l'emo, le dernier des punks ?

Incompris et moqué, l'emo a dessiné les traits d'une nouvelle génération qui a grandi au rythme de la démocratisation des réseaux sociaux.

par Hannah Ewens
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27 Novembre 2017, 1:25pm

Vous qui lisez cet article, si vous faites partie du club des « millenials », il y a fort à parier que vous avez eu dans votre vie un pote du nom de Tom. Comme des millions de personnes, finalement. On a tous eu le même : Thomas Anderson (aka « Myspace Tom »), le premier ami qui nous était automatiquement assigné sur Myspace après la création de notre profil. L’homme à l’origine du réseau social qui alimenta toute une contre-culture au début des années 2000.

Entre 2003 et 2008, l’emo a colonisé nos écrans d’ordinateurs, aggripant les adolescents par leurs nerfs et leurs doutes existentiels, faisant germer en eux une colère, un air de rébellion en envahissant leur vie de toutes les manières possibles et imaginables. Pour la plupart des vingtenaires d'aujourd'hui, l’emo ne se résume pas à ses ceintures cloutées, à ses paroles suicidaires ou à son esthétique en rouge et noir. C’est d’abord une culture qui ramène aux souvenirs d’un lifestyle très précis. Il faut dire qu'il n’y a pas eu depuis de mouvement aussi fort et globalement répandu dans la jeunesse depuis.

Tout a commencé avec la musique. Le genre naît dans les années 1980, au sein de la scène hardcore punk de DC, réanimée dans les années 1990 à travers les guitares cathartiques de groupes du Midwest comme Mineral ou American Football. Mais il a fallu attendre le début des années 2000 pour que la pop fusionne avec cette émotion brute et crée une musique marketable et MTV-compatible qui a offert à cette contre-culture toute sa bande-son : Taking Back Sunday, Brand New, Hawthorne Heights, My Chemical Romance, Fall Out Boy et les autres.

Mais si la musique est essentielle à cette culture, la technologie l’est tout autant. Le timing est parfait, et tous les éléments semblent réunis pour que le phénomène prenne de l'ampleur. Au début des années 2000, un empire de réseaux sociaux se crée. Pour la première fois, les jeunes peuvent interagir avec leurs groupes préférés sans quitter leur chambre. Les artistes commencent à travailler leur présence en ligne, offrant une image plus humaine et plus accessible que jamais. Le tout soutenu par une musique suffisamment à vif, confessionnelle et émotive pour emporter une génération entière de followers avec elle. Une porte s’ouvre à une nouvelle génération d’ados désireuse de s'approprier les outils d’internet pour créer.

C’est via cette technologie que l’on est frappé par le son et le style de cette contre-culture ; par cette manière d’appartenir à une tribu en n’appartenant à nul autre qu’elle. Plus important encore, Myspace offre la possibilité d’affiner nos identités en ligne. Pour les curieux, il est très simple d’apprendre le HTML basique et de customiser à l’envie son profil. On peut aussi agrémenter son nom d'un sobriquet, de type « Morphine » ou « Switchblade » - essayez ce générateur de nom de scène pour vous faire une idée. À un âge où l’on se débat de questionnements sur sa propre identité, l’emo est là, charriant des millions d’amis virtuels dans le même état d’esprit.

Le look est singulier. Il consiste à mettre tous ses cheveux au service d’une frange suffisamment imposante pour concurrencer le mec de The Horrors. Le maquillage n’est plus réservé aux filles, le genre n’a plus d’importance, tout le monde s’habille pareil : des skinny jeans pour filles, du vernis, des cheveux teints, des t-shirts suffisamment serrés pour bloquer toute circulation du sang dans le haut du corps, et des noms de groupes griffés sur les chaussures. Paradoxalement, l’emo s’élève contre les étiquettes, et ses adeptes sont pour certains prêts à renier ce terme, « emo ». Mais en réalité, le but est clair : être identifié comme un membre d’une tribu beaucoup plus grande que soi.

À la différence de toutes les sous-cultures qui le précèdent, l'emo est introspectif et prudent. Cela vient en partie du fait d'être la première sous-culture née en ligne. Au lieu d'en vouloir au monde entier, on renverse la rage contre soi. Ce que disent les paroles, c'est que les relations sont importantes mais impossibles, qu'elles sont le centre de tout avant de n'être plus rien. Les personnes qui vous entourent ne sont que la personnification de trahisons à venir, et si vous deviez vous décrire, vous diriez à peu près la même chose.

À son échelle, l'emo devient tellement grand qu'il s'avale lui-même, rattrapé par les adultes, les acheteurs et les chefs d'entreprise qui découvrent le pouvoir d'achat des ados devant le rayon H&M Divided. Topman commence à vendre des pièces emos. Les noeuds, les capuches à zip et les jeans slims deviennent à la portée de tout le monde et ne sont plus l'apanage de ceux qui passent des heures à les chercher en ligne. Pour la première fois depuis longtemps, la grande consommation s'ouvre au look provocant de la jeunesse. Ces jeunes vivant d'abord uniquement dans les périphéries sont prêts à investir pour satisfaire leurs goûts esthétiques.

D'une certaine manière, l'emo est mort à la fin des années 2000 de la façon la plus naturelle qui soit pour une sous-culture : il s'est fait avalé par le courant mainstream. Mais sa disparition est tout de même imputable à la migration massive vers Facebook. Finalement, même la bande-son de groupes comme My Chemical Romance ou Fall Out Boy s'est déplacée vers un courant plus majoritaire.

Mais à ce moment de son histoire, la contre-culture était devenue tellement mainstream et liée à la technologie qui la faisait vivre que Myspace et l’emo font aujourd'hui figures de grilles de lecture, de modèles pour comprendre les interactions de la jeunesse.

C’était le début de la culture du partage et des réseaux sociaux. Des statuts devenant une façon de passer sa colère et des relations humaines polies par des images contrastées et des démonstrations d’affection en ligne. Une préparation au « personal branding » dont nous sommes aujourd’hui les témoins. Le début de notre besoin d’approbation publique : une course aux likes et aux cœurs Instagram où exhiber l’appréciation des autres renforce sa propre estime en témoignant d'un irrépressible besoin d’être aimé. Le début des memes, des phrases inspirationnelles partagées à l’infini et de la culture Tumblr.

Les réseaux sociaux se révélaient puissants pour rapprocher la jeunesse des entreprises commerciales et du monde technologique, préparant le terrain pour Twitter, Instagram et d’autres encore. Sur un autre plan, on découvrait le pouvoir de l’interaction entre les artistes et les fans et l’importance pour un artiste de savoir contrôler sa propre présence sociale.

Question style, la culture émo a laissé bien des traces et il semblerait que la génération issue de cette période soit plus ouverte aux courants alternatifs. Certains vestiges sont devenus des éléments de base de la culture mainstream, les lunettes à monture épaisses, les vestes en cuir, les jeans slims et les Vans à damiers par exemple. Des tendances Internet comme le cyperpunk ou Tumblr regardent évidemment dans le rétroviseur, vers la scène émo et son esthétique notamment, tout en cherchant à aller de l’avant.

La tendance emo a aussi joué un rôle dans les débuts d’Etsy, de Depop et de l’économie ouverte de la création en ligne, de la consommation et du commerce de la mode. Des ados des quatre coins du territoire pouvaient, grâce à leur compte Myspace, vendre leurs nœuds papillons à carreaux, leurs bracelets, leurs tee-shirts et tous les autres accessoires dont ils ne voulaient plus.

Mais alors que c’est le début de l’explosion d’internet qui a permis à la mode emo d’émerger et de se diffuser, c’est la même plateforme qui a assuré que les cultures souterraines n’existeraient plus jamais de la même manière. Le haut-débit a fait rayonner les sous-cultures dans les foyers du monde entier, sans faire pour autant qu’elles grandissent ou se traduisent dans la vie réelle. Une diffusion qui s’est accompagnée de répression policière, qui a vu la couverture médiatique se saturer et les gros labels développer une aversion pour la prise de risque : la mode emo pourrait bien donc bien être la première et la dernière de ce genre. Mais à voir les multiples façons dont elle a affecté nos vies, il semblerait que son aura noire soit encore bien loin d’être oubliée.

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Texte Hannah Ewens
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