j'ai arrêté de fantasmer berlin

Loyers bas, nuit folle et liberté ? David Bowie, Iggy Pop, le Punk et le Berghain ? C’est quoi, en vrai, les mauvais côtés d’une vie berlinoise ?

par Aleks Eror
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17 Mars 2016, 2:12pm

Comme vous avez pu le remarquer en lisant les contenus récents consacrés au sujet, le coût de la vie parisienne a dépassé le seuil de l'entendement. Beaucoup de ceux qui se retrouvent contraints à s'accrocher à une coloc miteuse en zone excentrée ou à une chambre de bonne de quelques mètres carrés doivent se résoudre à un choix simple : reculer encore un peu plus dans cette pataugeoire urbaine, jusqu'hors la ville (voire jusqu'à l'arrière pays) ou maintenir un train de vie cosmopolite en troquant Paris pour une autre ville européenne.

Pour ceux qui choisissent la deuxième option, particulièrement pour les jeunes nomades, libres et créatifs, la destination par défaut est Berlin. Il est facile pour un Parisien un peu abattu de trouver de l'attrait dans la capitale allemande. En termes de nuit, de culture, d'échelle urbaine, c'est la remplaçante la plus pertinente que le vieux continent a à offrir. Et puis c'est sacrément moins cher. Bien sûr, il existe pléthore d'autres villes, Athènes par exemple présente nombreux avantages mais Berlin offre un mélange de choix : une culture européenne et nordique, sans les pressions financières étouffantes qui vont souvent avec.

Beaucoup de gens ont cette fausse impression ; Berlin serait une version bohème de Paris ou de Londres, où les loyers sont encore très abordables et le coût de la vie généralement plus bas (respectivement -68% et -47% en moyenne, selon Numbeo). Cette ville est romancée jusqu'au mythe par ses admirateurs, mais la réalité est loin de ressembler à cette idéalisation pathologique.

Si les loyers berlinois sont bas, ils sont sous-pesés par l'anxiété et la frustration qui nous atteignent une fois que nous commençons à naviguer dans la complexité du marché de l'immobilier. Ici, la plupart des gens sous-louent. Et vu que tout le monde veut vivre dans les mêmes quartiers, la ville, qui a accueilli 45 000 nouveaux arrivants en 2014 (la population croît de telle manière depuis 10 années consécutives) réserve une compétition sans pitié à ceux qui recherchent un logement. Un locataire m'a dit qu'il avait reçu de 70 à 80 demandes après avoir mis sa chambre sur le marché. Ayant tout juste emménagé à Berlin, je peux assurer que cette preuve anecdotique n'est en rien une situation à part.

Chercher un appart à Berlin, c'est un peu comme chercher du boulot : tu rejoins l'un des groupes Facebook dédiés à ta recherche, t'attends que quelqu'un y propose une chambre, puis tu écris une belle dissertation, listant avec talent les raisons qui feront de toi le coloc de rêve : tu vantes alors dans une longue démonstration de style ton hygiène irréprochable, tes dons culinaires, ton répertoire (infini) de blagues, etc. Si tu parviens à te démarquer, on t'invite à rencontrer tes potentiels colocataires, et tu peux alors tenter de les charmer à outrance dans un cérémonial qui ressemble à s'y méprendre à un mauvais épisode de Tournez manège.

Et puis, à Berlin, ce n'est pas cher mais ce n'est pas pour rien. Le prix reflète la qualité des appartements berlinois. Si tu cherches un bon plan, que ce soit ton propre appart (850 euros/mois) ou une chambre (450 euros/mois), attend-toi à vivre dans des conditions proches du squat, et à tomber sur une salle de bain tout droit sortie d'un vieux goulag désaffecté. Si tu choisi de te trouver un appart, sois prévenu : les proprios ne sont pas obligés d'installer un évier dans la cuisine, une étagère ou un four non plus, comme aucune autre installation que tu associe généralement avec une maison. Prépare-toi donc à poser bagages dans une chambre carrelée et éclairée aux néons et te contenter d'un réchaud et d'une glacière en guise de cuisine.

La nuit berlinoise est bien sûr merveilleuse. Le nombre de bars et de clubs à disposition largue la concurrence et la capitale allemande est baignée dans une sorte hédonisme absolu qui permet de faire la fête comme nulle part. Un côté hyper attrayant de la ville qui la prive pourtant de quelques éléments équilibrants vitaux.

L'offre culinaire, par exemple, est d'une pauvreté rare pour une ville de cette stature, dont les restaurants évoquent davantage Birmingham que New York. C'est un véritable challenge de trouver de la viande de qualité ou du poisson frais. Les infrastructures sont miteuses. Il y a un manque d'ambition. Tout est généralement plus désordonné ici, plus dysfonctionnel, moins professionnel. Une somme de petites choses qui ne résonnent pas, bien sûr, à l'esprit fatigué de quelqu'un qui passe 60 heures au Berghain tous les week-end, le cerveau ruiné au GHB.

Cela peut être assez surprenant pour quelqu'un qui a grandi en entendant des histoires relatant l'efficacité allemande et qui voit se pays comme une sorte de géant parfaitement fonctionnel, mais Berlin est à la fois une anomalie allemande et européenne, et il faut interroger son contexte historique pour comprendre ses spécificités.

La vie est moins chère ici parce qu'il y a moins d'argent. Une bonne part de l'industrie lourde de la ville a été détruite pendant les derniers jours du Troisième Reich, privant Berlin d'une base précieuse pour lancer un boom économique post-guerre à l'échelle internationale. Le Mur a autant coupé la ville physiquement qu'économiquement, et la peur sous-jacente d'une invasion communiste a poussé de nombreuses entreprises allemandes majeures - comme Deutsche Bank, Allianz, AEG, Lufthansa et Siemens - à filer vers l'ouest.

Beaucoup d'entreprises plus petites ont suivi le pas, transformant ainsi la ville en un véritable trou noir, un angle mort pour les investisseurs. Berlin restera dans les limbes financiers jusqu'en 1989, moment auquel les entreprises ayant tellement investi ailleurs ne pouvait pas revenir aussi facilement. C'est aussi pour ça que les prix sont bas. Parce qu'il n'y a plus beaucoup de banquiers, d'avocats d'affaires et de riches cols blancs faisant généralement monter le coût de la vie.

La capitale allemande a toujours été un phare pour les étrangers, les bohémiens et les marginaux. Les berlinois de l'ouest ont été absouts de service militaire pendant la Guerre Froide, ce qui a attiré un tas d'Allemands de l'est cherchant à se défaire de toute obligation et responsabilité. La Conscription et le Rideau de Fer peuvent bien faire partie de l'histoire, mais cette identité demeure dans l'ADN de la ville.

Berlin a réussi à exister hors des griffes du capitalisme pendant 45 ans, ce qui l'a aidée à s'isoler de certains des aspects les plus néfastes du néo-libéralisme. C'est un des rares endroits de l'occident où il est encore possible d'être styliste ou de diriger un label de techno sans sacrifier sa vie à un job dans le marketing lorsqu'on n'est franchement pas fait pour ça. Beaucoup de gens viennent ici pour échapper à la compétition darwinienne des talents dictée par le marché. L'absence d'étranglement financier donne au très bons une chance de prospérer et aux moins ambitieux un endroit où se cacher, tourner le dos à leurs propres limites.

Tous ces éléments s'imbriquent, pour résulter en une forme particulière de chaos civilisé, modèle qui existe dans cette ville depuis les années 1920 et qui m'a fait voir ce que le capitalisme peut parfois avoir de bon. Dans un endroit comme Londres, à part si tu es un riche magnat ou un parlementaire, tu es généralement du mauvais côté de la barrière économique, ce qui alimente les rancoeurs. Je suis délivré de ça ici. J'ai pu réaliser que ce genre de pressions financières créent malgré tout une compétition qui pousse les gens à se dépasser, à être meilleurs, à s'élever dans le seul but d'être en avance sur le reste.

C'est une des raisons principales qui expliquent pourquoi Berlin n'est pas une machine aussi huilée et fonctionnelle que le reste des grandes villes occidentales. Mais c'est aussi pour ça que cette ville est bien plus humaine. Je ne dis pas que tout ça devrait changer - j'ai choisi de vivre ici pour une bonne raison. Tout ce que je dis, c'est que si tu cherches le paradis, tu ne le trouveras pas nécessairement à Berlin. 

@slandr

Credits


Texte Aleks Eror
Photographie N Whitford

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