Hummingbird Hotel, 1990, Jack Pierson. Con la autorización de Cheim & Read, NY. 

le photographe jack pierson se souvient de ses road-trips dans l'amérique des années 1980

Le livre « The Hungry Years » rassemble des images des années de galère de l’artiste, prises à Miami, Baltimore et New York.

par Emily Manning
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06 Octobre 2017, 10:21am

Hummingbird Hotel, 1990, Jack Pierson. Con la autorización de Cheim & Read, NY. 

La première fois que Jack Pierson a quitté le Nord-Est des États-Unis, il s'est retrouvé bloqué en Floride pendant six mois.

Revenons en arrière : Pierson est un artiste sans doute plus connu pour ses « word pieces », des sculptures poétiques composées de vieux lettrages. Sa pratique multidisciplinaire inclut la photographie, la peinture, le dessin, l'installation et la vidéo. Originaire du Massachusetts, on l'associe à la Boston School, un groupe d'artistes et de photographes composé de Nan Goldin, de Philip-Lorca diCorcia, ou des regrettés Mark Morrisroe et David Amstrong. Ses « membres » se sont rencontrés à Boston, où ils ont étudié dans des universités artistiques dans les années 1970. Au début des années 1980, la plupart d'entre eux ont plié bagage pour New York.

Pierson s'y est installé en 1983, à l'âge de 23 ans. « Quand je suis arrivé à New York, j'avais le même âge que Keith Haring et Jean-Michel Basquiat, qui prenaient déjà le Concorde en compagnie de Grace Jones depuis cinq ans. Donc les six premiers mois, je ne pouvais m'empêcher de me dire: 'C'est trop tard, j'ai 23 ans et je suis fini.' Ils étaient déjà très en vue alors que je me demandais toujours ce que je faisais là » se souvient-il.

Sur un coup de tête, il prend un billet pour passer Noël à Miami. « J'ai pensé que je resterais une semaine, dit-il en riant, mais j'étais trop fauché pour revenir. » Privé de carte de crédit, Pierson doit trouver du travail en Floride. Il met six mois à gagner de quoi rentrer chez lui. « C'était quand même drôle ! C'était la première fois que je quittais le Nord-Est des Etats-Unis. Et je crois que cette expérience m'a permis de devenir quelqu'un d'autre. C'est le moment où j'ai commencé à ouvrir mon esprit. »

Photographie Jack Pierson. Avec l'autorisation de Cheim & Read, NY.

Ses photographies de Miami émaillent son nouvel ouvrage, intitulé The Hungry Years. Des clichés pris dans les années 1980, durant les voyages de l'artiste à El Paso, Palm Springs, Miami, Baltimore, Boston et dans les Badlands. Il s'agit d'images de chambres d'hôtels, de compagnons de chambre, de plages, de maisons d'amis ou d'animaux domestiques. Times Square sous la pluie, le lotissement de Janis Joplin. Des Portraits dans l'aurore ou le crépuscule.

Le livre est un hommage honnête et tendre à ce que suggère son titre – ces moments de galère, à lutter pour s'affirmer en tant qu'artiste. i-D a rencontré Pierson pour revenir sur ses années affamées.

Ces photographies sont à la fois personnelles, cinématographiques mais aussi pleines d'humour dans leur vision de l'Amérique. Comment votre regard a t-il évolué au fil du temps
J'ai étudié dans une école d'art et je savais que la photographie pouvait être de l'art. Mais je photographiais ma vie ; je ne considérais pas ces images de manière artistique jusqu'à 1989, et mon départ pour Los Angeles. C'est là que mes images ont commencé à former un ensemble signifiant.

Photographie Jack Pierson. Avec l'autorisation de Cheim & Read, NY.

À quel moment avez-vous commencé à les considérer comme des œuvres d'art ?
Je vivais en plein Village, et il y avait une petite boutique de photo. Elle proposait d'agrandir des images en 20x30 pour 10 dollars. Par curiosité, j'ai apporté trois photographies pour en faire des affiches. Les trois se sont révélées super cool. Bien plus que ce à quoi je m'attendais. Elles avaient ce grain poussiéreux, bizarre et flou, qui me plaisait beaucoup.

C'est le moment où j'ai eu ma première carte de crédit, dont le plafond était fixé à 500 dollars. J'ai fouillé parmi mes négatifs, j'en ai sélectionné 50, et j'ai dépensé ce premier crédit pour les faire tous développer en même temps. Quand j'ai récupéré ces photos, je savais qu'elles avaient quelque chose de spécial. Elles étaient juste assez grandes pour attirer l'attention et elles avaient cette qualité « artistique » à mes yeux. Dans les premières critiques qui portaient sur mes photos, les gens étaient convaincus qu'ils s'agissaient de photos trouvées. J'ai pris ça comme un compliment ! Elles auraient effectivement pu avoir été trouvées. Mais en fait, il y avait l'intention de leur donner cet aspect.

Quel appareil utilisiez-vous ?
Au départ, j'avais ce qu'un étudiant en art pouvait avoir de mieux, un appareil 35mm. Cela suffisait à la plupart des étudiants. Mais lorsque je suis allé à L.A pour la première fois, je n'avais pas pris mon appareil. J'étais fauché, et je n'ai pas pu louer de voiture. Je faisais tout à pied. Donc j'ai commencé à acheter des « cardboard cameras » à 5 dollars et à beaucoup travailler avec ça. Il y a une grande différence entre les appareils haut et bas de gamme. Je pense que c'est aussi ce qui donne aux images cet aspect « trouvé ». J'insiste sur le budget, parce que je pense que c'est une caractéristique qui joue énormément sur les débuts d'un travail.

Photographie Jack Pierson. Avec l'autorisation de Cheim & Read, NY.

Vous viviez dans le Village. Mais vous aviez aussi un studio à Times Square à ce moment-là, non ?
J'ai eu ce studio après être revenu de Miami, en 1984 ou 1985. C'est la deuxième période de ma vie qui s'est révélée importante par ce que j'y ai développé. Il y avait un immeuble à Times Square où chaque artiste avait son studio. Les studios étaient situés dans des bureaux, qui fermaient à 19 heures. Et lorsqu'on n'avait pas de clé, c'est le moment où il fallait partir. Certaines personnes se laissaient donc enfermer dans l'immeuble pour pouvoir travailler la nuit. Je ne l'ai jamais fait. Mais c'est ce qui rendait ces studios si peu chers : ils n'ouvraient que de 7 heures à 19 heures.

En 1990, vous avez commencé à utiliser du lettrage dans votre art. Comment ça s'est fait ?
Je peux te dire exactement ce qu'il s'est passé. Dans ce studio, de 1985 à 1989, j'essayais de faire de la peinture parce que ça semblait être ce qui plaisait le plus aux gens. Je les montrais au plus de personnes possibles, j'ouvrais les portes de mon studio. Mais personne ne trouvait ça vraiment bien. Il y avait un type, qui avait une galerie sur Lafayette Street. Il était déjà venu voir mes peintures plusieurs fois. En juin 1990, disons, quand il est venu, j'avais aussi une pile de photos avec moi.

Il a regardé les peintures, puis il m'a questionné sur les photos, donc j'ai commencé à les accrocher au mur. Puis d'un coup il me dit : « Elles sont cool, faisons une expo ! Ça te branche ? » J'ai dit oui, bien sîr. Donc on a monté une expo en septembre, j'ai vendu quelques trucs, j'ai pu payer mes dettes. Et puis ça a fait du bien à mon égo. J'étais un artiste, j'avais une expo ! Je vendais quelques trucs ! Il y avait une brève dans The Village Voice. Je me sentais bien, quoi.

Photographie Jack Pierson. Avec l'autorisation de Cheim & Read, NY.

Et puis à l'époque, en 1990, ils fermaient Time Square. Bizarrement, les objets de récupérations étaient rassemblés dans des tentes sur Houston Street, où ils étaient revendus dans un genre de marché aux puces. Il y avait donc plein de signes, de sigles, de lettres. Un jour on est allé là-bas avec un pote du studio. On avait genre 2 mois de retard sur le loyer. Je suis tombé sur ces lettres dépareillées, je me suis mis à jouer avec parterre. J'ai écrit un mot avec, et j'ai demandé au mec : « Combien pour ces quatres lettres ? » Il me répond : « 10$ chacune. » Je pensais que je pouvais en faire un truc sympa, visuellement. Mon pote ne comprenait pas, il me disait, avec raison : « T'es sérieux, mec ? Tu ne vas pas dépenser 40$ dans des lettres ! » je lui ai dit : « Ecoute, je sais ce que je fais. Je viens de faire une expo, je pense que je suis sur un bon coup. »

J'ai apporté les lettres au studio et je les ai accrochés au mur. Et ça ressemblait vraiment à quelque chose. Alors j'ai commencé à inviter de plus en plus de gens, et un gars qui était déjà venu 5 fois et qui n'était pas très enthousiaste a vu cette pièce. Il l'a vendue le jour même, pour 1500$.

C'est dingue ! Pour un investissement de 40$ !
Ma sécurité en tant qu'artiste, c'était que je serais toujours ce mec aui flaire les bons coups au marché aux puces. C'était mon petit paradis : j'achetais des merdes, je les revendais, et j'allais au marché suivant. C'est ce que je dis à mes étudiants : tous les jobs de merde que j'ai eue dans ma vie m'ont apporté quelque chose.

Photographie Jack Pierson. Avec l'autorisation de Cheim & Read, NY.

Comment avez-vous choisi les images à inclure dans ce nouveau livre ? Comment vouliez-vous les présenter ?
Après sept années passées à New York, à essayer, essayer et encore essayer, les choses se sont mises à bouger très vite. Après, le succès n'est pas venu du jour au lendemain ou par hasard. J'avais fait beaucoup d'images, j'avais beaucoup écrit, j'avais déssiné. Quelque chose a lâché en moi, et ça m'a rendu très créatif. À la fin de l'année 1990, une galerie allemande voulait publier un livre. Je l'ai pensé comme un magazine, mais il n'y avait pas d'espaces, pas de titres. C'était un petit livre, cool, qui paraissait presque anonyme et qui ne perdait pas de temps à décrire ce que tu y voyais. Les images étaient disposées en pleine page, ça donnait des juxtapositions intéressantes, ça racontait une histoire.

Certaines des images de ce nouveau livre étaient dans celui-ci. Après toutes ces années, je voulais voir si elles tenaient encore, si elles étaient crédibles présentées normalement, comme de « vraies » photos sont présentées : une par page, de l'espace blanc, un titre. C'était une manière d'anoblir ces images. De voir si elles résistaient aux espaces blancs autour d'elles. Je crois que c'est le cas.

Jack Pierson: The Hungry Years est disponible via Damiani .

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