Photographie Stephen Hamel

1993 : quand keanu reeves racontait à i-d sa découverte du bouddhisme

En 1993, avant que la méditation ne devienne une mode, Keanu Reeves racontait à i-D comment le bouddhisme avait bouleversé sa vie.

par Stephen Hamel
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27 Juin 2019, 9:35am

Photographie Stephen Hamel

Cet article a initialement été publié dans le numéro d'i-D 115 d'i-D intitulé The Sound Issue, publié en 1993.

Keanu Reeves est sans aucun doute le jeune acteur le plus sexy de sa génération. Pourtant, du guitariste transpirant dans les deux Bill and Ted, à l'agent du FBI sous couverture déguisé en surfeur dans Point Break, en passant par l'impressionnable jeune aristocrate des Liaisons dangereuses, et plus récemment, le malheureux Jonathan Harker dans Dracula de Francis Ford Coppola, Keanu intrigue autant qu'il fascine.

D'abord, pourquoi le trouve-t-on (oui, les filles et les garçons) si irrésistible? Ce n'est pas un canon à la Patrick Swayze, un Tom Cruise propret ou un prince charmant à la Jason Priestley. Au lieu de ça, il a ce charme maladroit et intact, cette posture décontractée, cette innocence rétive; sa personnalité a quelque chose de totalement spontané qui le rend très attirant. Son côté boy-next-door glamour aurait été parfait pour le Hollywood des années 1930.

Mais est-il un véritable acteur ou ce gars semblable à son personnage dans Bill and Ted, qui parvient à décrocher des rôles bien trop ambitieux pour son fragile talent ? Les opinions diffèrent. Il incarne à merveille ce fils rebelle d'un homme d'affaires dans My Own Private Idaho, le conte de Gus Van Sant autour des marginaux de Portland dans l'Oregon : une mise à jour d'Henry IV dans lequel il évoluait aux côtés de River Phoenix, dans un cercle de drogués et de squatteurs avant de tenter de revenir au monde sérieux, rejetant ses anciens amis pour leur préférer le costume de son père.

Les réactions au Dracula de Francis Ford Coppola ont été moins positives. Reeves n'est pas à l'aise avec l'accent anglais, sans parler de son rôle insignifiant dans le film, en témoignent ses prononciations comiques de jurons anglais comme "blooming" et "bloody." Né à Beyrouth en 1964 et élevé à New York et Toronto, Keanu a commencé sa carrière d'acteur à l'âge de 15 ans avec un premier rôle dans Youngblood (1986), un film mêlant romance et hockey sur glace, réalisé par Rob Lowe. Passionné de punk et bassiste dans le groupe de rock Dog Star, la carrière de Reeve a sans doute un peu été déterminée par son (beau) visage.

Pourtant, il semble avoir échappé au sort de brat pack, ces acteurs apparus au début des années 1980 dans des films destinés à un jeune public - Charlie Sheen, Kiefer Sutherland, Rob Lowe et Emilio Estevez - qui ont connu des débuts de carrière brillants mais ont fini dans des films douteux. Reeves est déjà allé plus loin : de nombreux acteurs s'accordent à dire que les réalisateurs Bertolucci, Scorsese et Coppola sont les plus prisés; il a travaillé avec deux d'entre-eux. Sa carrière peut être perçue comme le signe que les jeunes acteurs sont aujourd'hui en train de prendre le pouvoir sur Hollywood. Aucun des réalisateurs nommés (ni Gus Van Sant, par ailleurs) n'attirent réellement le public : leurs films ne sont pas vraiment rentables (même si Dracula ne s'en est pas trop mal sorti) et ils ont besoin d'acteurs comme Keanu, dont le talent égalera peut-être un jour celui de Robert De Niro, Harvey Keitel et Christopher Walken.

On pourrait comparer Reeves et Mel Gibson, qui ont tous les deux commencé par des rôles de bellâtres et sont sortis du stéréotype en incarnant des personnages plus risqués (on retrouve Keanu Reeves dans Beaucoup de bruit pour rien, judicieuse adaptation de Shakespeare réalisée par Kenneth Branagh qui s'est révélée être un bon choix pour Reeves, plutôt qu'Hamlet de Gibson). Historiquement, ces acteurs, favoris du public et des caméras, s'en sortent plutôt bien. Et si les critiques ne s'accordent toujours pas sur la qualité du jeu de Reeves, il est davantage qu'une garantie pécuniaire, d'ailleurs, les propositions de rôles continuent de pleuvoir. Il joue dans Beaucoup de bruit pour rien, mais il a un projet plus excitant à l'horizon (qui sortira sûrement l'année prochaine), une interprétation de Siddhartha dans The Little Buddha de Bernardo Bertolucci. Pour l'instant confidentiel, le projet de The Little Buddha plante son décor de conte de fée dans un contexte contemporain. C'est l'histoire de la réincarnation d'un lama, qui fait écho au mythe de Siddhartha, histoire centrale dans le bouddhisme. Le prince Siddhartha est né dans le luxe et nie ses privilèges pour poursuivre une quête spirituelle. Après plusieurs années de privation et de méditation sous un arbre, il atteint enfin le nirvana....

Le film promet d'être spectaculaire. Filmé à Kathmandu et Seattle, il réunit la même équipe photographique que Le dernier empereur. A priori, du bouddhisme pour les masses. Mais pour Keanu Reeves, Siddhartha est plus qu'un rôle parmi tant d'autres. « Il était spirituel, en rédemption sociale, un radical » affirme t-il avec le respect d'un novice. « Il est devenu un libérateur. Les gens ont imité sa pratique et ses habitudes. » Absorbant le bouddhisme dans les livres et plus tard au Népal, en contact direct avec des lamas, l'expérience semble avoir profondément affecté l'acteur. « On est vivifié par eux » dit-il à propos des lamas. « Même maintenant, quand je lis des livres je me sens envahi d'une énergie particulière. Je la sens dans ma colonne vertébrale et dans mon dos. Je me lève d'un coup. Je reste éveillé plus longtemps, je suis plus actif. c'est vraiment, vraiment cool ! »

Le réalisateur et photographe Stephen Hamel a rencontré Reeves au Népal, juste après la fin du tournage. La conversation dévoile un Keanu Reeves plus introspectif et pensif que d'habitude. « C'était très important pour lui » affirme Stephen Hamel. « Il est submergé par un tourbillon d'expériences qui l'ont beaucoup affecté, et ont initié sa remise en question. » Reeves est très sérieux à ce sujet. On n'imagine pas le Keanu de Bill and Ted'nous parler de dharma - mais ce rôle remonte à cinq ans déjà. Le jeune acteur s'est-il transformé en bouddhiste ?Il est peut-être encore un peu tôt pour le savoir.

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Peux-tu revenir sur ta rencontre avec Bernardo Bertolucci et sur la façon dont le projet The Little Buddha a commencé ?

Bernardo m'a remarqué dans My Own Private Idaho. Je ne connais rien au bouddhisme. Quand j'étais petit, ma mère avait des objets chinois, donc Bouddha a toujours été cet espèce de gros monsieur planté quelque part dans le paysage de mon enfance. Ma famille n'est pas chrétienne. Ma mère est anglaise et ne s'intéresse pas à l'Église, nous n'avons pas de culture religieuse occidentale. Quand j'étais petit, je posais beaucoup de questions sur Dieu. à tel point que j'ai fini par rejoindre un groupe d'étude de la bible, mais j'ai fini par trouver ça assez ennuyeux.

J'ai rencontré Bernardo dans un hôtel new-yorkais, où il m'a expliqué l'histoire de son film. Il m'a parlé des lamas qu'il avait vu, du fait qu'il n'était pas religieux à l'origine et que ses rencontres avec des bouddhistes l'avait directement influencé. Je me suis mis à pleurer pendant qu'il me racontait l'histoire, j'étais très heureux qu'il me partage son histoire. Quand je dis que je pleurais, je n'étais pas non plus en sanglots, mais j'étais extrêmement ému. Son histoire était douce et touchante : j'étais touché parce qu'il était touché.

Pendant que tu tournais Much Ado About Nothing en Italie, tu as rencontré l'acteur Brian Blessed qui t'a aidé à te préparer pour The Little Buddha.

Quelque chose chez Brian Blessed m'a fait pensé qu'il avait beaucoup médité. C'est un acteur, il a escaladé le mont Everest, et je me sentais tellement à l'aise en sa présence que j'ai voulu l'interroger sur le dharma (vérité). Je lui ai donc proposé qu'on se voit pour qu'il me parle de méditation. Il m'a appris comment méditer : c'était l'une de mes premières expériences et j'ai tout de suite été pris par une forme de magnétisme. Au cours des trois mois passés avec lui, j'ai rencontré des bouddhistes un peu partout. Sur la route vers Florence pour rejoindre ma soeur, j'ai récupéré un auto-stoppeur et lui ai demandé de but en blanc s'il était bouddhiste. Et oui, il l'était. Ça m'est arrivé de nombreuses fois. Parfois, les réactions étaient un peu plus plus agressives, on me disait de m'occuper de mes affaires ! Les bouddhistes ont un réel pouvoir. Des énergies plus fortes, je suppose.

« Un Bouddhiste ne vous fera pas répéter 14 fois " je vous salue Marie " avant de vous donner de la nourriture. »

À partir de quel moment t'es-tu totalement plongé dans le bouddhisme ?

J'ai commencé lire des livres à ce sujet alors que je tournais encore Much Ado About Nothing, et je me suis mis à pratiquer les différentes postures. J'ai d'abord fait l'apprentissage des nobles vérités : la souffrance, la cause de la souffrance, le chemin qui mène à la souffrance, et la sensation de souffrance. Les bouddhistes ne croient pas au « sujet individuel ». Le « je » - ce que nous appelons l'ego en Occident - n'existe pas. Quand j'étais au Népal pour des retouches de costume, j'ai rencontré un « maître », un Rimpoche (un adepte bouddhiste), qui travaillait avec Bernardo. J'ai fait quelques séances individuelles avec lui, nous avons médité et abordé de la notion de « moi » ; il est important de l'assimiler, et de s'intéresser ensuite à des aspects plus subtils, pour s'orienter vers la compassion la sagesse et la gaité. J'ai traversé des choses terrifiantes quand j'ai commencé à travailler avec le Rimpoche et à gérer mon rapport à la subjectivité : c'est douloureux d'abandonner cette notion du « je » lui-même. Le Rimpoche m'a dit un jour de ne pas le croire sur parole ! Il faut faire l'expérience soi-même, s'y confronter. C'est la force du Bouddhisme : ce n'est pas du prosélytisme. Un Bouddhiste ne vous fera pas répéter 14 fois « Je vous salue Marie » avant de vous donner de la nourriture. Les bouddhistes s'intéressent à la vérité. Ce qui compte, c'est l'amour, la compassion, la gentillesse.

Tu as eu envie de devenir monk ?

Non, mais je pense qu'une partie de moi en avait très envie. Je pense que je cherchais à prendre un virage. Il y a en chacun quelque chose qui est capable de dépassement et ce n'est que maintenant que je considère réellement le bouddhisme. Je vais continuer à l'étudier très attentivement.

Comment le bouddhisme a influencé ton métier d’acteur ?

Ça fait maintenant 10 ans que je m’entraîne pour être le meilleur acteur possible. Je m’observe, je questionne à chaque instant ce que je ressens, j’étudie les expressions corporelles, j’essaie de saisir au mieux les conséquences émotionnelles et intellectuelles de mes relations. Et ça m’aide. C’est très thérapeutique, en un sens. Une manière de se forger l’esprit.

La première scène que tu as tournée pour le film était celle de l’éveil de Siddhartha. Comment t'es-tu préparé ?

J'ai tenté de m’emplir de calme, de sérénité, de me laisser envahir par le vide. Bernardo avait avec lui une photo de l’expression faciale qu’il voulait de moi. Je n’avais qu’à me concentrer dessus et l’invoquer.

On t’a imposé un régime alimentaire très strict, notamment pour la scène où Siddhartha est nu et meurt de faim dans la forêt. Comment l'as-tu vécu ?

Putain… tu sais que j’adore bouffer ! C'est une des plus grandes joies de la vie ! Mais je me suis préparé à cette scène pendant des semaines, il fallait se retenir. Je mangeais une orange et je buvais dix litres d'eau par jour. C'est fou comme les choses se révèlent à toi, ! On va dire que c'est un des avantages. Siddhartha est un homme qui cherche du répit dans la vieillesse, la souffrance et la mort. Il est à la conquête de son propre corps, de ses désirs, de sa faim. Il se teste lui-même et se dit : « si je parviens à surpasser mes désirs, je serai libéré ». On devrait tous lire des livres du Dalaï-Lama, il est très éloquent. En ce moment, je suis en train de lire Kindness, clarity and insight, et je conseille cette lecture à tout le monde.

Comment décrirais-tu le film ?

C'est une fable, dans laquelle Siddhartha est représentée avec beaucoup d’émotion et de compassion. En tout cas c’est mon point de vue. J'essaie d'exprimer et de magnifier la douleur que cet homme a pu ressentir.

Comment penses-tu que les Bouddhistes vont réagir à ce film ?

Je ne sais pas, je ne l'ai pas encore vu.

Satyajit Ray était contre l'idée de faire un film sur l’histoire de Bouddha. J’imagine qu’il n’est pas le seul à penser ça.

Le film ne raconte pas l'histoire de Bouddha. C'est une représentation de Siddhartha et de sa vie. Bernardo était conscient de la responsabilité qu’il prenait, il a marché sur des œufs. La tradition, les rituels et les pratiques sont montrés de manière très précise et fidèle dans son film, et l'apprentissage du dharma est subtil, riche et profond, ce qui devrait aider, j’espère, à convaincre les plus sceptiques.

Tu as hâte de retourner à Los Angeles ?

L'Amérique a quelque chose d’incroyable, ça en devient parfois ridicule et difficile à croire ! [il rit aux éclats] En passant du temps ici, au Népal, j'ai pris conscience de la puissance de l’industrie et de la technologie américaine. C’est très beau, en un sens, mais très frustrant aussi. Le potentiel des États-Unis dans ce domaine est immense. Ce pays pourrait, s’il le voulait, aider tout le monde avec ses idées et ses machines. C’est ce qu’on devrait faire.

Je n’avais jamais rien vu de comparable au Népal avant d’y mettre les pieds. C’est incroyable, ce choc des cultures et des modes de vie. Comment tu l’as vécu ?

Bizarrement j’étais très à l’aise, rien ne me semblait vraiment étrange. Ça tombait sous le sens. Et puis j’adore les vaches, et il y en a partout ! La chose la plus intense que j’ai faite, c’est une soirée que j’ai passée sur les terres sacrées où ils brûlent leurs morts. Le soleil se couchait. D'un côté il y avait le temple Hindu, des singes et des chiens ; de l'autre des gens qui priaient et qui préparaient les corps à la crémation. Des enfants jouaient dehors et vendaient de la nourriture, les chiens jouaient avec les singes, la rivière coulait en contrebas, le soleil se couchait et toute la vie était là, devant mes yeux. Je n'ai pas grandi dans une ferme, j'ai grandi dans une ville. En tant que jeunes blancs bourgeois, il y a forcément des choses qui nous échappent, mais qu’on arrive parfois à se prendre de plein fouet – le jour qui se lève, les joies, les enfants, les débuts, les fins, le respect, le sacré… J’ai vraiment vécu cette soirée comme un privilège, le seul fait de pouvoir être là avec tous ces gens était incroyable. L’un des des moments les plus marquants de mon temps passé là-bas.

Donc, tu retournes à Los Angeles dans deux jours.

Mec, tu ne vas pas me croire mais j'ai eu des visions, dans ma baignoire, du moment où j'allais rentrer à la maison. Je me suis vu m'allonger sur ma pelouse, me renverser du vin rouge sur la tête et me dire « oublie tout, deviens un homme ordinaire, qui mange, qui chie, qui aime et ne fait pas grand-chose d’autre ». Sérieusement, j’ai hâte de retrouver mes amis, ma famille, de faire du vélo, de traîner à droite à gauche, de lire, de me détendre et de bouffer du crabe. J'ai fait envoyer tous mes livres chez moi – j'ai envie d’étudier toutes ces doctrines plus en profondeur, et peut-être même devenir bouddhiste. Dans mon monde, la vie se résume à discuter avec ses potes, se balader, décompresser. C’est parfois difficile d’aller au fond des choses. Mais tout ce qu’on veut, c’est être heureux, à l'aise, vivre dans le confort et la joie. La majeure partie d’entre nous ne voit pas plus loin que ça. On veut tous prier quelque chose, on est tous convaincu qu’il y a quelque chose de plus grand que nous – moi oui, en tout cas. Ce voyage m’a ouvert les yeux, j’ai pu faire l’expérience de tout ce que je viens de te dire.


Crédits

Texte et photographie par Stephen Hamel.
Recherches complémentaires par Matthew Collin, David Eimer et Stephanie Dosunmu.

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