james bidgood, le parrain du kitsch homo-érotique

Les polaroïds de l'artiste américain, auteur du culte "Pink Narcissus", sont exposés à Paris à la galerie Mathias Coullaud. i-D a rencontré le maître de Lachapelle, Pierre et Gilles et... Beyoncé.

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févr. 16 2017, 9:20am

Il aura fallu attendre 2001 pour que l'américain James Bidgood, costumier et décorateur, mais aussi photographe pour des magazines de charme masculin, revendique enfin la paternité de Pink Narcissus sorti de manière anonyme en 1971. Un long-métrage culte, à l'intersection du cinéma expérimental, du pop art et de la culture gay, en forme de longue déambulation érotique et masturbatoire sur les traces d'un jeune éphèbe épris de sa propre image. Une icône bandante et lascive, poutre apparente, qui s'imagine entre deux passes en toréador conquérant, esclave d'un empereur romain, pisseur de paillettes ou éphèbe sous la tente d'un cheikh. Le tout dans un décor rose comme une bulle de chewing-gum, un goût de l'esthétique qui emprunte aux comédies musicales de la Metro-Goldwyn-Mayer comme aux revues des Folies Bergère et un sens du kitch trempé dans le poppers qu'on retrouve aujourd'hui autant chez le duo superstar Pierre & Gilles que le photographe people David LaChapelle, sur Meitu, l'appli chinoise de retouche de photos qui cartonne sur les Smartphones et chez Gregg Araki. Ou derrière le récent Instagram tout en fleurs et plastoc de Beyoncé doublement enceinte jusqu'aux yeux. À l'occasion de l'exposition de ses photos des années 60 que lui consacre la galerie Mathias Coullaud on a appelé James, 84 ans, sur son téléphone fixe. Et il a répondu.

© James Bidgood, 1963 vintage C-Print 9 x 9 cm 

Vous êtes originaire d'où ?

J'ai grandi dans le Wisconsin, mes parents avaient un relais routier. Petit je récupérais tout ce que je trouvais pour construire des décors de théâtre et de comédie musicale dans ma chambre. J'étais fasciné par Broadway et en 1951, à 18 ans, j'ai débarqué à New York. Je n'avais pas de travail, juste deux dollars en poche, je trainais dans les parcs, je rencontrais souvent des mecs qui me proposaient de dormir chez eux, parfois on baisait, parfois pas. Les choses étaient bien plus floues, fluides et faciles à l'époque. Dans les années 60 tu pouvais survivre avec presque rien, aujourd'hui cette liberté n'existe plus.

Et vous faisiez quoi ?

Mon obsession était d'intégrer le milieu des comédies musicales. J'ai travaillé dans quelques productions off-off Broadway, puis je suis devenu drag-queen, et ensuite costumier et décorateur sur le tas, au Club 82. J'y ai pris goût et j'ai suivi les cours de l'école de design Parsons. Mon diplôme en poche, j'ai un peu travaillé comme costumier pour le bal annuel du Mardi Gras de la Junior League, et puis plus rien. Je pensais que Parsons allait m'ouvrir des portes, me rendre riche et célèbre, mais rien de tout cela n'est jamais arrivé.

Du coup, vous vous lancez dans la photo homo-érotique ?

J'étais très friand à l'époque de ce qu'on appelait les beefcake magazines, des revues sportives qui servaient de prétexte pour montrer des jeunes mecs bien foutus et en petite tenue dans des poses athlétiques. Mais les photos de ces magazines étaient toujours très uniformes, le plus souvent en noir et blanc, brutes et assez tristes. Je me demandais tout le temps pourquoi on ne photographiait pas les mecs comme les filles dans Playboy avec plus de fantaisie, de couleurs et de mise en scène, et surtout plus de sourires. Bref je ne pigeais pas pourquoi on ne célébrait pas la beauté masculine de la même manière que la beauté féminine. Ça a été le déclic et je me suis lancé, alors que je ne savais même pas comment fonctionnait un appareil photo. Dans mon minuscule appartement, je construisais et peignais des décors de toutes pièces avec des trucs récupérés à droite et à gauche dans la rue, du papier crépon, des emballages d'œufs… Je jouais beaucoup avec les lumières et les ombres, les angles des prises de vue, j''utilisais des éclairages de couleur aussi, beaucoup de rouge et de rose. Au final, ça se rapprochait plus du dessin que de la photo.

Vos modèles venaient d'où ?

C'est un ami qui m'a parlé de Jay Garvin, un de mes premiers modèles. Il était danseur au Club 82, il arrivait chez moi vers 5 heures du matin et on bossait jusqu'à ce qu'il retourne travailler le soir. Ce n'était pas simple de trouver des garçons qui acceptaient de poser des journées entières et de se prêter à mes délires. À l'époque, les acteurs porno ou les escorts se planquaient, ce n'était pas mainstream et toléré comme aujourd'hui. C'était une période d'immense liberté, on s'amusait beaucoup. Je me souviens de ce gars qui s'appelait Don Brooks, et qui apparaît dans Pink Narcissus. Un soir il a débarqué chez moi avec toute une bande de potes, et un des mecs a fait tomber un pistolet de sa poche, il aurait pu nous tuer ! C'est comme ça, par des amis d'amis, que j'ai rencontré Bobby Kendall et j'ai construit l'histoire de Pink Narcissus autour de lui.

Bobby, que vous appelez votre Marlene, le personnage principal de Pink Narcissus que vous avez refusé de signer de votre nom à sa sortie. Que s'est-il passé ?

J'ai travaillé sept ans sur ce film, j'ai transformé toutes ces années mon petit appartement en studio, et alors que j'étais presque arrivé à la fin, les producteurs m'ont retiré le film des mains et ont décidé de le sortir en salle sans mon autorisation. Du coup j'ai décidé de ne pas mettre mon nom, le film a été signé Anonymous et a été rapidement attribué à Andy Warhol ou Kenneth Anger.

© James Bidgood, 1963 vintage C-Print 9 x 9 cm 

Qu'est-ce qui manquait ?

Beaucoup de choses, des transitions, des scènes que je n'avais pas encore tournées ou terminées, le montage final n'est pas celui que j'avais en tête. J'ai mis des années à pouvoir regarder le film, c'était trop violent pour moi. C'est comme si on m'avait arraché des mains mon pinceau et que je ne pouvais pas terminer la toile que j'avais commencée.

Pink Narcissus était scandaleux pour l'époque ?

La grande nouveauté, c'est qu'il a été projeté dans des cinémas "normaux" et pas dans les salles porno où on pouvait mater des films gays. Mais que les choses soient claires, même si il y a des scènes érotiques et quelques bites, Pink Narcissus n'est pas un film X à la base, ce n'est pas fait pour se masturber ou s'exciter. Déjà il y a trop de rose, trop de costumes et de décors, et puis ce n'est pas très viril (rires), c'était à l'antithèse des représentations masculines que les gays trouvaient excitantes à l'époque, la mode était plus au look backrooms avec des mecs en cuir des pieds à la tête. Et puis, à sa sortie en salle, le film n'a pas reçu de bonnes critiques. Dans le New York Times, la seule chose qu'ils ont réussi à écrire c'est : « le réalisateur est très doué de ses mains. » Le film a été redécouvert des années plus tard à la fin des 90 et est devenu culte, mais avant tout le monde s'en foutait.

Cette mésaventure vous a coupé toute velléité créatrice, vous avez fait quoi ensuite ?

Oh une longue dépression et des tas de petits boulots à la con, comme trier du courrier, faire du stylisme pour un magasin spécialisé dans la literie, les lits devaient avoir l'air confortables et douillets. Et puis j'ai rencontré Alan qui est devenu mon amant pendant dix ans jusqu'à sa mort en 1985 d'une hémorragie cérébrale. Il était acteur dans la troupe de JC Superstar et je l'accompagnais sur la route, pour le reste de la troupe, j'étais un peu comme sa femme.

Vous vivez comment aujourd'hui ?

Je suis très pauvre, chaque jour qui passe, mes dettes s'accumulent et je dois quémander des aides. Je n'ai même plus de quoi me payer une couverture santé et en mars je compte lancer une campagne de fundraising pour avoir une aide-soignante à domicile. Le maigre argent que j'arrive à récupérer, en vendant des tirages photographiques, sert à rembourser les amis qui m'ont prêté de l'argent. C'est une situation surréaliste à vivre, surtout quand tous les jours sur Facebook des gens m'envoient des messages pour me dire à quel point la découverte de mon travail a changé leur vie. Mes fans m'imaginent portant un caftan et vivant dans un palais entouré d'éphèbes aux joues roses. Il existe pourtant un gouffre entre l'univers luxuriant de mes photos et la pauvreté dans laquelle je vis.

© James Bidgood, 1963 vintage C-Print 9 x 9 cm courtesy galerie Mathias Coullaud

James Bidgood, galerie Mathias Coullaud, 12 rue de Picardie, 75003 Paris. Exposition jusqu'au 3 mars 2017.

http://www.mathias-coullaud.com/fr/

Credits


Texte : Patrick Thévenin
Photo : Capture d'écran de Pink Narcissius