johnny hallyday, l'idole d'une révolte qui n'a jamais (vraiment) existé

Johnny Hallyday appartient à une génération qui a revendiqué sa différence en choisissant de ne surtout pas ressembler à celle de ses parents.

par Marion Raynaud Lacroix
|
07 Décembre 2017, 12:55pm

En 1960, Jean-Philippe Smet fait sa première apparition télévisée. Pantalon en cuir, guitare et sourire d’ange, il est présenté sous le nom de Johnny Hallyday, « américain par son papa et français par sa maman ». Line Renaud ne s’y est pas trompée : le chanteur est suffisamment timide pour faire son entrée dans la télé familiale mais assez mystérieux pour séduire massivement les jeunes. Du nom et de ses origines, rien n’est vrai - mais peu importe. Cette bâtardise lui donne une liberté inouïe, celle de bâtir sa propre mythologie.

Cinquante albums plus tard et des millions de disques vendus, nombreux sont les Français à rester sans voix après l’annonce de sa disparition. Ceux pour qui il a été une idole mais aussi ceux qui entendent dans ses chansons la bande-son d’un moment, d’une époque et bien souvent, d’une jeunesse. Celle à laquelle appartient Johnny a marqué l’histoire. Alors qu'elle semblait vouée à imiter ses aînés, les années 1960 l'ont vue accéder à une nouvelle place : considérée comme un groupe social à part entière, elle décide qu'elle ne marchera pas dans les traces de ses parents. Fan de la première heure, Emmanuel Laurentin est historien, animateur et producteur chez France Culture. Pour i-D, il a accepté de revenir sur ce qui a fait de Johnny Hallyday une icône de la jeunesse, capable de rompre les barrières sociales et de faire le pont entre plusieurs générations.

On a continué de désigner Johnny comme « l’idole des jeunes » jusqu'à sa mort, à l'âge de 74 ans. Pourquoi cette expression lui colle-t-elle autant à la peau ?
« L’idole des jeunes » a été un énorme succès au moment de sa sortie, c’est le titre qui l’a révélé au grand public. Ça a été une révolution. Le début de sa carrière bouleverse totalement la vision de ce qu'est un musicien à cette époque. Il est alors à l'inverse de tout ce qu'on fait dans les années 1960 : c'est un personnage qui, par son attitude (moquée à ce moment-là), ses jeux de jambes, sa façon de se rouler par terre, son jeu d'épaules - rompt avec les habitudes de la chanson française. Les hit-parades - qui ne s'appellent pas encore ainsi - plébiscitent Bob Azzam, avec sa chanson orientalisante « Ya Mustapha » ou encore Edith Piaf. Entre la gestuelle de Piaf ou d'Aznavour - qui compose pour lui dès cette époque-là - et celle de Johnny, une rupture s’opère dans la façon dont le corps se meut sur scène. C'est d'ailleurs la scène qui va faire Johnny Hallyday et non pas le disque, qui servira seulement de support à la scène. Il se produit comme un artiste de cirque, fait des dates tous les jours, voire même deux par jour, se déplace sur tout le territoire, va dans de toutes petites villes où personne n'a encore entendu ce type de musique... Le public s'est attaché à Johnny parce qu'il s’est fait le porteur de musiques que personne n'avait jamais entendues auparavant.

Dans les années 1960, il est le fer de lance de la génération « yé-yé ». Qui est cette jeunesse et en quoi se distingue-t-elle de la précédente ?
Elle se distingue d'abord parce que pour la première fois, on parle vraiment des « jeunes ». C'est l'époque où le sociologue Edgar Morin travaille sur cette notion et invente le terme de « yé-yé ». Cette classe d’âge se différencie par sa capacité à se détacher de la précédente et de celle d'avant, de ses parents et de ses grands-parents. Elle adopte une autre tenue vestimentaire, alors que jusque-là, les jeunes hommes qui travaillaient portaient tous un costume cravate. Dans les films de James Dean ou chez les héros de Graines de violence - un film américain qui a beaucoup marqué cette jeunesse - on sent bien la volonté d'un nouveau vestiaire et de pratiques différentes qui vont être facilitées par l’arrivée de la technologie. C'est la naissance du transistor : on n'écoute donc plus la radio avec ses parents. Certaines radios, comme Europe 1, (première radio de l'époque), conçoivent des programmes spécifiquement pour cette classe de jeunes. C'est aussi le début de Salut les copains, à la fois en radio et en presse écrite. Les pratiques des jeunes commencent à se distinguer très nettement de celles des parents et elles font peur à la génération précédente. Les Blousons Noirs sont là et rendent visible une violence qui semblait ne plus exister. D'un seul coup, des gens se mettent à casser des chaises durant des concerts et on considère ça comme une véritable révolution. Les premiers concerts de Johnny Hallyday sont d’ailleurs parfois interdits par les municipalités pour des raisons de sécurité publique. Il y a donc une scansion qui se met en place dans le rapport entre les générations et Johnny Hallyday en est l’un des porteurs.

Dès ses débuts, il a cultivé une image proche de grandes stars américaines comme Elvis Presley ou James Dean. Pourquoi l’influence de l’Amérique est-elle alors si forte sur la sphère culturelle et musicale en France ?
En 1960, seulement quinze ans ont passé depuis la libération par les forces américaines. Il y a encore beaucoup de bases américaines sur le territoire français puisque De Gaulle ne décidera qu’en 1966 que la France quitte le commandement intégré de l'OTAN. Il y a donc une forme d’accoutumance à l'américanisation, qui est d'ailleurs complexe puisqu'une partie de la société française la refuse en considérant que les films américains pervertissent la jeunesse. Mais une autre partie de la France de ces années-là est au contraire avide de cette culture. À partir de 1946, les accords Blum-Byrnes libéralisent l'accès des films américains au marché français et permettent leur arrivée massive. Il s’agit des films d'Howard Hawks, de John Ford, qui n'ont pas forcément été vus par la jeune génération avant la guerre à cause de l'Occupation. Là, d'un seul coup, cette culture arrive en masse par le biais des superhéros, des comics, mais aussi par les écrans. Face à cet engouement, une partie du pays se cabre, parce qu’elle y voit un abandon de la culture française. En adaptant des titres en français, Johnny Hallyday a fait partie de ceux qui ont accommodé la France à l'Amérique : il a fait l'Amérique en VF, à une époque où elle était préférée à la VO. Les Français se sont approprié l’Amérique, Johnny a d’ailleurs chanté des titres de compositeurs américains. On les comprend, on garde le rythme, les danses, le twist, le madison, mais elles sont faites par un Français.

L’hommage unanime qui lui est rendu le range du côté d’un patrimoine commun, d'une forme d'identité française. Qu’est-ce qui est si fédérateur chez Johnny Hallyday pour parvenir à abolir les frontières sociales ?
Je pense que c'est un personnage qui a réussi à pousser l'image de la révolte sans être vraiment dedans. Il a joué le jeu de la société, de la consommation, de la Vème République - celui qu'on attend d'une vedette nationale - avec de temps en temps, des sortes de poussées virtuelles de révolte s'arrêtant toujours à temps. Certes, on casse des chaises dans des concerts de Johnny Hallyday mais à la fin, il fait du yé-yé et des musiques beaucoup plus calmes. Quand il se roule sur scène, il y a bien sûr une dimension de colère, mais elle ne sort jamais de ce cadre. Il permet de laisser entendre qu'on peut se révolter, qu'on peut tout casser mais finalement, à part casser des chaises on ne détruit pas grand-chose. Ça n'a rien à voir avec la révolte qu'on a pu connaître postérieurement. Il est presque rassurant dans cette position : à la fois symbole de la révolte, il plaide aussi une forme de réconciliation. Son travail n’a pas de véritable dimension révolutionnaire. C'est d'ailleurs pour cette raison qu'il est considéré par une partie de la gauche comme une personnalité de droite (ce qu'il n'a jamais vraiment nié) : il était plutôt du côté de l'ordre et n'a jamais participé à des mouvements de révolution. Il a un jour chanté « Jésus Christ est un hippie », mais pas comme un hymne révolutionnaire, plutôt parce que c’était dans l'air du temps, dans le « peace and love » et qu'il fallait suivre. Mais c’est aussi quelqu'un qui plutôt que de suivre, a souvent essayé d’anticiper. Il a compris que son rôle de leader de la chanson française plus ou moins rock'n'roll consistait à attraper de nouvelles vedettes, de nouvelles écritures, de nouvelles musiques et de se les approprier.

Johnny a gardé un public particulièrement fidèle tout au long de sa carrière, et des fans qui l’ont suivi depuis ses débuts. Pourquoi est-il aussi emblématique de ce phénomène de « fan » ?
Il est emblématique de la naissance d'une société du spectacle moderne, de mythologies telles que Roland Barthes les a décrites dans les années 1960. Je ne sais pas si Johnny Hallyday en est à l’origine mais c'est bien quelqu’un qui y a participé et qui a toujours été présent dans ce genre d'enjeux. Il a par exemple compris assez tôt avec ses producteurs qu'il fallait faire les grands stades, que l'ère était au gigantisme, au Parc des Princes, à la tour Eiffel... Il y a chez lui cette capacité à sentir l'époque et effectivement, cette volonté quasi industrielle de faire du spectacle grandiose. Cela correspond à la massification de la musique moderne, du rock'n'roll, de la variété et à un nouveau mode de consommation de la musique. Johnny a toujours été dans un mode spectaculaire de la représentation, il a très vite compris que le Golf-Drouot, c'était bien pour commencer mais que pour rester, il faudrait rapidement qu’il passe au stade supérieur.

L'exposition « Johnny » est à découvrir à la Galerie Joseph - Turenne jusqu'au 23 septembre.

Tagged:
FRANCE
Features
fans
rock
jeunesse
france culture
johnny halliday
emmanuel laurentin
feauture