Jardin - Down

jardin, le rappeur le plus punk de france (ou l'inverse ?)

Ce weekend, Jardin invite ses amis (Mathilde Fernandez, Security DJ et Kurama) à secouer La Station le temps d’une soirée. L’occasion de se replonger dans la radicalité punk d’« Épée », son album sorti en septembre dernier.

par Antoine Mbemba
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27 Septembre 2018, 12:50pm

Jardin - Down

Rien de pire, pour un musicien, de s’entendre dire que son art laisse l’auditeur indifférent. La haine a parfois plus de valeur artistique qu’un haussement d’épaules et une chute immédiate dans l’oubli. Provoquer l’indifférence, voilà ce qu’on ne peut pas reprocher à Jardin, le projet musical de Lény Bernay qui entamait ce mois-ci un troisième acte avec la sortie de l’album Épée. Si vous avez déjà entendu sa musique, nul doute qu’elle vous a fait un effet. L’effet d’un after à la fois sale et sublime, ou celui d’une plongée en apnée aussi angoissante qu’euphorisante. Jardin, c’est une électronique radicale et rugueuse, sombre et sexuelle, noire mais romantique. Un son – dont nous vous parlions il y a un peu plus d’un an pour la sortie de son précédent projet, Post-Capitalist Desires – qui fait éponge du monde qui l’entoure, digère la société pour éveiller nos consciences.

Les disques de Jardin sont un voyage d’où l’on saisit les méandres de l’esprit de Lény Bernay, et son dernier en date, Épée, en est une preuve supplémentaire. Avec la volonté de baisser le tempo de sa musique et de renouer avec son premier amour, le rap, Jardin propose une fois de plus une vision unique sur le monde, révolté mais optimiste, réaliste mais rêveuse, articulée autour de couplets rappés cinglants. Un album dont le visuel a été confié au jeune photographe tout aussi radical Patrick Weldé, également à la réalisation du clip de « Down ». Et comme Lény Bernay parle aussi bien que sa musique, on a discuté de Kaaris, de la société de contrôle théorisée par Michel Foucault et de la force du collectif.

C’est quoi l’intention qui a mené à ce troisième album, Épée, dont « Down » fait partie ?

Ce disque marque pour moi un retour au rap, l'univers musical duquel je viens. De la fin de l'enfance au début de l'âge adulte je faisais du rap. J'ai arrêté parce que je me sentais très isolé dans ma manière d'en faire. Je faisais un rap un peu déviant. Je me suis concentré sur mes autres projets artistiques. Puis je suis revenu à la musique, j'ai commencé Jardin, je passais du son dans des soirées, je me déplaçais à Bordeaux avec mon speaker pour aller d'after en after. On a commencé à m'inviter en soirée et c'est comme ça que Jardin est devenu ce que c'est aujourd'hui. La transition du rap à Jardin s'est faite comme ça.

Sur Épée il y a cette envie de redescendre les tempos. Sur Post-Capitalist Desires, l'album d'avant, il y avait l'idée de composer un album comme je composais un mix : hors des genres. Prendre tout ce qui m'inspirait au moment où je l'ai fait. Sur Épée il y a encore de ça, mais avec une volonté d'homogénéité, de redescendre les tempos, d'être sur des teintes et des humeurs qui se mêlent un peu plus que le précédent, qui était plus en rupture. Donc je suis revenu avec le morceau « Épée » pour lequel j'ai écrit un morceau de rap. Ça faisait longtemps.

Qu'est-ce qui t'as donné envie de revenir au rap à ce moment-là ?

Ça faisait un moment que j’y pensais. Tu as une punchline de Kaaris qui fait : « Tous ces pédés j'leur ouvre le front à l'épée ». Avec le morceau « Épée » je voulais apporter un commentaire à une culture du rap, qui est la pop d'aujourd'hui. Je suis toujours très inspiré par l'énergie des rappeurs mais plus ça avance moins je peux en écouter. Même les rappeurs que j'aime finissent toujours par poser des punchlines insoutenables, homophobes, transphobes, misogynes. Ça a toujours été le cas, mais là c'est à un tel niveau de popularité que je ne comprend même pas que ce soit encore possible. Le morceau existait d’abord sans lyrics. Et je me suis dit en faisant l'album, quitte à faire un commentaire, autant vraiment le faire. Et quitte à faire un commentaire sur le rap, autant revenir au rap. Sur le reste de l’album, j’ai samplé pas mal de rap, même si ça ne s’entend pas toujours. Sur « Down » il y a un sample de Flavor Flav qu'on n’entend pas très bien, le « down » justement !

Comment s’était faite ta transition du rap à la musique électronique ?

J'avais arrêté le rap parce qu'à un moment donné j'écrivais tous les jours, j'avais des cahiers remplis de textes. Et un jour je les ai jetés. Parce que c'était très personnel, il y avait quelque chose d'hyper compulsif là-dedans. J'avais très peu écouté de dance avant ça et je n'avais pas de culture techno. J'ai commencé à écouter des trucs et je suis tombé sur des punchlines, dans la dance, qui se faisait en une phrase... J'aime beaucoup le texte de « She's Homeless » de Crystal Waters, il est dingue. J'ai aussi beaucoup bugé sur une punchline de « Love is no color » de U96, remixé par Bass Bumpers. Je me suis demandé pourquoi tant écrire – le rap c'est le truc où on écrit le plus – pour un effet parfois pas aussi percutant qu’une phrase. Aujourd'hui, à l'inverse, je pense qu'il y a des problématiques qui méritent d'être dépliées un peu plus. Aujourd'hui, ce texte il est là pour ça, pour déplier la poésie aussi.

Tu me parles de Flavor Flav, et pour moi Public Enemy ce sont un peu les premiers punk du rap. On te présente souvent, toi et ta musique, comme punk. Est-ce que ce retour au rap c'était aussi pour apporter la touche punk que le rap a pu perdre au fil de sa démocratisation?

Il y a en tout cas une volonté très claire de repolitiser la chose. Et l’idée d'arriver dans un futur plus ou moins proche avec un album de rap très politisé et tout aussi radical que ce que j'ai pu faire jusque-là. Une manière de dire que si on doit ouvrir sa gueule, autant que ça serve vraiment à quelque chose. Si c'est pour promouvoir le capitalisme aigu, c'est pauvre, ça manque de rêve. Si on balance autant de mots c'est qu'on a du rêve à donner. Le pognon, les chattes, c'est pas le rêve. Donc oui il y a cette volonté de repolitiser, à fond. Après, je pense que les rappeurs aujourd'hui ont encore une énergie punk. Mais elle se fait facilement acheter et elle ne construit pas un rêve punk. Par contre ces artistes continuent à porter cette envie d'échapper à quelque chose. J'ai entendu Kekra parler en interview, j'adore. Ce sont des personnes tellement fortes, qui inspirent à s'en sortir.

Qu'est-ce qui t'anime dans le monde, dans la société, et qui a pu articuler l'écriture d’Épée ?

Autant y a des disques où je me suis dit « faut parler de ci, de ça » mais là, ça s'est fait assez spontanément ! Sur Épée, il y a ce dont on parlait, cette problématique, d'être ce qu'on a envie d'être, à travers le prisme du rap. C'est aussi une critique : laissez chaque personne vivre son corps, ce qu'il est comme il le souhaite et embrasser quelque chose de moins binaire, la multiplicité des identités au sein d'un même corps. Que ce soit la sexualité, le métissage, le multiculturalisme etc. Ce sont des choses qui me touchent particulièrement.

J'ai aussi traversé la période des attentats, entre la Belgique et la France. Le morceau « Fear Center » parle de ça, du fait qu'il ne faut pas vivre dans la peur. C'est la peur qui nous fait faire des erreurs en société comme à titre personnel. On a les mauvais réflexes quand on a peur. Sinon, « Control Invisible », tout est dans le titre : ça parle d'un état de contrôle mais beaucoup plus diffus qu’« à bas la police » ou « à bas les frontières ». Il y a aussi le contrôle intérieur, le contrôle mental, le contrôle entre les individus, les rapports d'influence. Pour devenir des individus forts, qui n'ont pas besoin d'être régulés ou normés, il faut prendre conscience de tout ça. Parler du contrôle me semblait intéressant. J’avais à l’esprit les écrits de Foucault là-dessus.

Après il y a eu aussi des notions comme le harcèlement de rue, présente sur « Night Queen »... Mais il y a aussi l'amour ! Des choses positives. L'amour et l'amitié, des choses hyper fondamentales qui vont nous aider à construire.

C'est quoi ton rapport à la technologie, thème qui revient souvent chez toi ?

J'ai des machines partout chez moi, mais je ne suis pas du tout à la pointe. Chez moi c'est un trou noir en termes de réseau, j'ai un iPhone 4 que j'essaye tant bien que mal de maintenir. Pour des raisons de stratégie de communication je vais devoir en changer : je peux pas faire de stories ! J'ai une forme de résistance à une technique qui devient là aussi un objet de contrôle. Et surtout, ça conditionne nos manières d'échanger et donc de produire. L'outil conditionne nos manières d'être les uns envers les autres, et d'être au monde. Si on ne prend pas conscience du rapport que l'on entretient avec l'outil, on se fait bouffer et c'est nous qui disparaissons. Ce n'est pas le problème en soi de la technologie, c'est le problème des gens qui la commercialisent. Je fais corps avec la technologie. Faire de la musique électronique c'est être dans le flux électrique. Mais évidemment, il faut réfléchir aux choses. Se poser des questions. S'il y a des rêves à construire, la technologie en fera partie. Il faut la mettre au service de nos rêves et pas l'inverse.

Comment s’est faite la rencontre avec Patrick Weldé ? Qu’est-ce qui lie vos deux esthétiques ?

Ça s'est fait via des amis en commun. Le duo d'artistes Ruiz Stephinson. Ils ont été les premiers à exposer Patrick à Paris. En voyant la première expo de Patrick, Fuck the System, j'ai été vraiment très bouleversé par son travail. On m'a proposé de travailler avec lui pour l'album et ça tombait sous le sens. Il a quelque chose de très punk, un regard sur la société dans ses photos. Les premières images qui m'ont touché c'était des silhouettes fantomatiques, sombres, prises en photo dans la campagne comme il le fait beaucoup. Des portraits chimériques de gens complètement recouverts, quelque chose d'assez goth, bien boueux, presque médiéval. Très puissant. Il y avait quelque chose de très contemporain dans la manière d'appréhender la mode, d'un geste brusque et cinglant. On est à la fois dans le déchet de notre société et dans le sublimé, par un esprit très puissant qui sortirait dans la nature, qui n'émerge même plus en ville. Ça m'a énormément touché.

Je ne pensais pas de prime abord que ça pourrait être connecté à ma musique, mais il y a des choses qui se rejoignent dans le fond, ce qui fait qu'il y a une certaine homogénéité entre la musique et les images, qui est assez forte. J'adore la cover du disque, où on retrouve tout son travail avec les matières. Et puis il y a beaucoup de second degré, de distance mais aussi quelque chose de très sérieux, de très poétique et de très critique.

Pour « Down » c'était une carte blanche totale à Patrick ou une discussion entre vous deux quand même ?

Initialement il y avait l'envie de créer un visuel par track. Il a produit une série de photos, et le clip réunit l'ensemble des silhouettes abordées par les photos du disque. Je lui ai donné carte blanche. J'avais déjà travaillé comme ça avec mes autres amis sur Post-Capitalism Desires, je trouve qu'en tant qu'artiste c'est cool, c'est comme ça que tu te fais presque le plus plaisir. Donc carte blanche, oui, mis à part le fait que je voulais un visuel par track.

Est-ce qu'en regardant un son clippé par quelqu'un d'autre, ça te renvoie des choses de ta musique que tu n'avais pas forcément vues ou calculées ?

Ouais, ça créé vraiment des ouvertures. Ça a commencé sur le projet précédent, où j'avais fait une sorte de curating digital autour du disque, avec des collectifs, des amis artistes et photographes. Le fait que l'esthétique soit diverse et que les gens se positionnent, ça t'amène dans des endroits où tu n'avais pas l'impression d'être. Je fais de la musique mais je fais aussi d'autres pratiques à côté. C'est une forme d'art différente. Jardin c'est un solo mais ma musique est nourrie par ce que je traverse, ce que je lis, ce que je vois, et par mes amis. C'est un projet solo mais je trouve ça important d'avoir des entrées, tu peux pas tenir ça tout seul. Il y a toujours des gens qui t'aident dans ton travail, même en solo. On ne fait pas un art que pour soi, on est avec les autres quand on produit. De base ton travail est traversé par les autres. C'est souvent les autres qui te nourrissent. C'est tout le temps les autres, même.

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