comment vivait et se défendait la communauté gay en urss ?

Le chercheur français Mathieu Lericq établit une histoire sociale de l'homosexualité sous l'ordre soviétique et relève la pluralité des situations communistes. Comment l'idéologie touche-t-elle les corps ? L'intimité peut-elle devenir un espace d'oppressi

par Micha Barban Dangerfield
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27 Février 2017, 12:00pm

Le mur de Berlin est tombé à l'ouest. La chute aurait pu plier de l'autre côté du rideau de fer et il aurait alors fallu écrire une tout autre histoire. Aujourd'hui, dans l'imaginaire collectif occidental, le bloc de l'Est prend la forme d'un grand monstre froid imposant une oppression sans limites aux pays qui l'ont un jour composé. Par quels moyens survivait donc la marge ? Étouffait-elle davantage qu'à l'ouest ? Comment vivait-on en tant qu'homosexuel sous l'URSS ? Le chercheur Mathieu Lericq tente de répondre à ces questions en établissant une histoire de l'homosexualité sous le communisme soviétique. Une histoire sociale reposant sur la façon dont les homosexuels, en tant groupe, s'organisaient, s'opposaient et survivaient. Il s'agit également pour Lericq de relever la pluralité des pratiques et des politiques touchant à l'homosexualité dans un bloc bien moins homogène qu'on ne le pense. Il organisait ainsi avec Jérôme Bazin et Arthur Clech une conférence internationale au début du mois de février intitulée «Homosexualité communiste (1945-1989)». Une thématique également présente dans le dernier numéro de DIK Magazine auquel Mathieu Lericq a pris part. À travers ces initiatives, le chercheur français restitue une imagerie gay soviétique et interroge la façon dont les communautés homosexuelles interagissaient malgré le poids de l'ordre communiste. i-D l'a rencontré pour parler de marges, de liberté et de lutte.

Pourquoi vous êtes-vous intéressés à l'homosexualité dans les pays communistes ?
Cela s'est passé en deux phases. La première est personnelle : je suis parti habiter en Pologne pour y travailler en tant que programmateur dans le cadre d'un projet européen. J'ai connu sur le plan personnel un certain nombre de bouleversements et j'ai été amené, après mon coming out, à connaître la communauté gay de Cracovie. Cela a été un moment de découverte et d'émulation sur le plan intellectuel. La seconde phase s'est constituée autour de recherches menées autour des documentaires réalisés après 1989 sur la période communiste. J'ai décidé de creuser l'enjeu de la vie homosexuelle sous le communisme et de comprendre comment certains cinéastes contemporains ont essayé de raconter l'histoire des homosexualités sous la forme documentaire après la chute du Mur de Berlin. J'ai trouvé deux films qui traitaient de la question, un film est-allemand et un film hongrois. Cela m'a conduit non seulement à rencontrer les réalisateurs et des acteurs de la vie homosexuelle sous le communisme, et également à développer ces recherches.

Comment le bloc communiste approchait-il l'homosexualité ?
Il n'y a pas a priori de situations comparables entre les différentes nations composant le « bloc de l'Est ». Chacune est unique. Cependant, le tournant de 1934 semble être commun dénominateur à toutes les situations nationales, même certains pays n'ont été soumis au socialisme qu'après 1945. La date de 1934 signe en effet le retour de la pénalisation des actes homosexuels en URSS, plus particulièrement masculins, à hauteur de cinq ans d'internement, parfois même de goulag. Cette décision a été prise par Staline (alors même que deux ans auparavant la Pologne avait choisi de retirer la criminalisation de l'homosexualité de son Code pénal). En URSS, toutes les avancées sociétales acquises depuis 1917 se voyaient ainsi remises en question. Avec l'aide de l'écrivain Maxime Gorki, Staline a construit une argumentation à deux volets; d'un côté, à connotation sociologique et philosophique, qui avançait l'idée que l'homosexualité était une déviance venue de l'occident et étroitement liée à la décadence bourgeoise. D'un autre côté, cette argumentation fait de l'homosexualité le foyer d'une sorte d'archaïsme traditionnel, contre lequel justement se fondait symboliquement la révolution bolchevique. Cette argumentation s'est vue, dès la fin des années 1940, utilisée dans toute l'Europe communiste. Bien que largement utilisée au niveau politique, elle prend ses racines également dans des fondements sociaux et religieux.

Union Soviétique, années 1930

Qu'en était-il avant l'avènement du communisme ?
Le contexte géopolitique en Europe centrale était très complexe, et les frontières très changeantes, bien que ces dernières furent redéfinies au sortir de la Première guerre mondiale. Et les politiques liées à la sexualité n'avaient au départ qu'une valeur morale dans la plupart des contextes. La stigmatisation de l'homosexualité a été progressive, jusqu'aux discriminations très agressives menées par les Nazis. Étrangement, l'arrivée du communisme après la Seconde Guerre Mondiale n'a pas permis de reconnaître la diversité des sexualités pourtant pratiquées dans toute l'Europe centrale et les Balkans. Les Balkans formaient un contexte dans lequel les légendes et les mythologies montraient une sexualité particulièrement libre. Les pratiques homosexuelles faisaient totalement partie de l'univers mental de ces habitants. D'ailleurs, pour nombre d'homosexuels occidentaux, certains pays comme la Bulgarie, la Grèce ou la Turquie étaient des foyers centraux pour l'imaginaire d'homosexuel, et ce jusqu'à récemment. L' « amour grec » est parfois encore utilisé pour parler d'homosexualité. L'ordre social qui s'organise en Europe après 1945 dénote une difficulté à repenser la société en dehors de ce qui avait été mis en place par les groupes fascistes. Il était compliqué de savoir quoi faire des sexualités dites "minoritaires". Les choses vont se faire très progressivement et dans certains pays à travers des schémas de coercition qui ne représentent absolument pas la pluralité sexuelle qui existait en Europe.

L'homosexualité a-t-elle une place dans l'idéologie communiste ?
Le communisme pense une émancipation collective, un bouleversement des classes sociales, mais les questions sociétales ne sont pas précisément pensées philosophiquement par Marx. La question pour Lénine et Staline était de savoir ce qu'ils voulaient mettre dans la notion de liberté individuelle et collective, dans cette idée d'émancipation de « l'homme nouveau ». En créant dès 1917 les conditions d'un monde dans lequel il fallait absolument être en antagonisme par rapport à l'ancien régime, tout a été fait pour que certaines différences soient légalisées et reconnues. Pour eux, il fallait arrêter l'hypocrisie du secret et de certaines différences sociales. Le tournant de 1934 a bridé l'idée de liberté pour asseoir l'idée de la famille socialiste classique. Ce qui est resté ensuite jusqu'au début des années 1990. Mais de manière générale, la diversité des traitements de la question dans les différents pays prouve qu'il n'y a pas de véritable fondement idéologique lié à l'homosexualité dans les contextes communistes. Il y a un mélange de traitement légal, juridique, social, politique qui fait que, dans chaque contexte, l'homosexualité est parfois acceptée et parfois reléguée au rang de crime. Par exemple, en Hongrie ou en Tchécoslovaquie, la dépénalisation a eu lieu dès 1961-1962. Le communisme avait ici été pensé avant 1945, et avait été vu comme lieu d'émancipation, en particulier pour les groupes sociaux autrefois stigmatisés. Il y a une déception ressentie et exprimée de la part de certains homosexuels dans les contextes européens, notamment en Allemagne de l'Est, qui n'ont pas compris pourquoi est-ce que certaines minorités qui avaient été stigmatisées n'ont pas retrouvé leur liberté après 1945. Je me rappelle de cette phrase à la fin du film Coming out de Heiner Carow (1989) : « Les homosexuel-le-s ont été oublié-e-s. » En fait, ils sont en quelque sorte passés d'une prison à une autre. C'est le cas de certains prisonniers politiques, mais aussi de certains homosexuels. Une population qui a été oubliée et stigmatisée après la seconde guerre mondiale, à un moment où on attendait au contraire une émancipation et une reconnaissance.

Vous parliez de la « famille socialiste classique ». À quoi ressemble-t-elle ?
C'est une question très complexe, touchant ce que l'on appelait en Allemagne de l'Est « l'ordre socialiste », ou « l'ethos soviétique » en URSS. On parle de quelque chose qui constitue le modèle de la gestion politique des corps dans l'espace social. Il s'avère qu'à certains moments de l'histoire communiste ce noyau s'est ouvert à une diversité de formes alors qu'à d'autres il s'est refermé sur quelque chose d'extrêmement simplificateur et qui ne prenait pas en compte les diverses situations sociales vécues, de formes de vie, de comportements, etc. Il faut, en outre, bien comprendre qu'il existe plusieurs théories relatives au socialisme politique. La première question est celle de savoir ce que le communisme promeut et ce qu'il peut encadrer concrètement, il y a aussi une volonté de savoir si le communisme est un totalitarisme de fait ou un autoritarisme de principe. Les questions autour de la famille ont un rapport avec ces théories. Le philosophe dissident polonais Leszek Kołakowski, qui est allé vivre en Angleterre dès 1968, a essayé de comprendre la place de la société civile dans un système communiste, le rôle des contrôles policiers et de la surveillance, et a développé l'idée que le communisme partait du principe d'une confusion entre État et peuple (classe ouvrière). Ainsi confondus, aucune marge d'action n'existe en principe pour la société civile, le seul discours à suivre est donc celui du parti. Il pointe une autre chose intéressante en postulant que, malgré tout, les liens affectifs, familiaux et sexuels résistent obstinément au système. Il y aurait par conséquent quelque chose de l'ordre de l'affectif et du sexuel qui remettrait de toute façon en cause tout modèle fixe et imposé par le parti communiste. Le système communiste n'aurait donc pas, selon lui, atteint cette zone résistante composée des liens familiaux, affectifs et sexuels.

Quelle position prenait l'Église à cette époque ?
C'est aussi une question assez complexe. Je pense qu'il faut en passer par Michel Foucault et son idée de pression biopolitique. Le biopolitique est une codification à plusieurs niveaux (politique, religieux, etc.) qui encadre les corps socialement et intimement. Il faut essayer de voir à quel niveau se situent les pressions visant à former les corps, quelles que soient leurs formes, relativement à l'homosexualité. Qu'en était-il en Pologne ? Ce qui est spécifique au communisme polonais, c'est que les positions de l'État et de la religion sur l'enjeu de l'homosexualité ont été étrangement similaires, même dans les moments où l'Église s'est désolidarisée du système politique et qu'elle s'est rapprochée des mouvements d'émancipation. Par rapport à la Pologne, il est peut-être intéressant de regarder les années 1980 qui correspondent à une période très difficile. Dès 1981, l'instauration de la loi martiale va couper le pays de ses liens vers l'extérieur. La société civile va avoir de plus en plus de raisons de se battre. Dans ce contexte très étonnant Solidarność, qui représente une certaine forme de dissidence mais qui dialogue parfois avec l'État, se voit très vite aidé par le milieu religieux pour s'émanciper du communisme. Il y a eu une réelle liaison entre dissidence et religion en Pologne, ce qui fait de ce pays un cas à part. Ce qui est très étonnant est que certains homosexuels ont été dissidents et ont donc été en lien avec le milieu religieux. Mais rien n'y a fait; les hommes politiques comme les hommes d'Église ont continu à voir les homosexuels comme étant fondamentalement des anormaux, des individus amoraux, voire des criminels. Cela dit, c'était une période d'hybridation assez invraisemblable. En 1985, l'État a mis en place l'« opération Hyacinthe » qui visait à répertorier l'ensemble des homosexuels du pays. Sous couvert d'un argument médical (le VIH faisait peser une menace), on les obligeait à signer une sorte de charte pour qu'ils assurent ne pas avoir de relations avec des hommes mineurs. Ils ont donc constitué une liste de 11 000 homosexuels, ce qui n'est évidemment pas représentatif du nombre réel d'homosexuels à l'époque. Mais c'était un moyen de pression, un moyen de contrôler et de surveiller afin de maintenir un encadrement même illusoire sur une minorité naissante en besoin de reconnaissance.

Archives du magazine 'Filo' / Pages issues de DIK Fagazine n°8 / Rédacteur en chef : Karol Radziszewski / Design graphique : Monika Zawadzki / © DR Queer Archives Institute, 2008

Est-ce que le régime communiste anticipait à ce moment-là la formation d'une communauté homosexuelle ?
L'impact de l'opération Hyacinthe fut contraire aux attentes de l'État. Selon Ryszard Kisiel, à partir du moment où l'État avait rendu publique son homosexualité, il n'avait plus de raison de se cacher et il fallait par conséquent se battre pour vivre normalement et ouvertement. Il a donc fondé le premier magazine gay polonais Filo en 1985. Cette revue était un espace d'échanges d'informations inédit. Le contenu était principalement composé de traductions d'articles provenant de magazines gay occidentaux. Ryszard Kisiel habitait à Gdańsk dans le nord de la Pologne et avait la possibilité de passer des commandes assez facilement. Ces articles portaient particulièrement sur la question du Sida et de la prévention.

Est-ce que c'est à ce moment-là qu'on a vu apparaître une forme de militantisme homosexuel ?
Oui dans certains contextes, en Hongrie notamment où les homosexuel-le-s ont été les pionniers dans la création d'associations. La première association, Homeros Lambda, créée à Budapest en 1988, visait à lancer un mouvement militant digne de ce nom. En Allemagne de l'Est certains groupes lesbiens et gay liés à l'Église protestante ont milité dans les Églises protestantes dès les années 1980. En Pologne, il ne s'agissait pas d'un militantisme tel qu'on l'entend en Occident, parce que d'une certaine manière la question de l'activisme n'a de poids que s'il est reconnu politiquement et socialement. Or, en Pologne, les formes de résistance sont moins reconnues par l'État en tant que force dans la société. L'activisme passait par une forme de résistance cachée; la nudité ou le travestissement peuvent y être vus comme des actes militants. Ryszard Kisiel organisait d'ailleurs des sortes de soirées homosexuelles lors desquelles il projetait des diapositives mettant en avant la nudité des corps et qui montrent la formation d'une sous-culture homosexuelle. Il est clair que cette monstration des corps était une forme d'activisme, ou au moins de réaction face au pouvoir.

Le corps et la sexualité formaient donc la limite de l'État…
Le corps est de toute façon la limite de l'État. Que ce soit dans le communisme ou dans le capitalisme européen. Les pressions politiques sont extrêmement fortes. Les discriminations envers l'homosexualité en France ont pris fin en 1983 sur le plan législatif, après un long "débat sur la pudeur" tout au long de l'année 1978 et tous les combats menés par Michel Foucault et par Guy Hocquenghem parmi d'autres, qui sont aussi la preuve que les pressions politiques envers certains comportements sont réelles. On parle moins de ces combats depuis 1989 mais la pression est toujours aussi forte aujourd'hui. Elle a pris d'autres formes.

A-t-on pu observer un changement en 1989 ?
Oui, 1989 a été un tournant dans certains contextes est-européens. D'abord parce que cette année a vu l'enregistrement d'associations activistes homosexuelles. C'est une avancée extrêmement importante, qui s'est faite au moment de la transition démocratique. Ce souffle nouveau est particulièrement prégnant dans l'Allemagne qui se réunifie, et où la présence homosexuelle va pouvoir se reposer sur une liberté acquise à l'Ouest, même si les homosexuels de l'Est revendiquent une spécificité par rapport à ceux de l'Ouest encore aujourd'hui. Dans d'autres contextes comme en Hongrie ou en Tchécoslovaquie ce tournant a été la naissance d'une sociabilité réelle et concrète, les années 1990 ont été le moment ou les homosexuels ont enfin pu dire qui ils étaient et se comporter comme ils le voulaient. En 2008, le parlement hongrois a même voté pour la mise en place du pacte civil entre homosexuel-le-s, ce que l'on appelle PACS en France. Tout ça prouve que certaines choses ont changé. En Bulgarie ou en Roumanie les choses ont été beaucoup plus lentes et il a fallu attendre jusqu'à 1996 pour que l'homosexualité soit simplement dépénalisée.

Comment est-ce que les pouvoirs de l'est et de l'ouest se positionnaient par rapport à l'homosexualité en tant que rivaux ?
Il s'agit de savoir comment les États est-européens percevaient l'homosexualité à l'Ouest, et vice-versa. C'est donc une question de perception. Au niveau du pouvoir, l'homosexualité était un argument politique pour disqualifier l'ouest et dire qu'au fond la décadence bourgeoise va de pair avec l'homosexualité et est donc un ennemi contre-révolutionnaire et contre le communisme en général. Ce qui est assez étonnant, c'est que dans les années 1950, le Maccarthysme va tenter de disqualifier le communisme en le rattachant directement à l'homosexualité. Dans la plupart des discours politiques contre le communisme aux États-Unis, l'idée que tous les communismes sont homosexuels et sont un danger pour l'État américain va se développer. Pour les gouvernements, la question de l'homosexualité va donc être au centre de l'argumentaire politique de la guerre froide.

Affiche américaine du film Un autre regard (Egymásra nézve) de Károly Makk (Hongrie, 1982)

Et les communautés homosexuelles de l'est et de l'ouest, interagissaient-elles ?
En ce qui concerne la vision des homosexuels eux-mêmes, il est évident que les informations présentées par les gays des pays communistes sur ce qui se passait à l'Ouest étaient extrêmement importantes. Cela a pu s'élaborer à travers la traduction d'articles provenant de magazines occidentaux, comme je le disais un peu plus haut. Ces derniers vont reprendre à leur compte un certain nombre de piliers de la culture queer de l'ouest, comme par exemple le mythe de Saint-Sébastien. Il existe d'une part un mouvement de récupération des symboles, particulièrement dans les années 1970-1980 et d'autre part il existe un mouvement de spécialisation de l'homosexualité au niveau régional ou national, dans chacun des contextes est-européens. Par exemple, l'homosexualité n'étant pas définie dans la langue de façon globale, chacun des pays, chacune des langues va utiliser des termes pour qualifier l'homosexualité. Les mots importés de l'Ouest s'ajoutent à la pluralité des mots déjà employés pour définir les homosexuels. C'est à travers ces évolutions linguistiques que les homosexuels vont traduire dans chaque pays leur spécificité. La spécialisation régionale de la culture gaie se fait également par des rapprochements avec des mythologies locales spécifiques. Par ailleurs, il est intéressant de remarquer qu'au sein du magazine français Gai Pied, Catherine Durand fut une envoyée spéciale à l'Est, elle a fait un certain nombre de voyages par exemple à Varsovie et à Budapest, au moment de la création du magazine, pour rendre compte de la situation des homosexuels dans ces contextes. Elle a publié un certain nombre d'articles qui rendaient bien compte des difficultés des homosexuels de l'autre côté du Rideau de fer. Cet intérêt de l'ouest à l'égard de l'est est également notable. Au niveau littéraire et artistique, des auteurs comme Hervé Guibert, Michel Foucault et Patrice Chéreau étaient des gens qui, pour des raisons personnelles et professionnelles, faisaient des voyages à l'est; ils ont évoqué le sujet dans les différentes œuvres qu'ils ont créées dans les années 1970 et 1980, notamment Guibert dans Le Mausolée des Amants.

Les communautés homosexuelles françaises étaient-elles beaucoup plus libres qu'à l'est ?
Il est difficile de penser la question de la liberté sexuelle d'une façon franche et nette. Ce que je peux affirmer, c'est que les débats qui avaient lieu à l'ouest autour de la question de l'homosexualité dès 1968 jusqu'aux années 1990, lancés notamment par des activistes français ou des philosophes français comme Michel Foucault et d'autres, n'ont pas eu lieu à l'est à cette époque-là. Il est certain qu'à partir de ces débats et à partir du moment où la France a connu l'alternance politique et un souffle nouveau à propos de la liberté de la société civile, cela a permis de supprimer les discriminations qui pesaient sur l'homosexualité, et de refuser toutes formes d'inégalités sexuelles, mais et surtout de faire de la sociabilité homosexuelle une part de notre imaginaire commun. Ce qui est quelque chose d'extrêmement précieux et d'extrêmement complexe à fonder. En Europe centrale et orientale, cette inclusion dans l'imaginaire se fait de manière plus marginale, plus violente, et d'une certaine façon plus externe; la dépénalisation de l'homosexualité en Roumanie correspond, par exemple, à un moment où l'Union Européenne a fait pression sur le pays pour modifier sa législation, et se mettre en conformité avec la légalité européenne. En effet, un pays pénalisant l'homosexualité ne pouvait pas intégrer l'Union Européenne. Cela a permis une certaine marge de manœuvre d'apparaître pour les activistes roumains. Mais on voit qu'il est difficile aujourd'hui d'intégrer, ou plutôt de réintégrer, ces pratiques dans l'imaginaire commun.

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Page issue de DIK Fafazine n°11 / Rédacteur en chef : Karol Radziszewski / Design graphique : Martin Falck / © DR Queer Archives Institute, 2017

Crédits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photo : Photogramme issu du film Coming out de Heiner Carow (Allemagne de l'Est, 1989)

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