Mulholland Drive

los angeles n'a jamais été aussi lesbienne qu'avec david lynch

Le queer n'est pas un sujet chez Lynch, il est pourtant omniprésent dans « Mulholland Drive ».

par Rachel Rabbit White
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17 Octobre 2018, 4:53pm

Mulholland Drive

Mulholland Drive, le thriller néo-noir réalisé par David Lynch en 2001, explore la dimension queer de la femme fatale. En exploitant des thèmes propres au film noir comme l’amnésie et en faisant jouer différents rôles aux mêmes actrices, Lynch crée une romance onirique entre Rita/Camilla (Laura Herring) et Diane/Betty (Naomi Watts). Un face à face de femmes fatales, qui, tandis que le mystère du film se dénoue, révèle que les deux femmes sont en danger – l’une vis-à-vis de l’autre.

Le film mène une enquête fascinée autour de cette relation mais ne se concentre pas sur la sexualité du couple : elle se révèle au fur et à mesure, fonctionne comme un élément de surprise qui épaissit le mystère de l'intrigue. Lors de sa sortie en 2001, la queerness (et particulièrement celle des femmes envers les femmes) atteint son pic de fascination dans la culture mainstream (et hétérosexuelle). La femme fatale attire tous les regards, faisant fi du genre et de l’orientation sexuelle. Impossible de s'en détourner, nos yeux restant rivés sur ses traits, sur ses cheveux plaqués sur un côté, sur sa robe qui brille à travers un nuage de fumée de cigarette.

Los Angeles est-elle elle-même une femme fatale ? La ville est elle aussi un motif obsédant du film. Pourquoi Hollywood captive-t-il autant notre regard ? Hollywood, avant d’être une industrie, est un endroit, qui est devenu une métonymie de la métropole californienne dans son ensemble. LA est une femme, dit-on ; « c'est une femme lesbienne », semble nous suggérer Lynch.

Dans son indispensable documentaire Los Angeles Plays Itself, Thom Andersen conseille à l’habitant de Los Angeles : « Si tu n’aimes pas quelque chose, plains-toi également de son contraire ». Le contraire, le double et le changement sont des ressorts traditionnels du répertoire de David Lynch, qui le placent immédiatement dans la lignée du Sueurs Froides d’Hitchcock et du Persona de Bergman. Lynch s’amuse déjà à dédoubler ses personnages dans Twin Peaks et offre une vision d’Hollywood totalement manichéenne dans Inland Empire, avec ses renversements et ses contradictions. Mulholland Drive offre un spectacle similaire à travers les plans de la ville : des parkings et des endroits sans intérêt entrecoupés d’aperçus de villas modernistes. Il suggère que la ville elle-même aurait pu être toute autre.

Dans Mulholland Drive, Betty est une jeune fille naïve qui emménage à LA espérant dans un premier temps devenir une grande actrice puis, éventuellement, une célébrité. Elle est tellement douce et confiante que lorsqu’elle trouve une étrangère chez sa tante, elle s’excuse de l’avoir surprise. Mais dans la seconde partie du film, Watts incarne Diane, une amante éconduite amère qui place un contrat sur son ex. Toutes les deux sont séduites par Rita, dont elles sont amoureuses, et partagent des scènes intimes avec elle. L’industrie du film est également représentée dans cette dualité : condamnée à vivre sous la coupe de la mafia, elle dépend de son argent, mais est également peuplée d’idéalistes ainsi que de personnes sincèrement généreuses.

La première scène de sexe survient au moment où on l’attend dans un film noir. Betty aide Rita, qui est amnésique, à comprendre ce qui lui est arrivé, quand elles tombent sur un cadavre. Les deux femmes rentrent chez elles, prenant enfin la mesure du danger qui les menace. En dépit de toute l’anticipation, leur liaison manque pourtant de naturel.

Rita entre dans la chambre enroulée dans une serviette lie-de-vin et coiffée d’une perruque blonde. La perruque lui est nécessaire pour cacher son identité, mais lorsqu'elle la voit, Betty lui signale qu’elle « n’a pas besoin de porter ça », avec suffisamment d’ambiguïté pour que Rita finisse par lâcher la serviette. Elles s’embrassent. « As-tu déjà fait ça ? » demande Betty. « Je ne sais pas » répond l’amnésique Rita entre deux baisers « et toi ? ». Betty respire fort : « Non, mais avec toi, j’en ai envie ».

Le plan d'après révèle Rita, l’air endormi, qui observe le plafond les yeux grands ouverts, subjuguée, répétant le mot « silencio » encore et encore. Notre fascination pour la scène d’amour attendue nous est renvoyée, et cette fois-ci, c'est le film qui exige une réponse, nous regarde en retour, et interroge notre silence. Nous voilà donc réduits au silence, désarmés, interdits par ce questionnement, fascinés, séduits par la possibilité de voir tout en étant, comme le dit Maurice Blanchot « paralysés par l’impossibilité de ne pas voir ».

La scène de sexe se répète à l’envers, l’image renversée, Diane ondulant alors sensuellement sur Rita sur un sofa. « Nous devrions arrêter de faire ça », dit Rita. Quelques instants plus tard, Diane devient agressive, laisse présager du moment où elle placera un contrat sur la tête de Rita.

Dans un article précédent, j’ai déjà souligné que la femme fatale est caractérisée par son refus de se soumettre aux schémas établis. Elle refuse le rôle traditionnel de l’épouse ou de la mère, use de ses charmes, de son ambition, et de ses ressources pour obtenir ce qu’elle veut. C’est ce désir d’autonomie qui fait d’elle une femme fatale, et en 2001, il paraît logique que la femme fatale soit queer.

La dimension queer de Mulholland Drive est normalisée, elle n’est pas un sujet : lors d’une soirée, une invitée donne un baiser sensuel mais décontracté à Rita/Camilla, et certaines scènes suggèrent que l’ex de Diane a déménagé. Lynch ne fait pas toute une histoire du caractère queer du film. Pourquoi le ferait-il ? Depuis l’époque du film silencieux, LA est un refuge pour les marginaux et les ados fugueurs en quête de célébrité, ou d’un endroit qui les accepte. LA a rendu le péché glamour, alors les pécheurs s’y sont précipités. Betty dit être venue à Los Angeles pour devenir actrice, mais elle y a aussi emménagé pour être lesbienne à un endroit où cela ne crée pas de scandale. C’est précisément pour cette raison que Mulholland Drive a rejoint le canon du film queer. Lynch traite cette histoire comme une histoire d’amour, point. Sa dimension queer n’est pas la question.

L’horreur qui émaille Mulholland Drive commence dès la scène d’introduction : une personne à l’apparence démoniaque, les yeux rouges et le visage noirci émerge au détour d'une rue de Los Angeles en plein jour, suscitant le frisson du spectateur. Ce visage terrifiant pétrifie les personnages qui lui font face, comme l’aurait fait la tête de Méduse. Nous avons le sentiment que nous n’avons pas le droit de regarder, et c’est précisément ce qui nous pousse à le faire et à être pétrifiés. Cela rappelle étrangement les premières sensations qui entourent l'exploration de la queerness. La tête de Méduse semble également symboliser LA, ainsi que la relation ambivalente d’Hollywood avec le crime et le péché : on réprimande le moralisateur d’un côté et on valorise le mal de l’autre : un renversement des valeurs typique du film noir, qui laisse le spectateur livré à lui-même, saisi par la portée qu’ont ces images.

Cet article a été initialement publié dans Garage.

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