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« assassination nation », le premier vrai film d’horreur de l’ère twitter

Internet n’a pas seulement donné une voix aux opprimés, il a aussi permis l’expression des pires aspects du patriarcat. C'est ce que démontre sans ambiguïtés le film « Assassination nation », dont la sortie est prévue pour décembre en France.

par Adam White
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02 Octobre 2018, 11:39am

Image courtesy of Neon

Au début de Assassination Nation, alors qu’elle s’apprête à entrer dans ‘Salem High’, un lycée chic du nord-est du Massachusetts, l’actrice Hari Nef s’arrête brusquement. Le sourire aux lèvres, elle s’exclame : « J’adore cette chanson ». Ses amies, interprétées par Odessa Young, Abra et Suki Waterhouse restent perplexes : elles n’entendent pas la moindre musique. Mais Hari Nef claque des doigts et se retrouve propulsée en plein concert privé de Tommy Genesis.

Viennent ensuite des soirées de débauche qui ne sont pas sans rappeler les plus grands moments de Kids. Et pour cause : Assassination Nation n’est autre qu’un hommage au cinéma adolescent d’il y a 20 ans. Entre temps, les groupes Lush et Letters to Cleo ont été remplacés par du rap trouvé sur Soundcloud, la chouchou d’Instagram, Bella Thorne, y figure en tant que star vedette maudite, et les Iphones sont bien évidemment légion.

Mais tout n’est beau qu’en apparence. Les quatre héroïnes deviennent les actrices d’une chasse aux sorcières 2.0 impliquant serveurs proxy, hackers russes, ‘sex-shaming’, armes à feux et banlieue paisible – donnant un film particulièrement en phase avec son époque. À bien des égards, il s’agit du premier vrai film d’horreur de l’ère de Twitter – une histoire urgente, aux implications terrifiantes et infusée d’une rage féministe.

Hollywood a toujours eu du mal à dépeindre avec justesse l’âge numérique. Les thrillers des années 90 et du début des années 2000, tels que Hackers, Traqués sur Internet ou Opération Espadon illustraient les nouveautés qu’étaient l’email, le piratage de données et les disquettes à l’aide de montages épouvantables et de tapotements frénétiques de claviers. Mais en dépit de tout cela, les récits conservaient une structure familière : ils restaient des films policiers, des films d’action traditionnels relookés sous une apparence Windows 95. Souvent kitsch, bruyants et bourrés d’effets spéciaux inutiles, les œuvres devenaient vite superflues.

Les choses n’ont pas tellement changé. Unfriended : Dark Web, la suite d’un film d’horreur de 2014 raconté à travers des échanges Skype, ainsi que la sortie récente de Searching : Portée Disparue , un thriller fait d’échanges Facetime, de vidéos de surveillance et d’extraits de vidéos Youtube, recourant à la technologie moderne pour déguiser des clichés aussi usés que le kidnapping, les fausses pistes et les meurtres monstrueux. Ne nous leurrons pas : malgré leur charme, il y a de fortes chances pour que les notifications push et les navigateurs de 2018 vieillissent aussi mal que Sandra Bullock utilisant Minitel pour commander une pizza en 1995.

Assassination Nation est un cas à part. Le film raconte une histoire d’horreur de la ‘génération Z’ : elle abonde de hashtags et de selfies diffusés à l’insu de leurs propriétaires. Pourtant, le film ne se laisse pas distraire par ces innovations technologiques. Au contraire, il s’intéresse aux conséquences qu’elles peuvent avoir sur les vies qu’elles touchent, sur l’humiliation et les réputations entachées qu’elles produisent, mais aussi sur la façon dont Internet a donné une voix à des individus souvent laissés pour compte avant sa création – les femmes, les LGBT et les minorités – tout en amplifiant l’influence de conservateurs acerbes incarnant les pires aspects du patriarcat.

Les quatre héroïnes d’ Assassination Nation incarnent le pire cauchemar des conservateurs : elles sont sûres d’elles, sexuellement affranchies, dotées d’une conscience politique et personnelle - l’une est noire et l’autre trans. Ces filles ont grandi aux sons du hip-hop, regardé des pornos féministes et exploré les limbes de YouTube, elles sont bien plus futées et confiantes que leurs camarades garçons abrutis, sans parler des adultes qui leur ont donné vie.

Pourtant, le monde irréel dans lequel nous vivons depuis l’élection de Trump en 2016 finit par les punir pour leur liberté. Après un piratage de données orchestré par une source inconnue, les secrets d’une bonne partie de la population de la ville sont révélés au vu et au su de tous. Cela suffit pour que la majorité des gens en tire des conclusions irrationnelles et pour que la vie numérique des filles soit passée au crible dans l’espoir de prouver leurs prétendus méfaits. En transposant le procès des sorcières de Salem dans notre monde actuel, le réalisateur Sam Levinson le convertit en tuerie fasciste.

Mais Assassination Nation ne condamne pas pour autant l’ère des réseaux sociaux. Au contraire, avec Eigth Grade et State Kitchen – deux autres films sortis cette année – il forme une trilogie pour quiconque défend les aspects positifs d’Instagram et les liens formés grâce au numérique. C’est bien là leur force : s’éloigner de la représentation médiatique qui prévaut lorsqu’on aborde ces mondes numériques, dépeints comme des zones dangereuses régies par la duplicité et la haine de soi. Ici, ils se transforment en outils salvateurs, notamment en ce qui concerne les jeunes femmes. C’est là que se créent des liens, que la créativité se dévoile et que des amitiés se forment, pendant que le chaos s’installe dans le même temps.

Pourtant, Assassination Nation semble également suggérer que ces mêmes « safe spaces »peuvent à tout moment être utilisées contre nous par les générations qui nous précédent parce qu’elles redoutent les libertés qu’elles encouragent, notamment dans l’expression de la sexualité, la diversité des genres, des origines et la tolérance envers l’alcool et les drogues.

Dans l’une des scènes les plus fascinantes du film, le personnage d’Odessa Young, Lily, est réprimandé pour avoir dessiné des nus dans sa classe d’art (cette scène, à la demande de la MPAA (Motion Picture Association of America), a été retiré de la version du film sortie en salle aux États-Unis). Celle-ci rétorque par une tirade indignée : comment peut-on être choqué par la nudité sans prêter attention à son sous-texte ? On revient à cette scène un peu plus tard, quand les selfies de Lily nue fuitent et poussent ses parents à la chasser de leur maison. En revanche, quand son frère se vante à table d’avoir regardé la vidéo d’une famille dévorée lors d’un safari, cela ne suscite absolument aucune réaction chez eux.

Le film fait souvent allusion à l’hypocrisie estimant que la violence infligée par des hommes blancs est justifiée, tandis que la sexualité féminine, ainsi que le nu féminin, sont au contraire perçus comme des dangers chroniques. Quand le directeur du lycée est lui aussi victime d’un piratage de données, les voyeurs moralisateurs se jettent aussitôt sur une photo de sa fille de 6 ans dans le bain. Le contexte de la photo est vite oublié, et une cohue de parents indignés se mettent à sa poursuite, le traitant de pédophile en exigeant sa démission. Dans le climat d’hystérie collective conservatrice actuel, illustré par des scandales tels que le Pizzagate, QAnon, et des algorithmes Youtube détournés pour accuser de pédophilie des célébrités irréprochables, c’est l’une des références les plus glaçantes du film à notre réalité.

Pourtant la démission du directeur est l’un des rares moments du film donnant à voir un homme abattu par cette hystérie collective en ligne (on reprochera cependant à cette production Netflix film d’omettre la couleur de peau du personnage, ou encore la dimension raciale d’un cambriolage). En effet, ce sont toujours les femmes qui sont les boucs émissaires de la soi-disant détérioration morale de ville de Salem – la lycéenne provocatrice qui entraine le bon père de famille blanc vers l’infidélité conjugale et le pousse à rédiger des sextos explicites, ou l’étudiante trans qui menace la masculinité fragile d’un des athlètes populaires de l’école.

Assassination Nation se termine en carnage lorsque les héroïnes, vêtues de manteaux rouges en cuir inspirés du cinéma japonais d’exploitation et dignes des meilleurs GIF, sont amenées à adopter la violence leurs détracteurs pour sauver leur propre peau. On en vient au dénouement incongru de cette histoire, qui rappelle Fatal Games, vu cette fois au travers d’un miroir déformant. Au passage, le film transmet un message clair, difficile à accepter : dans la guerre continue opposant deux conceptions d’internet - l’une prônant l’égalité et la liberté sexuelle, l’autre défendant violemment et ouvertement l’oppression du passé - il semblerait que notre seule chance de survie soit de renverser le système complètement et de tout recommencer à zéro.

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