Rory Milanes, 2016.

palace ne s'est pas construit en un jour

Dans un nouveau livre, le photographe Alasdair McLellan et le fondateur de Palace Lev Tanju, reviennent sur les origines de la marque de skate londonienne.

par Felix Petty
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09 Juin 2016, 4:55pm

Rory Milanes, 2016.

Lucien Clarke, 2016.

Blondey McCoy, 2013.

James Edson, 2009.

Blondey McCoy, 2016.

The Palace, 2016.

 "On est devenus potes direct," indique Lev Tanju, fondateur de Palace, se souvenant de sa première rencontre avec le photographe Alasdair McLellan. Alasdair et lev bossaient tous les deux sur un shoot de skate, à Londres, quand la petite troupe de Lev, le Palace Wayward Boys Chair, est apparue. Pour Alasdair, ils sont immédiatement devenus l'histoire à raconter. Dur de résister à ce peloton de personnalités sorties d'un roman de Dickens, aux noms tous plus drôles que les autres, se partageant la même baraque en ruine à Waterloo. La bien-nommée The Palace.

Le loyer ne coûtait rien au Palace. Du coup, Lev et ses PWBC pouvaient librement passer leurs journées à faire du skate à South Bank à Londres, réaliser des vidéos et produire des t-shirts. On était bien loin de la culture glamour et échaudée par le soleil de la culture skate américaine. Les vidéos des PWBC étaient graineuses, caverneuses, lo-fi, hilarantes. Tournées en VHS et au téléphone, elle mettant en avant la camaraderie, celle qui ne peut naître que d'un échange de bières et de weed un après-midi flemmard. La culture skate en est devenue quelque chose de très anglais. 

En tant que photographe dont l'esthétique a capturé la vision romantique de la classe ouvrière britannique, légère, belle, nostalgique et humaine comme nulle autre, Alasdair a immédiatement vu un sujet de choix chez les PWBC. Alasdair n'avait jamais trouvé d'intérêt dans le skate et les skateurs avant The Palace. En eux il a trouvé une histoire plus grande que le skate. Un pilier culturel, une documentation du temps, des lieux, d'un train de vie atypique.

Des chambres délabrées de son Palace, Lev s'est construit un empire qui ne brille pas seulement aux yeux des skate kids, mais touche aussi la mode. Pas seulement à Londres, mais dans le monde. Et Alasdair en fut le témoin, documentant au plus près cette montée inéluctable. Des grosses fêtes au Palace, aux tatouages fait-maison en passant par les genoux écorchés par les après-midi de skate, ses photos embrassent la portée stratosphérique de la marque.

Lev a quitté son Palace l'année dernière. Les proprios ont viré tout le monde pour y construire de l'immobilier de premier choix, sonnant le glas de toute une histoire du South London dans le même temps. Le moment idéal pour Alasdair et Lev de se retrouver pour un livre, simplement nommé The Palace, retraçant leur relation artistique fructueuse et les personnages hauts en couleur qui se cachent derrière la marque. On a discuté avec Lev et Alasdair autour d'une tasse de thé, pour en savoir plus…

Quand vous vous êtes rencontré, aviez-vous conscience de la relation qui allait s'ensuivre ?
Al : Quand on s'est rencontré Lev m'a dit qu'il voulait lancer une marque de skate. Il n'avait fait que des t-shirts jusque-là. Ce qui m'a attiré au Palace c'est le fait que son identité soit aussi anglaise. Je n'avais en tête que la culture skate américaine. Là, c'était tellement différent de tout ce qui existait. Leur manière de s'habiller était très anglaise. Les gars de PWBC s'habillaient comme des sportifs, pas du tout comme des skateurs.

Vous représentez tous les deux des esthétiques de classes très différentes. Le nord, le sud…
Al : Ouais, d'une certaine manière. Je ne veux pas offenser Lev et ses potes du sud, mais les meilleurs styles viennent du nord. Quand le discute avec Nugget (un des designers de Palace), peu importe qu'il soit jeune, il aime les mêmes choses que moi. The Smiths, the Cocteau Twins… On aime les mêmes musiques et les mêmes vêtements. Ils comprennent d'où je viens, et je comprends d'où ils viennent. J'ai l'impression que Morrissey aurait pu inventer PWBC. La première fois que je suis tombé sur eux, j'avais l'impression d'être dans un documentaire sur le Londres des années 1950, We Are The Lambeth Boys. S'il refaisait ce documentaire aujourd'hui, ça ressemblerait à ça. Ce documentaire est super, mais on tient là sa version moderne.

Lev, quand tu as lancé Palace, tu voulais quelque chose de très british ?
Lev : Ouais. Personne ne faisait quoi que ce soit que je veuille acheter. C'est pour ça que j'ai décidé de faire les choses à ma manière. Tout copiait les marques de skate américaines, donc je voulais vraiment faire un truc avec une identité anglaise très marquée. Mais c'était pas vraiment une décision réfléchie de faire ça comme ça. On l'aurait fait comme ça dans tous les cas.

Tu avais photographié des skateurs avant ça, Al ?
Al : Le skate était inexistant dans le Yorkshire, en grandissant. Ma photo a toujours été très anglaise. Je n'ai jamais été intéressé par le skate parce qu'il n'était qu'un dérivé de la culture américaine. Jusqu'à ce que je rencontre Lev et PWBC. Ils avaient tous des looks de dingues, tous droits sortis d'Oliver Twist. Il y avait quelque chose qui rappelait vraiment Dickens chez ces gosses qui traînaient autour de cette baraque et ce skatepark de Waterloo.

Lev : Beaucoup de photographes choisissent de prendre des photos de skate parce qu'ils pensent que c'est cool. Al semblait plus intéressé par tout ce qui ne touchait pas au skate.

Al : C'est parce que je ne suis pas un skateur. J'aimais juste votre style, j'aimais vos noms qui vous donnaient l'impression de sortir de Brighton Rock… Nugget, Blondey, Edson, Snowy… C'était incroyable de pouvoir documenter ça.

Tu as photographié Palace depuis le début. Qu'est-ce qui a changé depuis ?
Al : Palace a beaucoup de succès, mais son essence reste la même. Ça a évolué de l'exacte manière souhaitée par Lev, mais tous les gens derrière la marque sont les mêmes. Ce groupe a quelque chose d'unique. Ils sont tous adorables, c'est impossible de ne pas être charmé. J'ai toujours su que Palace aurait du succès. Ça ne ressemble à rien d'autre, ce point de vue anglais - ce style anglais.

Lev : Je me souviens d'avoir dit à Alasdair, juste après qu'on se soit rencontré, "Je veux lancer une marque de skate qui sorte des fringues de qualité, rien de trop sophistiqué, simplement des fringues que tu peux proter facilement." Voilà comment ça s'est fait. J'ai de la chance que les gens aient accepté Palace. Je pense que c'est parce que c'est honnête. On ne ment pas

Palace est devenue plus qu'une marque de skate, aujourd'hui tu vois des gens dans le monde entier en porter.
Lev : C'est dingue ! Mais le skate c'est cool, hein ! Tous les dix ans, tout le monde trouve que le skate c'est cool. Puis ça chute, et les gens se mettent à porter le nouveau truc cool. Ça change tout le temps. C'est cool que les gens aient accepté Palace, mais j'ai conscience que les gens se lassent très vite… Mais de toute façon, on fait tout ça pour nos potes. Quoi qu'il se passe, on les aura toujours, eux.

Palace est une famille ?
Lev : Ouais, totalement. Nugget bosse pour nous, maintenant. Je l'ai rencontré en traînant à Southbank quand j'avais 12 ans, et aujourd'hui il est un de nos designers en chef. C'est dingue. Comme moi il n'a aucune formation, mais Palace est une famille, on est tous frères et sœurs. C'est naturel.

Pourquoi décider de faire un livre maintenant ?
Al : Ça faisait sens. Le proprio voulait vendre le Palace - la baraque à Waterloo dans laquelle ils vivaient - donc ils ont dû bouger. Ce n'est pas vraiment un livre sur la marque, Palace, mais plus sur les PWBC.

Lev : C'est vachement plus intéressant que de faire un livre qui revient sur nos premiers t-shirts.

Al : Ouais, ça ne tourne pas autour de la ligne de vêtements, mais plus autour de ce petit gang et de la manière dont la marque est née de ça, d'eux. C'est comme un album de famille. Et ça tombe pile en même temps que la destruction de la baraque. La fin d'une ère. C'est un livre vraiment honnête, qui capture l'esprit de Palace. La plupart des marques n'ont pas d'histoire comparable. Née de mecs qui traînaient à Southbank.

Ça t'a fait quoi de quitter cette maison, Lev ?
Lev : C'était bizarre… J'étais assez ému le dernier jour. Je fouillais tout, je rangeais tout, je regardais mes sons, j'avais des flash-back des fêtes de fous qu'on avait faites, du bon temps qu'on passait à traîner… Le propriétaire vend le Palace. C'est pas grave. Il fallait qu'on passe à autre chose sinon ce serait devenu un peu comme cette émission, avec ces deux mecs qui vivent ensemble, comment ça s'appelle déjà ?

Men Behaving Badly ?
Lev : Oui c'est ça ! Ça devenait un peu comme ça, tu vois ? Toutes les bonnes choses ont une fin et il vaut mieux qu'elles s'arrêtent d'un coup plutôt qu'on s'en lasse. C'était génial et maintenant c'est fini. Voilà.

Finalement, un bouquin c'est pas si mal pour y mettre fin…
Lev : Oui tout à fait. J'espère que les gens le voient comme ça aussi. Les skateurs, les PWBC, tous ces gens-là… J'espère qu'il le voit comme l'écrin de toute une période, un souvenir.

Al : J'aime mener des projets personnels. Quand tu es photographe, tu choisis tes sujets en fonction des connexions qui existent entre vous. C'est pour ça que le skate ne m'a jamais vraiment intéressé avant que je rencontre Lev et avant que Palace naisse.

Lev : C'est bizarre, la maison est apparue avant la marque. On a pu faire tout ça parce qu'on ne payait pas de loyer. On avait plein de temps pour skater. C'est pour ça qu'il était hyper important qu'on prenne des photos de cette maison, là où tout a commencé. C'est grâce à cette maison tout ça, rien n'aurait pu arriver s'il avait fallu que je paye plus de 150 balles de loyer par mois. Je n'ai pas eu à bosser. En vivant au Palace j'ai pu skater tous les jours, trainer, faire des vidéos et des t-shirts.

Al : Tout vient de cette maison. 

The Palace sera publié chez IDEA cet été. Une sélection d'images seront exposées au ICA à Londres à partir du 8 juillet. 

Credits


Texte Felix Petty
Photographie Alasdair McLellan 

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