izïa higelin, camille claudel et les femmes viriles

Dans le "Rodin" de Jacques Doillon en compétition officielle du festival de Cannes, la musicienne donne la réplique à Vincent Lindon et incarne Camille Claudel.

par Malou Briand Rautenberg
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29 Mai 2017, 8:20am

"Je suis une femme virile." Cette phrase est de toi mais elle aurait pu être de Camille Claudel que tu incarnes dans le Rodin de Jacques Doillon…
Oui, je me souviens bien de cette phrase. C'est un concept que j'ai imaginé pour combler le manque de termes dont la langue française dispose à cet égard. Ces deux mots me correspondent: je me sens très féminine mais aussi solide. On n'a pas d'équivalent féminin pour "virilité", ce terme qui reflète la force, la masculinité poussée à son paroxysme. La féminité exacerbée n'est pas la force. Or moi, je me sens femme absolue, tellement femme que ma féminité en devient forte, frondeuse, puissante. Cette virilité, Camille Claudel la portait en elle. C'était une femme virile, extrêmement moderne, indépendante, vivant seule. Une femme en avance sur son temps. Elle aimait la mode, aussi. Elle collectionnait les chapeaux, découpait des silhouettes dans les magazines. Dans une scène du film, on la voit porter un petit costume de bain que Rodin lui avait offert. Camille l'avait explicitement demandé dans une lettre adressée à son amant et qu'on a retrouvée. C'était une femme avec une grande assise et les pieds bien ancrés dans le sol: virile et féminine. Sans doute aurait-elle été d'accord avec moi sur ce point. 

Aujourd'hui, je te découvre apprêtée, dans une suite Chanel et vêtue d'une robe de leur collection. Hier, à l'écran, dans Rodin, tu portais l'habit sobre et sombre d'une sculptrice. Tu as l'air très à l'aise dans l'un comme l'autre.
Oui, j'ai besoin de ces deux rôles pour exister. Cette petite parenthèse cannoise n'est pas arrivée dans ma vie par hasard. J'ai du mal avec tous ces dîners, ces soirées, ces séances photos... Je suis angoissée à l'idée de ne connaître personne en soirée, d'être déplacée. Je prends tout ça trop à coeur. Je suis du genre à fuir les défilés, les soirées mondaines. Pourtant Cannes m'a fait dédramatiser tout ça. J'ai découvert des femmes géniales chez Chanel, elles m'ont sans doute aidé à prendre ce festival avec plus de légèreté que je ne l'aurais fait seule. À chaque fois que je vais chez Chanel, j'en ressors heureuse. Qui sait, je vais peut-être y prendre goût à ces belles robes et ces paillettes? Ça ne m'empêchera pas de boire des demis à la gare de l'Est en jouant au flipper! Ma vie est un mélange des deux et c'est ce qui en fait la beauté, aussi. 

Comment t'es-tu glissée dans la peau de Camille Claudel, sculptrice et maîtresse de Rodin ? 
Tout s'est fait assez naturellement. Bien sûr, je me suis documentée, j'ai bossé mon rôle, j'ai lu ce qu'elle avait écrit. Mais je n'ai pas ressenti le besoin d'en savoir tant que ça. Je l'ai comprise, cette femme, sans doute parce que je suis musicienne et qu'elle était artiste. Les artistes ne sauvent pas des vies. Mais quand même, la création nous lie, indéniablement. 

Peut-être que vous avez sauvé des vies, Camille et toi. Tu ne penses pas ?
Sans doute. Quand tu fais de la musique, tu pénètres dans la vie des gens. Ils t'écoutent en se levant, en prenant le métro, dans les embouteillages, en faisant l'amour, en berçant leur enfant: tu deviens malgré toi la bande-originale de leur vie et tu es hantée par le quotidien de ces personnes qui t'ont écrit pour te dire à quel point ta musique a changé un bout de leur existence. Camille Claudel a dû nourrir ces pensées-là, sans jamais pouvoir les atteindre. 

Camille Claudel oscillait entre ses désirs d'être aimée, reconnue dans son travail et indépendante à la fois. Pourquoi a-t-elle eu autant de difficultés à concilier tout ça, selon toi ?
Camille était de nature fragile et ce qui lui est arrivé dans la vie ne l'a pas aidée: sa relation destructrice avec Rodin, son manque de reconnaissance, la frustration qui en a découlé, nécessairement. Elle savait qu'elle était un génie : d'ailleurs, elle le dit dans le film. Elle savait que ce qu'elle était en train de faire allait changer l'art de sculpter à tout jamais. En tant que musicienne — et non pas en tant que comédienne, répondant à la vision d'un metteur en scène — je suis amenée à créer des objets, des émotions. Je ressens donc toute la frustration que Camille a pu subir elle aussi, en étant incomprise, parce qu'elle était une femme et parce qu'elle était révolutionnaire. Elle était anachronique. Aujourd'hui, des centaines de Camille Claudel existent: elles sont reconnues, applaudies, comprises. Elles sont invitées à Cannes! 

C'était aussi une femme qui plaçait son art au-dessus de tout. On la voit combattre les élans de son cœur avec beaucoup d'ardeur. Elle n'a pas toujours été tendre avec Rodin (et il le lui a bien rendu). Toi aussi, tu es du genre à placer ta musique au-dessus de l'amour?
Absolument pas! L'amour avant tout. C'est le moteur de la vie, de la création. La vie change quand on tombe amoureux. En ce moment je suis folle d'un garçon formidable et sincèrement, je me sens différente et hyper bien. Je n'ai pas besoin de cet amour, je suis indépendante et mes amis me procurent assez de plaisir pour m'en satisfaire. Mais j'aime saisir les moments de joie, quels qu'ils soient. Tout à l'heure, j'étais avec un ami sur la plage, on buvait du rosé face à la mer, c'était simple mais c'était beau, je me sentais bien. Je suis très émotive donc j'ai tendance à décupler le plaisir de ces petits instants. L'amour, c'est pareil pour moi: des instants de bonheur à chérir et protéger. Sans ça, je n'existerais pas. Il faut tout prendre dans la vie : la tristesse, l'amitié, la scène, l'amour, la joie et tout magnifier, toujours. 

C'est la vie intense ?
Oui, c'est l'intensité qui me guide. Et même si c'est parfois éreintant, c'est mon moteur. Et la promesse de me réveiller un matin sans regrets et sans l'impression d'être passée à quelques centimètres de mon existence. 

Credits


Texte : Malou Briand Rautenberg 
Photographie : Julien Mignot
Izïa Higelin porte une jupe en mousseline de soie et plumes de la collection Printemps-Eté 2017, une veste en cuir, cuir surpiqué et velours de la collection Métiers d'Art Paris-Cosmopolite 2016/17 et un collier "Signature Surpiquée" en or blanc 18k et diamants et bague "Coco Crush" en or blanc 18k et diamants.
Mise en beauté : Sandrine Cano Bock, Make up Artist Chanel. Soin : Hydrabeauty Micro Crème, Teint Les Beiges Touche de Teint Belle Mine 30, Les Beiges Poudre Belle Mine Ensoleillée Médium, sur les pommettes Création Exclusive Coco Code, sur les yeux Ombre Première Terre Brûlée, calligraphie de Chanel Hyperblack, Stylo bleu Waterproof Noir Pétrole, mascara Le Volume de Chanel Waterproof Noir, sur les lèvres Rouge Coco Shine Noir Moderne. Sur les mains, Body crème excellence jeunesse corps et mains, La Base, le Vernis Ballerina, le gel coat. 

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