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comment l'industrie de la musique reproduit et renforce les inégalités sociales

La pop culture britannique est aussi inégalitaire que la société de classe anglaise.

par Matthew Whitehouse
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06 Juillet 2016, 9:05am

Un bref retour à l'année 2015 s'impose pour amorcer cet épineux sujet et rappeler l'incartade opposant le chanteur James Blunt, issu d'une classe sociale aisée et Chris Bryant, l'un des membres du Labour party en Angleterre (soit, l'équivalent approximatif de notre gauche locale) lui aussi issu d'une classe sociale aisée. Un combat de titans digne de 2Pac vs. Biggie Smalls. Enfin presque.

"Je me réjouis qu'Eddie Redmayne ait remporté le Golden Globe du meilleur acteur, confiait donc Chris au Guardian tout en pointant du doigt le système de classe au sein de l'industrie artistique, seulement voilà, on ne peut se satisfaire d'une culture dominée par Eddie Redmayne, James Blunt et ceux du même rang."

Bien qui subtilement et brièvement cité, il était donc reproché à James Blunt son déterminisme social. Plus exactement, le fait que son succès soit le résultat de son seul déterminisme social. Et qu'il participe, de fait, à l'aristocratisation de l'industrie créative dans son ensemble.

"Espèce d'attardé classiciste, rétorquait alors James Blunt à son détracteur dans une lettre ouverte publiée dans le Guardian. J'ai effectivement passé mon adolescence dans un internat et personne ne m'a aidé à me faire une place dans l'industrie de la musique. Personne, à l'école où j'allais, n'avait une SEULE idée ni AUCUN contact dans l'industrie de la musique. J'étais d'ailleurs destiné à finir dans l'armée ou dans un cabinet d'avocat."

Il faut souligner qu'à aucun moment Bryant n'a ouvertement suggéré que James Blunt n'avait pas bossé dur pour en arriver là où il est actuellement. Et de fait, il serait bien difficile de vendre 11 millions d'exemplaires de son premier album sans avoir au moins taffé un peu. Son argument, s'il en est, aura au moins permis de soulever un débat plus large et actuel touchant l'industrie de la musique. Et surtout, de mettre le doigt sur le nombre de musiciens bankable issus de la classe sociale assez aisée pour se permettre une éducation privée, chiffre qui s'accroit au fil des années.

Des musiciens, parlons-en justement. Afin de poursuivre leur carrière et leurs désirs de faire de la musique, beaucoup n'ont pas la chance de continuer dans l'attente d'être un jour rémunérés pour leur art. Cette distinction faite entre deux types de musiciens est indissociable de la distinction faite entre le succès et l'échec qui s'ensuivent. Le succès, comme on le sait, se nourrit de son corollaire, l'argent. Pour qu'un politique s'empare de ce sujet et s'enquiert de le mettre sur table, c'est que le problème commence à sauter aux yeux : les ficelles de la musique sont, dans leur éminente majorité, détenues par ceux pour qui l'argent n'a jamais été un problème.

La réalité, c'est que cette tendance n'est pas que l'apanage de l'industrie de la musique. Une récente étude menée par Lindsey MacMillan de l'institut de l'Education prouvait que qu'en 1990, les journalistes venaient de famille dont les revenus étaient seulement 6% supérieurs à la moyenne nationale. Aujourd'hui, il apparaît qu'ils sont issus de familles dont les revenus sont 42% supérieurs à la moyenne. En excluant ceux dont les parents ne peuvent décemment pas prendre en charge le logement de leur progéniture dans la capitale afin qu'ils puissent voguer de stage non rémunéré en stage non rémunéré, la pluralité des voix dans la presse s'amoindrit au profit d'une homogénéisation médiatique.

Analysons brièvement l'accueil que ces médias ont offert à Tom Clarke, le chanteur de Coventry's The Enemy, en 2014 après l'annonce de son départ de Twitter. Clarke avait reçu une batterie de commentaires injurieux sur son apparence physique et son poids avant de prendre cette décision. Non seulement, les attaques personnelles dont il a été victime ont mis en lumière le manque total de professionnalisme de la part des journalistes musique, mais elles ont également démontré à quel point la peur des classes ouvrières se lisait dans les yeux de cette classe dominante et soi-disant intello pour qui le lynchage sert d'écran de fumée à la haine des classes.

"Clarke vit sur ses grands chevaux depuis sa naissance en 1991" titrait the Quietus. Un "mouchard pleurnicheur" proposait le NME tandis qu'un article de Drowned In Sound suggérait que Clarke pouvait toujours se reconvertir en ouvrier d'usine dans un futur proche.

"Ce sont eux que Clarke représente, enchainait le journal. Le genre à penser que posséder une copie grandeur nature de Moseley Shoals et se farcir d'une coupe à la Beatles réalisée par Toni&Guy leur donnent le droit d'acheter une guitare et de s'auto-proclamer musicien."

Tout ça parce qu'il est issu des classes populaires dont il est parvenu à s'extirper avec audace et courage, Clarke était présenté tour à tour comme un personnage vulgaire ou grotesque. Une caricature très légèrement grossière. À peine entrait-il quelque part qu'il était la proie aux insultes devenues banales 'fanfaron', 'crâneur', 'flambeur' et j'en passe. Ah non, autre chose encore. il ne chantait pas, il 'grognait'. Et si la plupart de ces préconceptions étaient systématiquement ignorées par Clarke, le chanteur a admit après coup souhaiter avoir été 'plus mature ou plus futé afin de le confronter' - il semble désormais notoire mais non moins étonnant qu'un groupe de musique issu de la classe populaire est plus susceptible de s'attirer les foudres des journalistes que, par exemple, le distingué et bien éduqué Jamie T. un musicien dont les paroles, au passage, traitent elles aussi des thèmes chers à Clarke à savoir, le quotidien, la ville etc. 

Quand on peine à trouver un seul journaliste musique issu d'une classe sociale semblable à celle dont Clarke est issu, il ne faut pas s'étonner que les artistes les moins privilégiés soient marginalisés ou incompris.

Bryant n'a pas tort : son argument n'était pas de taper sur la classe aristocratique mais plutôt de prouver que l'ouverture, la tolérance et l'égalité peuvent servir de piliers à l'industrie de la musique dont la diversité est la plus grande force. C'est une révolution culturelle trop lointaine encore pour que James Blunt l'entende, mais elle résonnera peut-être plus fort dans la tête des musiciens qui galèrent à faire entendre leur voix.

Credits


Texte : Matthew Whitehouse
Photographie : Elaine Constantine
[The i-Disco Issue, No. 294, December 2008]