white girl, le plus bel hommage à new york depuis kids

​Elizabeth Wood sort son premier long métrage, le portrait d'une jeunesse new-yorkaise nihiliste et allumée. Elle y parle de deal, d'amour et de sexe. Décryptage avant une sortie en France.

par Emily Manning
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22 Mars 2016, 9:55am

Elizabeth Wood avait 13 ans quand elle a vu le film Kids, fresque explosive signée Larry Clark sur le New York des années 1990 et sa jeunesse nihiliste. "Mes parents voulaient que je le voie. Ils m'ont dit : 'On a besoin que tu regardes ce film, c'est très important. Voilà ce qui peut arriver quand les gosses font des conneries. C'est une mise en garde.'" Pourtant, il y avait un monde entre les Woods et le Lower East Side sans foi ni loi, dépeint dans le scénario d'Harmony Korine qui a écrit Kids pour Larry Clark à 19 ans seulement. Les Woods vivaient à Oklahoma City. C'est assez compréhensible, que des parents utilisent l'issue tragique de ce film comme une arme de peur, mais, "au final, ça m'a poussée à me comporter encore plus mal. Drogue ! Sexe ! Cool ! Le danger que tout ça sous-entendait était très attrayant," avoue Wood. Mais au-delà de ça, Kids aura suscité pour la première fois son intérêt pour le cinéma. "Je n'avais jamais vu de film raconter une histoire de manière si provocante et identifiable à la fois." Cinq ans plus tard, elle se retrouvera à New York, arpentant les mêmes rues qui furent témoins des abus et de l'inconscience sexuelle de Casper et Telly. Elle y étudiera le cinéma à la New School. Encore 15 ans de plus suffiront pour que la légendaire productrice de Kids, Christine Vachon, participe à l'avènement de l'oeuvre de Wood. Une documentation profondément personnelle d'un nihilisme contemporain new-yorkais, White Girl.

Le premier long-métrage de Wood, projeté cette année au festival de Sundance, suit deux jeunes filles blanches de 19 ans à la veille de leur deuxième année de fac. Alors que l'été touche à sa fin, Leah (Morgan Saylor) et Katie (India Menuez) emménagent dans un appartement à Ridgewood, un quartier du Queens en pleine gentrification. Un soir, Leah va à la rencontre de trois jeunes portoricains, en quête d'un peu de weed. S'ils la mettent en garde sur le fait de s'adresser de manière si franche et ouverte à des étrangers, une relation se crée malgré tout avec ces nouveaux voisins. L'amourette naissante de Leah - soit Blue, un tombeur mélancolique - vend de la coke pour subvenir aux besoins de sa grand-mère malade, mais refuse catégoriquement de consommer sa propre marchandise. Un soir, Leah propose à ses nouveaux potes de les accompagner, avec Katie, à une fête organisée à Chinatown par Bad Magazine, où Leah fait un stage sous les ordres d'un playboy un peu louche aux poches pleines et au nez qui ramasse. D'abord hésitants, le trio portoricain fini par se convaincre du fait que les hipsters qui s'y trouveront cracheront bien plus de thunes que leurs habituels junkies du coin, alors ils se joignent à la fête. Enhardi par sa nouvelle entreprise commerciale et sa relation épanouissante avec Leah, Blue achète une très grosse cargaison à un fournisseur un peu flippant, avant d'être coincé par la police. Pour rembourser le gars en question et couvrir les frais d'avocat, Leah doit se mettre à vendre la "white girl" elle-même.

Les situations dans lesquelles ces personnages se retrouvent et les stratégies qu'ils mettent en place pour s'en sortir sont tout à fait réelles. Et ce, parce que White Girl est directement inspiré de la vie d'Elizabeth Wood. "Mon premier projet cinématographique était un documentaire sur les gars qui vivaient sur ce coin de rue et sur moi qui tentais de sortir mon pote de prison," explique-t-elle. "Il y avait un fort contraste entre leur galère à eux - qui vendaient de la drogue pour vivre, sans jamais en prendre - et mes amis principalement blancs, en école de cinéma, qui consommaient fièrement des tonnes de drogues et s'en foutaient de l'école. Tout est vite parti en couilles. Mais vraiment. Alors je me suis dit que je devais en faire un film." Ceci dit, elle n'en a pas fait un biopic. Comme Korine a pu piocher dans sa propre expérience de vie pour retranscrire l'authenticité de Kids, Wood conglomère ce qu'elle et ses amis ont vu, entendu et ressenti, pour insuffler au film sa vision sans concession d'une jeunesse contemporaine sur la brèche. "Je n'essaye pas de dire 'voilà mon histoire.' Je réunis une expérience et un ressenti dans un film. Mon but, c'était que ça fasse vrai."

Bonne part de l'authenticité du travail de Wood émane de son choix précis du casting. "Tomber sur quelqu'un comme Morgan Saylor - qui a l'âge de son personnage et qui était prête à explorer l'univers de ce scénario - ce n'était pas gagné. Je suis tombé sur des filles qui voulaient jouer ce rôle, qui étaient prêtent à prendre ce risque, mais qui avaient 29 ou 30 ans. Et je pense qu'il y a une différence énorme en termes de psychologie entre quelqu'un de 19 ans et quelqu'un de 25 à 30 ans," explique Wood, qui a fait le choix judicieux d'attendre de tomber sur la jeune star de Homeland, qui avait 20 ans au moment du tournage. "Elle est venue faire une lecture pendant un blizzard, avec une énorme fourrure rafistolée au scotch ici et là, qui cachait un haut de bikini et un short en jean. Elle s'est jetée sur le sol les jambes écartées et a fait la scène. Avant ça, je lui avais demandé de m'envoyer des vidéos expérimentales et chacune d'entre elles était plus folle que celle d'avant - on la voyait se déshabiller, boire au goulot, danser dans le métro." Mais selon la réalisatrice, "ce n'était vraiment pas représentatif. Elle étudie les maths à l'Université de Chicago ; elle joue une nonne dans son prochain rôle. Elle a vraiment les pieds sur terre, c'est extrêmement facile et agréable de bosser avec elle. Ça montre à quel point c'est une excellente actrice, le fait qu'elle arrive à être crédible en faisant ce genre de choses."

C'est vrai. White Girl ne s'articule pas autour de l'amitié, l'amour ou la richesse. Le film pose des questions fortes : raciales, économiques, sexuelles, géographiques et institutionnelles. Leah aime le sexe et la drogue - elle est jeune et nihiliste, mais autonome. Et pourtant, les hommes blancs du film perçoivent sa détermination comme une promiscuité, une immoralité ; de quoi justifier leur propre vision perverse du pouvoir. Les rencontres à caractère sexuel qui s'amorcent comme des expérimentations consensuelles deviennent vite abusives. L'amusement se transforme en dépendance. Le pouvoir et le contrôle sont constamment en mouvement, saisis puis fuyants. Même si la poudre sniffée par Saylor est de la Vitamine C et même si le sexe est simulé, il est difficile de ne pas être touché par son personnage qui traverse la fatigue, la confusion, la séparation et l'engourdissement torride. Wood précise : "On a beaucoup discuté avant le tournage. On s'est rencontrés assez régulièrement, six mois avant. Que ce soit pour discuter de sa coupe de cheveux, de sa garde-robe, de ce à quoi devrait ressembler sa chambre… On est vraiment allés au fond du personnage pour le découvrir."

Si les personnages qu'il dévoile sont complexes et que les problèmes qu'il soulève sont ambitieux, White Girl parvient à dire énormément sans embellir les choses. Et si la gentrification est peut-être la notion qui explique le mieux le déroulé du film et la psychologie de ses personnages, le mot n'est pourtant jamais prononcé à voix haute. "Il y avait initialement une version du script qui expliquait vraiment en détail l'opinion des personnages sur la race, la gentrification et le genre. C'était beaucoup plus long : 180 pages. Là, on a tourné avec un script de 80 pages," raconte Wood. "Au cinéma il faut montrer, pas dire. Ce film est très intense, donc j'ai souvent dû trouver des moyens de le simplifier." Il n'y a quasiment pas de dialogues pendant les 20 dernières minutes du film, "quand tout n'est plus que le résultat de tout ce qui s'est passé jusque-là, les mots ne servent plus à rien."

Cet aspect indicible est le plus important des composantes de White Girl, à l'écran comme dans la réalité. Elizabeth s'attend à de fortes réactions de tout genre de personnes, mais après le Sundance Festival, elle indique que le contrecoup n'est venu que "d'hommes blancs qui avaient été choqués par la sexualité, et qui n'avaient pas réussi à passer outre. Que ce soit dans les critiques ou les courriers haineux que j'ai pu recevoir, ou simplement en voyant les gens quitter la salle en gueulant, j'ai vite compris que certaines personnes ont pu trouver le film trop ouvertement sexuel pour être réaliste ; certains ont jugé que le sexe n'était là que comme caution choc." Dans sa critique pour Variety, Peter Debruge considère que Leah "transforme" son violeur en un prédateur sexuel. Wood, de son côté, voit les choses autrement : "En tant que femmes, notre vision de ce qui est 'normal' - la manière qu'ont les hommes de nous approcher, ce genre de trucs chiants et pénibles - n'existe pas pour les hommes. Ils préfèrent nous dire qu'on dramatise trop. Je n'ai pas entendu une seule femme me dire que le film n'était pas réaliste. Ce sont les femmes qui l'ont compris le mieux. Les femmes vivent des trucs complètement dingues dont personne ne parle et que personne n'est supposé savoir - des moments bizarres, difficiles à partager et même à formuler."

C'est pour cela que l'objectif principal d'Elisabeth Wood est de faire en sorte que White Girl provoque le dialogue, qu'il soit violent ou joyeux, ou n'importe quoi entre ces deux extrêmes. "Combien de fois est-ce que tu sors du cinéma en ayant qu'une chose en tête, ce que tu vas bouffer juste après ?" s'amuse-t-elle. "Je ne peux pas imposer ou contrôler ce que les gens pensent et comment ils vont réagir au film. J'espère juste qu'il résonnera dans l'esprit des gens, de quelque manière que ce soit. On a tous besoin de ces sentiments et je suis contente de pouvoir vous les procurer."

Credits


Texte : Emily Manning

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