucs que les non-banlieusards ne vivent pas, et ne soupçonnent pas même. Ça, je m'en suis vraiment rendu compte pendant mes études de commerce. J'ai découvert les préjugés que les gens pouvaient avoir sur les banlieues. Cette peur qu'elles suscitent. Il y a un truc relevant du mythe presque. Tout le monde pense qu'en allant en banlieue, tu vas te faire raquetter. Mais c'est faux. Si tu te méfies de tout le monde et que tu tires ton sac fort contre toi, bien sûr, le mec qui passe va te dire "tu te fous de ma gueule ou quoi". Au final, la société te rappelle toujours que t'es banlieusard.

Les gens que tu rencontres ? Les médias ?
Les gens pensent que c'est constamment le foutoir. C'est pas vrai. Il y a des gens qui font des conneries, bien sûr. Quand les médias viennent dans les banlieues, c'est l'horreur. Ils viennent en explorateurs pour parler de violence ou de drogues. Et puis là en ce moment on voit un nouveau phénomène : il y a un nouvel engouement pour l'esthétique des banlieues mais les gens ne quittent pas leurs préjugés. Ils s'intéressent à l'univers visuel des banlieues mais pas du tout à ce qui s'y passe. Les gens adorent venir faire des shootings en bas de chez nous. Mais c'est un intérêt qui plane en surface.

Les mecs que tu prends en photos suivent ton boulot ou pas ?
Au début non. Maintenant oui. Je sais pas trop comment ils trouvent les photos à vrai dire. Mais ça m'est arrivé qu'on me dise "Ah t'es Dadoum, tu prends des mecs en bécane". Je pense qu'ils réagissent bien en règle générale. Je suis pas un énième mec extérieur qui vient prendre des photos exotiques de la banlieue. J'y suis né, j'y vis et je les prends en photos eux. J'ai grandi avec eux. Certains me demandent même de les prendre en photo.

Il y a peu de chose sur toi ou sur Red Lebanese sur internet …
Les mecs de Red Lebanese sont dans leur truc je pense qu'ils se disent que s'ils doivent rencontrer quelqu'un, ça doit se faire naturellement, ils ne forcent rien. Moi, je crois que je me suis juste pas organisé (rires). Je sais pas si c'est un manque de temps ou de la flemme ou si au final j'aime bien que ce soit comme ça. Et puis j'ai du mal à mettre toutes mes photos dans un même endroit. Il y a des photos plus mode que je ne veux pas voir apparaître à côté de photos plus docu ou réalistes.

Tu t'inspires de quoi ?
Tout ce que j'ai déjà vu ou vécu. Toute ma famille vit dans ces quartiers et j'ai pu voir des photos prises par des générations passées. Cette traçabilité m'a beaucoup inspiré, cette linéarité, documenter l'évolution d'un lieu et d'une communauté. J'ai un délire un peu à l'ancienne. J'aime beaucoup le rap des années 2000, pour ça. Surtout celui du 94. Et les clips aussi ! Le clip Pour Ceux par exemple de la Mafia K'1 Fry, c'est hyper lourd, il manque rien. Ils se sont dits "vas-y aujourd'hui on fait un clip", tous les gamins de la cité sont sortis, et voilà, ils ont filmé. C'est génial. Même dans leur style, ils ne forcent rien. 

Tu crois pas qu'on s'est un peu lassé du Paris haussmannien et qu'on cherche de nouveaux paysages dans les banlieues ?
Paris a toujours fantasmé sur la banlieue. Mais là, plus que jamais. Au final, elle devient presque précurseur en matière de style. Par exemple, tout le monde fantasme sur PNL parce que tout d'un coup les gens ont l'impression d'écouter des dealers qui ont des sentiments. Mais tout le monde a des sentiments, même les braqueurs. J'ai l'impression que les gens le découvrent à peine. Les gens étouffent à Paris. Ils ont besoin de frisson. Plein de marques investissent la banlieue, c'est très révélateur mais c'est ça reste quand même de l'exotisme.


C'était pas la même chose au moment des émeutes … Les choses ont changé tu crois ?
Les choses n'ont pas vraiment changé en fait. Les générations anciennes ont grandi, ont fait des gosses mais se sont fait remplacer par d'autres. Et c'est toujours la même chose. Et puis rien a changé en termes de sécurité, il y a juste plus de contrôle, mais en vrai on s'en fout. Un jour ou l'autre ça re-pétera. Et il n'y a plus de causes sociales pour rassembler les gens. Dès qu'il se passe quelque chose de grave en banlieue, qu'un mec meurt en garde à vue, l'information disparaît dans un flot continu en un rien de temps. Les gens n'ont même plus le temps de se rassembler autour d'un événement comme ça.

Après, les politiques du coin tentent de nouvelles choses mais c'est malsain. À Aulnay ils font repeindre des bâtiments par des graffeurs. Ils pensent qu'on adore le street-art. Mais les bâtiments mériteraient tout simplement d'être réhabilités. À côté de ça, ils organisent des ateliers de slam dans les cités. Au fond ils veulent créer une culture urbaine, l'investir pour gagner des voix. Mais filez-nous des livres ! Ils pensent nous faire plaisir en soutenant une fausse création rap - mais il est très clair que le rap médiatisé n'est jamais celui qui appelle à se soulever ou pousse à être politique. C'est le rap qui ne parle que de drogues ou d'armes et qui ne fait qu'alimenter une image hyper négative de la banlieue.

J'ai vu que tu faisais de la vidéo aussi un peu …
Au début je faisais ça avec mon téléphone. Maintenant j'ai une petite caméra qu'on m'a filée. J'ai fait un clip pour un pote. Ça bouge énormément c'est affreux mais pour moi ce sont les images qui comptent. Au fond je crois que je m'en fous que l'image tremble. Je suis pas vidéaste mais j'ai très envie de montrer des choses aux gens. Et j'aime le côté low-fi des choses, le fait-maison. Je trouve ça plus honnête que bien d'autres choses hyper clean. Malheureusement certaines personnes ne prennent pas ça au sérieux.

Tu rêves d'en faire quoi de tout ça ?
Un bouquin. Une édition annuelle. J'aimerais aussi me concentrer sur les looks que je croise tous les jours. Dans dix ans, j'adorerais qu'on redécouvre mes photos et qu'on y retrouve des codes esthétiques et vestimentaires encore en place. Qu'on perçoive une linéarité ou un retour cyclique. Je parie 100 balles que tout le monde portera des Asics à Paris dans 10 ans. 

@dadoummmmm

Credits


Texte Micha Barban-Dangerfield
Photographie Yanis Dadoum