ce qu'il faut retenir de la fashion week new-yorkaise

À New York, la mode a dit adieu à « American Psycho » et à une forme vieillie d'Americana pour accueillir à bras ouvert de nouvelles formes d'inclusivités et de féminités. Ça fait du bien.

par Micha Barban Dangerfield et Antoine Mbemba
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19 Septembre 2018, 11:48am

Cette année, même si on pouvait l’espérer au plus profond de nous-mêmes, on ne s’attendait pas forcément à voir entre les lignes de la Fashion Week new-yorkaise un engagement effréné. Il en faut beaucoup pour que la mode quitte sa bulle et s’attache fort au réel. Il aura peut-être fallu Trump. Parce que cette semaine de la mode, quand elle n’a pas tordu les vieilles visions américaines, est parvenue à doser quelques critiques en s’essayant à dire le futur. Chez Telfar, ce sont les symboles de l’Americana qui étaient révisés, échappées de l’esthétique blanche et cow-boy pour devenir plus inclusive. Raf Simons, de son côté, puisait dans les Dents de la mer ; y voyait une critique du consumérisme, et Rihanna célébrait la femme comme la mode sait trop rarement le faire. Bref, New York a parlé, et pas pour rien. Voilà ce qu’il fallait retenir.

Du tricots et des tambourins pour Eckhaus Latta

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Observer les pérégrinations esthétiques d'Eckhaus Latta revient à contempler une maturation douce et précise même si elle paraît foutraque. Précautionneuse aussi. À chaque saison, le duo formé par Zoe Latta et Mike Eckhaus, fait un pas vers une mode plus transmissible car plus digeste, mais sans jamais se compromettre totalement. Car les deux designers occupent leur place d'outsider avec beaucoup de fierté. Rapiécée, tricotée, emmêlée et féconde, leur mode s'est toujours établie en opposition à une société américaine rompue aux principes de performance et de rentabilité. Ne comptez donc pas sur eux pour rentrer dans les rangs. Eckhaus Latta se tiendra toujours un peu à l'écart même si les créateurs de la marque ont bien compris qu'il leur fallait désormais arrondir certains angles pour mieux prodiguer leur promesse – celle d'un monde plus doux, peuplé d'enfants musiciens, où le temps s'étale de tout son long. Du crochet mêlé comme de fausses toiles d'araignée, des mailles denses et pastels, des plastrons à perles décomposés, des vestes de costards cintrées à l'élastique défilaient sur une bande-son improvisée par une joyeuse troupe d'enfants, armée de bâtons, de casseroles et de tambourins. Un tendre chaos. Et un « fuck you » sincère à Donald.

It's just me, myself and I chez Jeremy Scott

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Ce n'est pas la première fois que Jeremy Scott fais cavaler sa muse sur son podium. Cette saison, elle était (presque) l'unique star de son show : on retrouvait son visage imprimé sur des robes en nylon, comme des amulettes, tandis que son patronyme typographié à la façon d'un super-héro colonisait des hoodies, des joggings et des t-shirts. Son aura planait au dessus des mannequins à l'aise dans des combinaisons intégrales en skaï vernis, couverts de sequins camouflage ou de petits Pikachus tout câlins. Ah oui, il nous faut très certainement préciser : la muse de Jeremy Scott n'est autre que … Jeremy Scott himself. En toute détente, le designer new-yorkais s'est publiquement auto-congratulé le temps d'un défilé-selfie. Un tribut qu'il s'adressait à lui même et qu'il assumait jusqu'au bout, avec toute l'ingénuité qu'on lui connait. On aurait bien aimé lui en vouloir, mais devant tant de candeur, il a fallu abdiquer. « C'est un défilé centré autour de la notion de méta-muse » a-t-il expliqué en coulisses, réjoui, juste avant que son (one man) show ne démarre, et d'approfondir, « Tout a commencé avec une série de polaroids datant de mes 18 ou 19 ans. » Et quand on lui a demandé ce qu'il souhaiterait dire à ce jeune homme qu'il a été s'il pouvait s'adresser aujourd'hui à lui, Jeremy Scott, dans un sursaut de gaité nous a répondu : « Tu y es arrivé bitch ! Tu l'as fait ! » Congratulations.

Calvin Klein nage en eaux troubles

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Au moment de sa sortie étasunienne, en 1975, le second film de Spielberg, Les Dents de la Mer, plonge les salles de cinéma dans ses eaux troubles et ravive les vielles terreur des fonds marins peuplés de créatures sans pitié. Avec ce film, Spielberg s'engloutit dans la gueule du requin hollywoodien (Universal à l'époque) pour dénoncer le système qui l'a vu naitre. Le message s'étale forcément en filigrane mais beaucoup de critiques et admirateurs (dont Fidel Castro) ne manqueront pas de le saisir : pour eux, le film n'est autre qu'une allégorie de la crise du Watergate, dernier véritable krach présidentiel de l'histoire américaine, et une critique cryptée du grand capitalisme. Dans une Amérique en plein tourment, la récupération par Raf Simons du blockbuster d’antan pour Calvin Klein tombe sous le sens. Les cheveux encore mouillés, sur un tapis rouge-sang, le casting de Simons défilait en combinaisons imprimées ou dans des t-shirt à l'effigie du film. Tous les signes semblaient répondre aux tropes du cinéma d'horreur marin, et participer à un commentaire politique lisible à condition d'être muni de lunettes de plongée. Mais les robes de cocktails dévorées qui apparaissaient sous des uniformes de bacheliers donnait lieu à une autre interprétation...

Savege x Fenty

Après avoir donné dans le show testostéroné pour Puma l’an dernier, princesse RiRi présentait cette année une célébration de la féminité qui fait du bien, donne de l’air et le souffle de diversité dont la mode ne cesse d’avoir besoin. La diva la plus cool de la terre clôturait le 12 septembre dernier la Fashion Week new-yorkaise, à Brooklyn, en dévoilant la première collection de Savage x Fenty, sa collection de lingerie lancée en mai. Dans l’enceinte du Navy Yard de Brooklyn, une jungle luxuriante d’immenses fougères et de cactus accueillait les spectateurs. Un décor sauvage, faiblement éclairé et d’une densité vertigineuse où les mannequins de toutes les tailles, toutes les formes (deux femmes enceintes défilaient) et de toutes les couleurs déambulaient crânement pendant 30 minutes, en contorsions et chorégraphies théâtrales et endiablées. Côté mode, une lingerie résolument badass mais pour toutes : de la soie douillette au corset et du porte-jarretelles au caleçon unisexe. À la fin du défilé, Rihanna est évidemment venue saluer la foule, fière d’avoir signé le rendez-vous le plus cool de la semaine, mais consciente que la star n’était pas elle ce jour-là. C’étaient elles.

Telfar re-balise l'Americana

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Les défilés de Telfar sont toujours une célébration que rien ne saurait perturber (pas même le crachin de septembre) et une occasion pour le créateur de la marque, Telfar Clemens, d'avoir voix au chapitre de l'Histoire. Pour rester dans le commentaire politique de l'identité américaine, Clemens a souhaité revisiter le lexique de l'Americana pour dénoncer le destin tragiquement consumériste du pays. Un registre qui, entre les mains de Telfar, n'en laisse aucun de côté, quel que soit son rang social, son genre ou ses origines. Des polos façon 1950's, des logos Budweiser, des pantalons patte d'eph qui s'accrochent aux côtes, des cols pelles à tarte et du double denim bien sûr. Un folklore qui ne saurait être complet sans son lot d'aigles, de chevaux sauvages et de drapeaux américains. Sur le dos d'un casting essentiellement métissé, tous les symboles talismaniques de l'Americana ont été mis au service d'une critique politique mais aussi d'un humanisme inclusif. Merci.

Proenza Schoulers revient parmi les siens

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C’était le grand retour de Proenza Schoulers sur les terres américaines. Il y a de ça deux saisons, les deux créateurs de la marque, Lazaro Henandez et Jack McCollough, avaient fait le choix de rejoindre une mouvance collective vers les côtes françaises pour se faire une place dans le calendrier surchargé de la fashion week parisienne. Mais cette saison la marque new-yorkaise faisait son comeback, les bras lestés de mets et joyaux français. Dans les ateliers de couture de l'Hexagone, le duo a su mettre à profit son exil pour réaffirmer la dimension puissamment ornementale et expérimentale de leur univers, et confirmer un équilibre entre réalisme, sophistication et onirisme. La mode juste et précise. Comme on l'aime.

Marc Jacobs

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Initialement programmé à 18 heures, le défilé Marc Jacobs aura mis la patience des spectateurs à dure épreuve. Après plus d’une heure de délai et d’incompréhension, certains, fatigués d’attendre, décidaient alors de se rendre à Brooklyn pour ne pas rater le show Fenty de Rihanna. D’autres, comme Anna Wintour, hésitaient à partir, tout court. Mais au bout d’une heure et demie, il aura suffi que les lumières s’éteignent pour que la foule dépasse le méfait et mette toutes les cellules de son cerveau à l’étude de la nouvelle vision de Marc Jacobs. Et la partition du designer de 55 ans aura été d’une technique impressionnante, piochée dans les années 1980, dans le meilleur d’Yves Saint Laurent, parfois chez Chanel. Des silhouettes très théâtrales, des jeux de tissus, des accessoires un peu partout, des voiles, d’énormes fleurs, des chapeaux, des épaulettes et des couleurs, beaucoup de couleurs. Une leçon de glamour, d’extravagance toujours chic, juste et précise, où les formes s’élargissaient et se libéraient à mesure que le défilé avançait, pour donner dans le tulle ou les plumes. Un festival : la meilleure manière de faire oublier un retard d’une heure trente.