ariel pink, l'âge de raison ?

L'icône pop californienne, devenue adulte, revient avec un onzième album, Dedicated to Bobby Jameson. i-D a rencontré Ariel Pink pour parler d'E.T, de nihilisme et de Bobby Jameson bien sûr.

par Micha Barban Dangerfield
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19 Septembre 2017, 10:27am

« Les gens aiment me voir comme un enfant, mais je suis un adulte maintenant » lance Ariel Pink. Il vient de se réveiller, il a les yeux renflés. Sa chemise à l'effigie des Simpson laisse présager une humeur légère mais il se montre plutôt bougon et sa teinture noire lui donne un air sévère. En regardant attentivement le sommet de sa tête, on remarque que des racines roses ont percé à travers sa couleur épaisse. Comme les vestiges d'une folie passée – ou qui justement, ne passe pas mais dont il aimerait bien venir à bout à coup d'ammoniac.

Icône pop malgré lui et pourtant génie d'un indie rock lo-fi, Ariel Pink aurait préféré qu'on le laisse à la marge de tout. Sans étiquettes. Une position dans le paysage musical qu'il s'est acharné à préserver en changeant d'apparence à chaque album, en modifiant sa voix, son nom parfois, en assurant un virage psyché, baroque ou dépressif à chaque nouvelle sortie – capable de toutes les mues, pourvu qu'il passe entre les mailles du filet mainstream. Il est allé jusqu'à se déclarer Républicain, lancer des reflexions misogynes et soutenir des groupuscules fondamentalistes obscurs dans ses interviews. Quand il dévie, Ariel Pink se délecte comme un enfant joueur un brin sadique et adore qu'on le prenne pour ce qu'il n'est pas vraiment. Mais bon, son nouvel album, qu'il a dédié au plus grand des hippies de la scène rock californienne, Bobby Jameson, le trahit doucement.

C'est son onzième opus et on y sent son désir de vieillir. En se rangeant derrière la figure de Bobby Jameson, il se construit un vieil avatar réaliste et il nous revient de tirer des ponts entre les deux personnages. Jameson, figure engloutie de la pop des sixties, a vu sa carrière renaitre sur internet dans les années 2000 sans qu'on ne lui ait rien demandé. En bon marginal qui se respecte, le musicien a refusé qu'on l'intègre de force aux lubies de la toile. Le genre de trucs qu' Ariel Pink adore. Dans le sillon de son guide, il livre 13 morceaux un peu schyzo – indie et pop, mélancoliques et légers, country et électroniques – qui évitent les estampes. Et Ariel Pink semble vouloir décider lui même de sa place dans le monde et dans la pop. Un peu comme Bobby.

Te souviens-tu de ton premier frisson musical ?
Oh mon Dieu... Je pense que ce devait être dans un film. E.T avec la chanson de Michael Jackson ou quelque chose comme ça. Mais c'était peut-être autre chose. Tchaïkovsk ? Non en fait je ne me souviens pas.

Quel enfant étais-tu ?
J'étais un peu à l'ouest et assez innocent.

Ta musique conserve encore aujourd'hui une aura très enfantine, on y reconnaît facilement l'enfant « un peu à l'ouest et innocent » que tu dis avoir été. L'es-tu toujours un peu finalement ?
Je ne sais pas combien mes qualités enfantines m'ont influencé. Peut-être que j'ai toujours eu l'air d'un enfant. Je me regarde dans le miroir et je me dis "t'es un gamin". C'est une régression qui s'opère naturellement. Je crois que je pousse tout ce jeu enfantin assez loin, parce que mes premiers souvenirs étaient très musicaux. Je marchai en faisant des ronds et je me chantais des chansons à moi-même. Niveau musique, cela m'a pris des années avant que je réalise que j'aime vraiment faire ça. Mon potentiel musical n'avait rien d'évident, il ne s'est pas imposé à mon entourage. Je crois que j'ai cultivé ça comme un secret. J'étais très bon en dessin. J'avais trois ans et j'étais élevé comme le prochain Picasso, dans l'idée que j'étais un artiste exceptionnel. C'étaient les premiers compliments que je recevais donc j'ai eu le sentiment d'être artiste très tôt. Quand j'avais des problèmes, que je manquais de confiance en moi, qu'on me mettait de mauvaises notes ou qu'on se moquait de moi, je crois que je me répétais toujours "je suis un artiste", "je suis spécial", ce genre de choses. Pendant un moment, l'école m'a posé des problèmes, mes parents ont divorcé et comme j'étais émotionnellement perturbé, j'ai fini par décider de ne plus être un artiste. Je me considérais toujours comme un artiste, mais je n'avais pas de passion pour l'art, les artistes ne m'intéressaient pas. Mais j'aimais la musique et j'ai commencé à me consacrer à ce que j'aimais vraiment. Quand on me demandait : "qu'est ce que tu veux faire plus tard?", je répondais que j'étais la nouvelle rock star. Et on disait: "faites le taire !"

Comment as-tu opéré cette distinction entre le fait d'être artiste ou musicien ? Existe-t-il une différence fondamentale entre les deux pour toi ?
Quand j'étais étudiant en école d'art, j'ai découvert l'art visuel. Il y avait un département musique, un département danse, un département beaux-arts : mais où parlait-on réellement de musique ? Pour moi, l'art était partout mais certainement pas dans les beaux-arts. Les beaux-arts me renvoyaient à une définition de l'art stupide, les profs enseignaient l'histoire du monde de l'art, l'importance des grands concepts. On ne pouvait rien apprendre soi-même, il fallait apprendre des concepts. Quand je tentais de faire de la musique dans le cadre de mon école, les gens ne savaient pas quoi dire. J'ai toujours considéré les écoles d'art comme des lieux où l'on cultive la lâcheté. Pour moi, un artiste est quelqu'un qui rejette les définitions et les concepts.

J'ai entendu dire que tu as pris ta revanche pour ton projet de fin d'études…
Oui en quelque sorte. À l'école, il y avait un espace d'exposition qu'on pouvait réserver pour présenter ses projets. Le jour où ça a été mon tour, j'ai mis en place un kiosque où je vendais mes CD. C'était assez rebelle, en contradiction avec ce qu'ils attendaient. Mais tu sais, malgré tout, je sais encore dessiner !

Tu changes très souvent d'apparence, il t'arrive même de changer de voix d'un titre à l'autre. Qu'est-ce qui te plaît dans le fait de muer ?
Ce qui me plaît ? L'idée de ne pas être moi. Quand j'ai commencé à faire de la musique, j'ai découvert la possibilité de m'échapper de moi-même et c'est quelque chose que j'ai adoré. Comment une personne qui n'a aucune idée de qui je suis m'imagine lorsqu'elle entend ma musique ? Quelle image vont-ils figer dans leur esprit en voyant cette pochette d'album ? Et si je mettais une image qui ne me ressemble pas ? Je peux tout changer, prendre une voix très grave ou l'inverse. Je peux me transformer en n'importe quel animal. J'adore prendre autant de distance possible avec le réel, m'en extirper et imposer un monde imaginaire. Mais très rapidement, j'ai perdu le contrôle, je ne maîtrisais plus l'idée qu'on pouvait se faire de moi. Ça m'a beaucoup affecté et c'est encore le cas aujourd'hui. Mais j'ai pris un nouveau tournant en apprenant à faire preuve d'humilité. Le vrai moi continue de faire surface, mais c'est parfois très gênant et ça ne prend pas – les gens ont déjà leur vision de moi. Je me suis rendu compte que je ne pouvais plus cacher ce que je suis vraiment et être un artiste. Ariel Marcus Rosenberg et Ariel Pink, c'est exactement la même chose pour moi, je ne joue pas la comédie. Les gens font souvent une différence entre mon art et ma persona. Ils voient la personnalité comme une construction, mais je suis comme je suis ! Ce n'est pas du jeu.

Pourtant, à chaque chanson son récit et sa persona justement. Tu sembles être quelqu'un d'autre à chaque fois…
C'est de l'artifice. Si on me demande de jouer quelqu'un sur une scène, je ne saurais pas comment faire parce que je suis incapable d'improviser. Je suis moi-même spectateur de ce que je fais, je découvre avec mon public un nouveau personnage. C'est un processus très égocentrique et parfois dur. Au début, je l'ai fait pour l'argent, mais je l'ai fait avec le cœur. C'est très différent aujourd'hui. Je continue, parce que je ne sais pas quoi faire d'autre. Je ne me plains pas. La vie est ok. J'ai la chance de pouvoir essayer d'être moi-même.

Tu as eu pas mal de conflits avec les médias. Penses-tu que nous journalistes sommes incapables de te saisir ?
Comment ne pas être blessé quand des gens se focalisent sur une toute petite partie de ce que vous avez dit et font de vous un monstre ? Je crois que les gens ont tort en général. Je n'ai pas de haine envers eux, je me trompe de la même façon qu'eux. Le plus difficile, c'est que je suis lié aux journalistes, du moins c'est ce que je pense sur le moment. On s'entend bien, je leur accorde ma confiance et je lis ce qu'ils écrivent. Et je me rends compte que tout était joué. Il n'y a pas de problème mais j'aurais dû comprendre plus tôt que je pouvais être mal compris. En grandissant je me rends compte que cela ne remet pas en cause mon identité ou ce que je suis, mais ma confiance en moi, oui. Je ne me vexe pas tant que ça, je ne suis pas focalisé sur moi-même. Les gens peuvent penser ce qu'ils veulent. Chacun détient sa propre vérité.

Selon ma « vérité », je ne sais pas si tu es un véritable humaniste ou un immense nihiliste…
Je ne sais pas non plus. C'est intéressant que vous utilisiez ces deux mots. Je pense au narcissisme aussi. C'est encore différent. Je suis quelqu'un de simple. Je crois que j'aime l'humanité, la vie. Je pense que je suis né sur cette Terre pour apprécier la vie, et c'est un travail en soi. Ma responsabilité c'est que vous soyez heureux sur cette Terre. Si je vois quelqu'un qui s'apprête à sauter d'un pont, je l'encouragerai à ne pas le faire. Est-ce que ça fait de moi un nihiliste, un narcissique, un humaniste? J'en sais rien !

Peut-être tout ça à la fois.
Exactement. Plus je vieillis, plus je deviens humble, plus j'ai du succès parce que la vie est plus simple comme ça. Je comprends un peu mieux les choses. Je deviens moins libéral, plus conservateur, plus républicain. Comme tout le monde : en vieillissant, je deviens moins enfantin, moins idéaliste. Mais je ne déteste pas les gens parce qu'ils sont idéalistes, jeunes ou passionnés. Je crois juste que les jeunes aient du mal à comprendre ce que l'expérience induit. Ça semble compliqué pour eux d'avoir de l'empathie pour des vieux de 70 ou 80 ans. Évidemment, quand on a 20 ans, on se sent invincible, on veut prendre soin du monde et être protégé à la fois. Les vieux apprécient la vie, ils ne veulent pas mourir. Alors que les jeunes veulent mourir, sans aucune raison valable et qu'il n'existe aucune manière de les en empêcher. Du coup, les vieux manipulent les jeunes pour qu'ils risquent leur vie à leur place. D'aller faire la guerre pour eux. C'est comme ça, alors le mieux qu'il y a à faire, c'est d'avoir de l'empathie pour tout le monde et réaliser que chacun va mourir. De mon côté, je ne fais pas semblant d'être un enfant et si les gens me voient encore comme ça, alors peut-être que ça me permettra d'avoir une carrière plus longue. La pop est un jeu pour enfants. J'ai dédié mon album à Bobby Jameson, il me rappelle quand j'avais moins de 26 ans, sauf que lui, il a gardé cet âge-là toute sa vie.

Tu parles de la pop music comme d'un jeu pour enfant. C'est aussi un monde sans pitié où les nouveaux aspirants se succèdent sans cesse.
Tout le temps.

Mais toi, tu es toujours là. C'est ton 11ème album...
Je ne sais pas combien j'ai fait d'albums. Mais je fais de la musique professionnellement depuis 2004. Donc ça fait 13 ans ! Si je suis là, ce n'est pas par magie, c'est parce que je suis resté en vie, parce que je ne me suis pas suicidé. Je fais ce que je fais, les gens me suivent ou n'y accordent aucune importance. Mais à chaque fois qu'ils prêtent attention à mon travail, je suis surpris et soulagé de pouvoir tenir encore une année dans cette industrie. J'ai l'impression d'avoir été trop vieux dès que j'ai commencé. J'ai été en couple pendant 7 ans, et depuis que j'ai rompu il y a six ans, j'ai l'impression d'avoir 5 ans, en revivant par moi-même. J'ai une copine mais je vis enfin pour moi et c'est la première fois depuis la fin du lycée.

Tu apprécies ta propre compagnie pour la première fois ?
Oui, c'est génial. Je crois qu'il faut être égoïste pour pouvoir bien se comporter avec les autres. La haine de soi est quelque chose qu'il ne faudrait jamais connaître. La personne avec qui je suis aujourd'hui rend ma vie meilleure que si j'étais tout seul, et je crois que c'est essentiel. Je ne veux pas ruiner cette relation que j'ai, c'est une faveur que je fais au monde.

Tu sors un nouvel album. Tu veux en parler ?
Non.

Ok.
Je veux bien parler tout le temps, mais pas de mon art, de ce que ça veut dire. Ça me rappelle quand j'étais en école d'art ! Je veux seulement m'exprimer. Tant que j'ai une bouche, tout va bien. Je ne veux pas limiter la conversation à mon album et je ne veux pas le défendre, il est ce qu'il est.

Tu peux me parler du musicien à qui tu l'as dédié alors, Bobby Jameson ?
En fait, c'est ça, il faut me faire parler de quelqu'un d'autre. Je m'attendais à ce que ce soit la toute première question ! Maintenant que j'ai beaucoup parlé de moi, c'est un peu bizarre. Un de mes amis m'a montré une vidéo de Bobby Jameson sur YouTube. Je suis allé sur son site, et je suis tombé sur quelque chose qu'il avait écrit avant de mourir. Son autobiographie a résonné profondément en moi. On lit rarement des choses aussi puissantes de gens qui ne sont pas écrivains. Les livres sont de merveilleuses manières de saisir un esprit.

Que veux-tu que les gens retiennent de lui?
Je veux qu'ils pensent que c'est la meilleure personne au monde.

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