Photographie Seán McGirr

tous les garçons parisiens appartiennent à une tribu

Le photographe irlandais Seán McGirr a fait poser des garçons parisiens comme des personnages de cour d'école, pour faire ressortir tout ce qu'ils ont d'unique.

par Antoine Mbemba
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18 Juin 2019, 9:58am

Photographie Seán McGirr

À l’épreuve du bac de philosophie cette année (c’est-à-dire hier), les sections L ont eu droit à la question suivante : « Est-il possible d’échapper au temps ? » Et chaque année, le coup de feu du diplôme ramène tout le monde à cette notion-là, du temps qui passe. Les plus jeunes y voient un horizon, craint ou impatiemment attendu. Ceux qui y sont déjà passés y piochent des souvenirs joyeux ou glaçants.

L'école, c'est ce drôle d'endroit où l'on est amené à côtoyer nos futurs meilleurs amis et nos ennemis d'un an. Cet endroit où l'on apprend l'appartenance ou l'exclusion, et souvent les deux à la fois et celui que le photographe Seán McGirr a voulu déconstruire avec sa série Auditions. Des portraits de garçons, parisiens, qui rappellent les albums photos de fin d'études à l'américaine, ces fameux school yearbooks éternellement conservés par l'établissement, instantanés d'une époque. Inspiré par « des films d’horreurs des années 1970 comme Sleepaway Camp ou le livre The Boy de Germaine Greer », le photographe irlandais - également designer de mode - a voulu, avec cette série, « créer des personnages inspirants, archétypaux. Les théatreux, les sportifs, les aristos, les voyous… Chacun se métamorphose, momentanément, pour devenir quelque chose de plus drôle qu’un homme mais de plus puissant qu’un enfant. »

Sur un fond unique, ses clichés révèlent une pose faussement timide ou crâneuse et un stylisme précis, explorant les recoins de l'adolescence et les facettes de la masculinité. « J'ai repéré la plupart des modèles dans des skateparks et sur Instagram, raconte Seán. J’ai vu beaucoup de joie et de curiosité en eux, ça m’a facilité le travail. Je trouve que les jeunes parisiens ont quelque chose d’unique. » i-D est donc allé discuter avec certains de ces garçons à l'allure merveilleusement effortless - d'identité, d'école, de génération et de masculinité - pour essayer de comprendre ce qu'individuellement et collectivement, ils avaient d'unique.

AUGUSTIN, 18 ans

Augustin

Comment tu décrirais ta bande de potes ?
Chacun a son propre style, nous sommes tous très différents, on se complète. Quand je vois mes amis, c’est le moment de raconter notre vie, parler ouvertement de ce qui nous tracasse, et même débattre sur des problèmes actuels qui nous captivent.

Tu dirais que l’école t’a aidé à te construire ton identité ?
L’école ne m’a en aucune façon aidé à créer mon identité, si même je l’avais définie. Elle m'a sûrement empêché d’affirmer mes propres goûts : le contact à autrui, en société en général, nous enfonce parfois dans des critères de beauté et de style fermés.

Il n’y a que des garçons dans cette série. Ça donne à voir plusieurs facettes de la masculinité. C’est un sujet qui t’a questionné en grandissant ?
Le concept de masculinité m’a longtemps été inconnu. Je n’y prêtais pas d'importance, et je me comportais comme je l’entendais. Aujourd’hui, je cultive ma différence, je me nourris des expériences d’autres garçons. Je trouve que le travail de Seán en est une belle représentation. Je ne sais même pas si je définis ça comme de la masculinité, c’est plutôt qui je suis avec ma part de virilité, mais aussi de féminité. Cette construction, encore totalement inachevée, a été difficile et l’est encore, comme elle devrait l’être pour tout le monde.

Comment tu décrirais ta génération ?
Du point de vue de l’identité de genre, je pense qu'elle cultive et assume ses différences, que ce soit par les réseaux sociaux, des nouveaux mouvements. Elle profite des combats, entamés au 20ème siècle, qui lui permettent aujourd’hui d’afficher pleinement sa diversité. Je ne sais pas vraiment comment la définir, à part pour dire qu’elle me donne de l’espoir.

YOAN, 19 ans

Yoan

Tu fais quoi dans la vie ?
J'étais en 2ème année de licence de cinéma, mais j'ai arrêté pour préparer le conservatoire de Paris. En attendant je suis serveur, comme tous les apprentis comédiens, je crois.

Comment tu décrirais ton expérience de l'école ?
Je n’étais pas le meilleur de la classe, mais très calme et studieux. Je me raccrochais à ça parce que c'était parfois un peu difficile avec d'autres camarades de classe. En primaire j'étais beaucoup harcelé, donc je n'avais pas de bande. J'avais une meilleure amie. Au collège c'était peut-être encore pire, j'étais dans une nouvelle ville, j'ai dû tout réapprendre. C'est au lycée que je me suis épanoui.

Il n’y a que des garçons dans cette série. Ça donne à voir plusieurs facettes de la masculinité. C’est un sujet qui t’a questionné en grandissant ?
Vu que je n'ai jamais été l'archétype de la virilité, on m'a toujours remis en question. On m'a même demandé plusieurs fois si j'étais un homme ou une femme. Ça me surprend toujours. Mais ma masculinité n’a jamais été un problème. J'avais tellement l'habitude qu'on me questionne, qu'on me harcèle, que je me suis dit : autant faire ce que je veux. Si ça ne plaît pas, ce n'est pas très grave. Ce qui importe, c'est ce qui moi m'importe.

Qu’est-ce qui distingue ta génération ?
On est plus conscients de certaines choses. L'environnement, les problèmes sociaux, le racisme, l'homophobie, la transphobie... On est peut-être un peu plus revendicateurs que nos parents. Eux aussi l'étaient à leur façon, mais on est beaucoup plus exposés avec les réseaux sociaux et les nouvelles technologies. Ça se voit plus.

BARCELO, 23 ans

Barcelo

Qu'est-ce tu peux me dire de ton expérience de l'école ?
J'étais du genre à poser beaucoup de questions. Je voulais toujours avoir tout compris avant d'en sortir.

C'était quoi ta bande de potes ?
Ceux qui mettent un peu l'ambiance dans la classe. Mais on n’était pas vraiment définis par un style, mais plutôt par le pays d'où on vient, la Côte d’Ivoire.

L'école t’a aidé à te construire ?
Bien sûr. Mais c'est surtout la fac. Quand tu es au lycée et au collège tu ne réalises pas forcément que tu joues ton avenir. La fac ça te fait vraiment mûrir. Le rythme est plus soutenu, et tu es livré à toi-même. Tu donnes tout, tu joues moins et t'es finalement obligé de te construire.

Il n’y a que des garçons dans cette série. Ça donne à voir plusieurs facettes de la masculinité. C’est un sujet qui t’a questionné en grandissant ?
Encore plus quand tu es garçon, gay et noir ! Forcément on se questionne, mais c'est ce qui permet de se trouver.

Comment tu décrirais ta génération ?
On a tout. Avant il fallait plus travailler, plus faire d'efforts. Nous, on a tout, on a internet, on a toutes les solutions, les réseaux sociaux pour communiquer. On est en avance sur notre temps ! C'est plus facile.

DAVID, 17 ans

David

Quelle est ton expérience de l’école ?
Je suis en Première, mon expérience n’est pas encore finie, mais je dirais que pour l’instant elle est fatigante et nécessite beaucoup de patience.

C'est souvent à l'école que se forge le style. C'est important pour toi ?
Le style peut être important, il définit la personne et son groupe d'amis jusqu'à un certain point. C’est vrai que maintenant, certaines personnes sont obsédées par la mode et les marques, mais ceux qui se sont vraiment trouvé créent leur propre style. Je définirais le mien comme assez punk/rock, j’aime beaucoup ce côté rebelle.

Tu dirais que l’école t’a aidé à construire ton identité ?
Elle m’a aidé à me connaître. Chaque histoire nous apprend des choses sur nous-même.

Comment tu décrirais ta génération ?
Je dirais qu’elle est trop virtuelle. Il y a trop de téléphones et de technologie, j’aurais préféré naître avant tout ça. J'ai le sentiment que les personnes étaient plus sociables entre elles.

DIEGO, 17 ans

Diego

Que fais-tu dans la vie ?
Je suis en première année de prépa scientifique au lycée Fénelon. Mes parents sont des immigrés péruviens, arrivés il y a 30 ans.

Est-ce que l'école t'a aidé à construire ton identité ou est-ce qu'elle a pu la brimer ?
Un peu les deux. J’ai appris plein de choses, indépendamment des cours. Et j'ai eu des professeurs très intelligents, qui m'ont aidé à grandir, à me former en tant que personne. Mais j'ai eu de la chance. J'ai vu beaucoup de gens qui ne se sentaient pas safe à l'école, qui étaient accablées par les figures d'autorité, déconsidérés ou méprisés.

Il n’y a que des garçons dans cette série. Ça donne à voir plusieurs facettes de la masculinité. C’est un sujet qui t’a questionné en grandissant ?
Oui, il y a un stigma sur la masculinité. Les petits garçons sont élevés avec des injonctions à ne pas pleurer, être fort, bruts, virils. On ne se maquille pas, on ne fait pas trop attention à ses cheveux ou à ses ongles. Je me souviens de la réaction de mes parents quand j'ai acheté mon premier sweat rose. Pour eux c'était juste une façon d'attirer l'attention. Pareil quand je leur ai dit que je voulais me percer les oreilles. C'est bien de le faire, si on le veut. Ça peut inspirer d'autres garçons qui ne se sentent pas libres de le faire.

Comment tu décrirais ta génération ?
Cosmopolite. On a grandi avec internet, les réseaux sociaux. Et je pense que les mèmes sont un nouveau langage. Des gens qui n'ont rien à voir, qui ont des goûts et des attentes complètement différents peuvent communiquer avec des références communes en une image.

CRISTIAN, 21 ans

Cristian

C'est quoi ton expérience de l'école ?
Je suis d'origine vénézuélienne. Dans mon pays, j’allais dans une école avec uniforme, croix sur le torse, bonnes sœurs et militaires - prière et hymne national tous les matins à 7 heures. Je voulais devenir artiste, c'était toute une galère. Là-bas on est obligé de faire des études scientifiques. Cette formation militaire, ce contexte rigide, homophobe, c’était assez intéressant... d'y survivre.

Tu gardes quoi de cette période ?
Si ça m'a laissé quelque chose, c'est la capacité d'aller plus loin, dépasser les bornes. Là-bas, les bornes étaient de tous les côtés : l'école, la crise du pays... C'était la cage, dans la cage, dans la cage. Mais on trouve toujours des subterfuges pour s'en sortir. Faire barrage à cette éducation, ça a nourri mes rêves.

Il n’y a que des garçons dans cette série. Ça donne à voir plusieurs facettes de la masculinité. C’est un sujet qui t’a questionné en grandissant ?
Mon pays est extrêmement sexualisé, donc la question de la masculinité y est très importante. Un homme en France peut faire des choses qui sont impensables au Venezuela, dans le contexte où j'ai grandi. Croiser les jambes, par exemple. On construit une fausse masculinité là-bas, pour ensuite la déconstruire. Personnellement c'est une question que j'essaie de ne plus me poser. Il faut aller au-delà de ça je pense.

Qu’est-ce qui rend unique ta génération ?
Ce qui rend unique la génération de mon pays, ce sont les conditions dans lesquelles on a grandi. Mais la génération à laquelle j'appartiens aujourd'hui, dans ma vie européenne, je pense qu'elle a l'intuition de certaines choses et un acharnement sur certaines questions sociales. En même temps, on vit à travers les réseaux sociaux, donc on est aussi une génération du paraître. Mais c'est aussi une manière de projeter ses rêves.

GABIN, 12 ans

Gabin

C’est quoi ton rapport à l’école ?
Je suis pas trop ami avec l’école, mais en vrai ça va. Je suis le genre d’élève qui travaille, mais pas trop. Et surtout celui qui fait du finger board en cours de dessin.

Tu as une bande de potes ?
Pas vraiment, je reste souvent avec mon meilleur pote, qui s’appelle Antoine et qui fait du skate comme moi.

Justement, parle-moi un peu de ta pratique du skate.
J’ai commencé le skate à 4 ans. Mon père en faisait, c’est lui qui m’a appris. J’en fais à peu près tous les jours après l’école, souvent à Léon Cladel. Je me sens libre quand je skate, et je me suis fait beaucoup plus d’amis par le skate que par l’école. On est tous différents, mais c'est ça qui est bien. On s'entraide tous.

Le skate c'est aussi beaucoup lié au style vestimentaire. C'est quelque chose qui t'intéresse ?
Oh, pas vraiment, mais j’aime bien mettre mon petit pantalon Dickies, mon petit pull de mon sponsor Odilon Paris et une bonne paire de chaussures, Vans ou Adidas. Par contre le stylisme sur ce shooting j'ai adoré, ça fait hyper vintage c'est cool.

Comment tu décrirais ta génération ?
Trop figée sur les écrans !

NAÉ, 20 ans

Nae

Que fais-tu dans la vie ?
Je suis musicien. Je suis venu à Paris à 18 ans pour développer mon projet musical, alors je suis dans une phase assez solitaire, j’ai besoin de prendre du recul pour rendre hommage à mes expériences en chanson.

Comment tu définirais ton expérience de l’école ?
C'est là que j'ai définitivement compris que ma différence n’était pas adaptée pour un cadre scolaire. Pourtant l’école doit être un lieu de savoir, culturel et social, enseigner la tolérance et la différence.

Le cadre scolaire t'as empêché de t'épanouir ?
L’école, c’est dix ans d’une vie. Mon identité y a été dénigrée et rabaissée pendant longtemps, mais mon adolescence m’a permis de créer ma propre culture, de comprendre que des milliers de vies différentes existaient et que j’allais affirmer la mienne. Pour rester optimiste, je pense que cette période de restriction a créé un manque identitaire qui m’a poussé à faire mes propres choix

Il n’y a que des garçons dans cette série. Ça donne à voir plusieurs facettes de la masculinité. C’est un sujet qui t’a questionné en grandissant ?
À 7 ans, je regardais en secret dans ma chambre La cage aux folles car je n’avais pas le droit. Et en y repensant, toute ma masculinité est basée sur ce film.

Comment tu définirais ta génération, en quoi elle est différente des précédentes ?
Maintenant nous avons le pouvoir de faire passer des messages très facilement, de développer notre passion et d’en faire notre propre emploi. C’est une chance mais la différence, c'est peut-être que l’amour passe aujourd'hui par des interférences électroniques.

COSTA, 18 ans

Costa

Tu fais quoi dans la vie ?
Je suis en terminale Arts Appliqués dans un lycée à Bondy.

Comment tu décrirais ton expérience de l'école ?
Jusqu'au collège, j'étais très discret. Au lycée j'ai su vaincre ma timidité, et maintenant je suis une personne plutôt extravertie. J’essaye de faire rigoler tout le monde, même si mes blagues ne sont pas très drôles.

Elle est comment, ta bande de potes ?
Très soudée. J’ai un groupe de pote à Paris, uniquement des filles, dont ma meilleure amie que je connais depuis la maternelle. J'ai deux autres très bons amis, dans mon lycée à Bondy, avec qui j'ai la même relation, très fusionnelle.

Les bandes dans ton école se définissent par le style ?
Oui, il y a des populations de lycéens ou d'étudiants qui sont segmentés par leur style vestimentaire et leur style de vie. Les « intellos », par exemple, auront un style différent, un style de vie différent. Le style c'est la première chose qu'on voit d'une personne. Après, on a tous des modes de vie différents, mais ce n'est pas pour autant qu'on ne peut pas tous bien s'entendre.

Comment tu décrirais ta génération ?
On est une génération très segmentée, on est tous très différents, mais en même temps, tu nous mets en soirée ou en classe, on va savoir se rapprocher, trouver des ressemblances, communiquer. On est différents mais on peut se rassembler et n'être qu'un.


Photographie : Seán McGirr

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