« si j’avais à revivre, je revivrais comme j’ai vécu » - pierre bergé

L'homme qui a consacré sa vie à la mode française est décédé vendredi 8 septembre à l’âge de 86 ans. i-D lui rend hommage.

|
sept. 8 2017, 10:24am

Photo extraite du documentaire L'Amour Fou de Pierre Thoretton

« Comme le matin de Paris était jeune et beau la fois où nous nous sommes rencontrés ! Tu menais ton premier combat. Ce jour-là, tu as rencontré la gloire et, depuis, elle et toi ne vous êtes plus quittés. Comment aurais-je pu imaginer que cinquante années plus tard nous serions là, face à face, et que je m'adresserais à toi pour un dernier adieu ? C'est la dernière fois que je te parle, la dernière fois que je le peux. Bientôt, tes cendres rejoindront la sépulture qui t'attend dans les jardins de Marrakech ». Pierre Bergé, Lettres à Yves.

Pierre Bergé ne sera pas là le 19 octobre pour l'inauguration du Musée Yves Saint Laurent à Marrakech. Le monde de la mode et de la culture vient de perdre l'un de ses meilleurs alliés.
Lorsque Pierre Bergé arrive à Paris à 17 ans, de son île natale, Oléron, Jacques Prévert lui tombe sur la tête. La scène se déroule avenue des Champs-Élysées. Le poète chute d'une fenêtre, c'est un accident. Le jeune provincial restera ébloui par cette rencontre providentielle. Toute sa vie, Pierre Bergé aimantera les talents – le peintre Bernard Buffet, d'abord, qui sera son amant pendant 8 ans, un amour qui sera fusionnel (« pendant 8 ans nous n'avons pas pris de repas séparé » dira Pierre Bergé) ; puis Yves Saint Laurent, bien sûr, son second coup de foudre. Ensemble, ils bâtiront un empire. En 1983, c'est le point d'orgue de cette fabuleuse histoire : le Metropolitan Museum of Art à New-York consacre pour la première fois de son histoire une exposition à un créateur de son vivant.
Pierre Bergé, un homme qui a tant œuvré pour la mode. En 1986, il crée l'Institut Français de la Mode (IFM) et devient président de l'ANDAM (Association nationale pour le développement des arts de la mode) dès sa création en 1989. En 2014, dans le cadre d'une conférence pour les étudiants de l'IFM, il s'exprimait ainsi : « L'IFM, c'est ce qu'il faut faire, car il faut se méfier du bluff et du fric dans ce métier. À l'IFM, on apprend à parler la mode sans accent ». En janvier 2017, toujours lors d'une conférence à l'IFM, il disait aux étudiants : « Evitez les autoroutes, on n'y croise que des pompes à essence, cultivez-vous ! ».

Pour lui, il n'aura de cesse de le répéter, la mode n'est pas un art mais il faut un artiste pour la créer. Un artiste de la stature d'Yves Saint Laurent. Avec lui, c'est l'amour fou. « Mon Yves à moi c'est celui qui m'a honoré de sa confiance et que j'ai aidé à accomplir son destin. Celui à qui je disais que rien n'était impossible, qu'il fallait croire aux miracles et ne pas écouter ceux qui voyaient d'abord les écueils. C'est parce que nous avons ignoré les écueils que nous avons pu les réaliser, ces rêves les plus fous. Parce que nous étions fous, précisément » (Lettres à Yves).
Son action dépasse largement le sort de la mode. Militant de la cause homosexuelle et de la lutte contre le sida, il fut le cofondateur de l'association Sidaction dont il était président. En 2012, il prend position en faveur du mariage homosexuel et soutient la procréation médicalement assistée et la gestation pour autrui pour les couples homosexuels. Homme de lettres, il s'intéresse très jeune à la littérature et débute sa carrière comme marchand de livres en éditions originales. Il fréquente alors Mac Orlan, Jean Cocteau – il héritera ensuite du droit moral de ce dernier – Aragon, Albert Camus, Sartre, Breton. Il est reçu par Jean Giono, à Manosque, où il débute l'écriture d'une biographie. Mécène, il engage, en 2011, la restauration de la Maison Zola à Médan. Actionnaire du Monde dont il assurait la présidence du conseil de surveillance, il avait coutume de dire « j'ai pas le bac, mais j'ai acheté le Monde ». Et il n'a jamais rien regretté. Dans ses Lettres à Yves, on pouvait lire : « Si j'avais à revivre, je revivrais comme j'ai vécu : ni je ne plains le passé, ni je ne crains l'avenir », Montaigne, Essais, III, 2. Que pourrais-je ajouter d'autre ? Rien. »