seydou keïta, le premier photographe africain exposé au grand palais

L'exposition revient sur l'oeuvre du photographe malien et confronte avec force et beauté la France à son passé colonial.

par Sarah Moroz
|
04 Avril 2016, 5:21pm

Sans titre, 1949, Paris, Fondation Cartier, © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Geneva

Le dynamisme des tissus, le pli précis des vêtements, l'expression profondément solennelle : voilà ce qui caractérise les images en noir et blanc du photographe malien Seydou Keïta, véritable messager visuel de la jeunesse de Bamako au 20ème siècle. En regroupant près de 300 photographies, la nouvelle exposition éponyme, ouverte au Grand Palais depuis la semaine dernière, est la rétrospective la plus large jamais réalisée sur le travail du photographe.

Keïta est né en 1921 - dans ces eaux-là, de ce que l'on sait - à Bamako, alors capitale du Soudan français. Dans sa jeunesse, alors qu'il est un apprenti charpentier n'ayant reçu aucune éducation, son oncle lui offre son premier appareil photo, un Kodak Brownie. En 1939, il vit de la photographie et en 1948 il ouvre un studio sur le terrain familial, attirant au passage des voyageurs de l'Ouest africain ainsi qu'une clientèle locale particulièrement jeune.

Sans titre, 1956, Genève, Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Genève

Keïta se spécialise rapidement dans les portraits en noir et blanc mettant en scène des gens seuls ou en couple, en groupe, entre amis, en famille. En s'appuyant systématiquement sur la lumière naturelle, il immortalise ses sujets de trois quarts ou debout, posant devant des toiles de fond à motifs. Elles sont la plupart du temps accrochées à un mur au fond d'une cour et utilisées jusqu'à ce que leur état ne le permette plus. Ce n'est que quelques décennies plus tard que l'Occident finit par s'intéresser aux travaux du photographe. Après avoir gagné un peu d'argent grâce à ses photographies, Seydou Keïta s'achète une nouvelle garde-robe, très occidentale, une radio, des bijoux, une voiture et un scooter que l'on retrouve sur ses clichés, intégrés aux décors comme des éléments exotiques. Keïta ne connaissait que rarement le nom de ceux qui posaient pour lui, mais ces anonymes dégagent malgré tout quelque chose d'incroyablement puissant et gracieux : les hommes sont fringants et raffinés, les femmes sont élégantes et expressives.

Sans titre, 1959, Genève, Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Genève

À l'automne 1960, la République du Soudan déclare son indépendance et établi un régime socialiste. En 1962, Keïta ferme son studio et devient le photographe officiel du gouvernement. Il prend sa retraite en 1977 pour se consacrer à son hobby, la réparation automobile. Ce n'est que dans les années 1990 que l'Ouest "découvre" Keïta (l'exposition ne nous explique pas comment). L'intérêt est immédiat et généralisé : il est mondialement célébré et exposé ; au Ginza Shiseido Art Space de Tokyo, au Helsingin Taidehalli Helsingfors Konsthall d'Helsinki, au Minnepolis Institute of Art et à la Fondation Cartier, à Paris, en 1994. Keïta n'avait alors jamais quitté son pays natal.

Sans titre, 1949-51, Genève, Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Genève

La plupart des images exposées en ce moment au Grand Palais sont des tirages en argentique, issus de négatifs originaux produits pendant les années 1990 pour des expositions à l'étranger. Keïta n'a gardé aucune des images originales de son studio après qu'il l'ait fermé dans les années 1970, mais certaines ont été retrouvées dans le studio de son cadreur. Le commissaire d'expo, Yves Aupetitallot, indique : "Ce que nous montrons dans cette exposition - de 1949 à 1962 - est une partie très infime de sa production." Le reste de son oeuvre a été perdu ou détruit. 

Aujourd'hui, Seydou Keïta est comparé à d'autres portraitistes de renom tels que Richard Avedon ou August Sander. Comparaisons on ne peut plus méritées - ses clichés présentent un attrait autant sociologique qu'esthétique. Mais, en déambulant le long des couloirs de l'exposition, il est difficile de ne pas avoir à l'esprit cette tendance persistante qu'a eu l'Europe à ignorer l'art africain et l'impérieuse nécessité des musées à adopter une approche culturelle plus ouverte et compréhensive. 

Sans titre, 1952-56, Genève, Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Genève

Aupetitallot admet que les études postcoloniales en France sont "un peu à la traîne". "Nous avons une histoire intimement liée à notre passé colonial. Nous avons tissé des liens très forts et nous devons les reconnaître et les étudier."

L'exposition du Grand Palais est "nécessaire parce qu'elle porte un regard sur le passé colonial de la France et elle est une prise de conscience du fait qu'une partie de la culture africaine a été touchée par la France - et inversement," rajoute Aupetitallot. "C'est une culture qui s'est construite autour du contact avec les Français et malheureusement, autour du contact avec le colonisateur. Les fichus africains ont des noms français : De Gaulle, Marie Claire, Versailles. Mais nous aussi, nous devons beaucoup d'éléments de notre culture à l'Afrique."

Sans titre, 1952-55, Genève, Contemporary African Art Collection, © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Genève

Aborder ce sujet de manière franche et frontale est indispensable dans la construction d'une culture forte et saine. Aupetitallot explique :  une époque où de vives tensions se font ressentir, comme aujourd'hui, il est important de se rappeler des bienfaits du brassage des cultures. Chacune garde son identité, mais s'enrichit au contact des autres."

L'exposition "Seydou Keïta" se tient au Grand Palais jusqu'au 11 juillet 2016. grandpalais.fr

Untitled, 1949-51, Paris, Collection Fondation Cartier pour l'art contemporain, © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC - The Pigozzi Collection, Genève

Credits


Texte Sarah Moroz
Photographie Seydou Keïta, via le Grand Palais

Tagged:
exposition
Mali
seydou keita
le grand palais