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bonnie banane a deux trois mots à dire

La chanteuse de r'n'b française sort son deuxième EP "Soeur Nature". Rencontre.

par Elisabeta Tudor
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03 Décembre 2015, 6:45pm

Collaboratrice de Walter Mecca, Jimmy Whoo ou encore Myth Syzer, Bonnie Banane a fait son bonhomme de chemin depuis la sortie de son premier EP "Greatest Hits" en 2012. Avec une première date au Gibus, Paris, le 3 décembre et une seconde à La Cigale, le 10 décembre, Bonnie présente son second opus "Soeur Nature" - une ode à l'immédiateté, au goût de soul et de pop conceptuelle, à l'ambiguité à la française et à Leonardo Dicaprio. Rencontre.

Tu es quasiment la seule artiste féminine française qui fait du r'n'b à l'heure d'aujourd'hui...
J'aimerais bien que la France devienne une référence pour cette musique. Mais attention, je ne suis pas la seule. Il y a de plus en plus de femmes artistes qui font du r'n'b et du rap à Paris - et j'espère que cela va continuer et durer. Je pense à mon amie Sabrina (ndlr: Sabrina Bellaouel de The Hop) qui chante comme une déesse! Sur Soeur Nature, j'ai trois chansons en français et juste une en anglais. C'est plutôt nouveau pour moi - à part Bonbon à la menthe avec Myth Syzer, j'ai principalement écrit en anglais. J'aime bien la tonalité de l'anglais, son impact rond et chaud.

Écrire en français, c'est un défi pour toi?
C'était un véritable risque à prendre. Le français peut rapidement sonner niais ou tiède. Mais ce que j'adore, c'est qu'on peut facilement parodier le français. On peut jouer avec les mots, avec les double-sens, les allégories et les ambiguïtés - on peut être vague en français et cela peut donner une dimension intéressante aux paroles d'une chanson. Je suis française et mon inconscient s'exprime plus facilement en français.

Tu as toujours vécu à Paris ?
Je suis arrivée à Paris à l'âge de 17 ans. C'est ma ville. Ma famille est ici - mes amis, c'est ma famille. Revendiquer mes racines ne m'intéresse pas. L'endroit où je suis née n'est pas intéressant et ne définit pas ma musique. On en a tous des racines, c'est important pour certaines personnes et ça l'est moins pour d'autres. Je me suis toujours construite de manière à être indépendante et libérée de tout poids familial. Je viens d'un endroit où les gens pensent d'une manière très étriquée, très petite, très peureuse. Un endroit où les gens ne réalisent pas leurs rêves où ils sont malheureux et où ont du mépris pour les autres - je viens de cet endroit là, mais je me suis entièrement construite contre ça, ce ne sont pas mes valeurs.

La musique, c'est venu comment ?
Comme pour tout le monde, ça a commencé quand j'étais enfant. Je baignais dans la musique afro-américaine que j'écoutais souvent avec mon père. Prince, Michael et Janet Jackson, D'Angelo et TLC... Tous ces artistes m'ont apporté beaucoup de joie et de plaisir au quotidien. Mais c'était un plaisir solitaire, je ne l'ai pas vraiment partagé avec mes amis de l'époque.

Y a-t-il une évolution musicale entre "Greatest Hits" et "Soeur Nature"?
Dans le passé, j'ai beaucoup travaillé avec Walter Mecca, Jimmy Who et Myth Syzer. Pour Soeur Nature j'ai travaillé avec le producteur Gautier Vizioz. La couleur de cet EP est le fruit d'une nouvelle collaboration, d'un nouvel esprit de fraternité. J'aime qu'il y ait différents degrés de lecture dans une chanson. J'adore la beauté du vague - affirmer quelque chose et dire son inverse après. Si on prend l'exemple du morceau Leonardo, on peut le lire et le comprendre à différents niveaux : je peux être tour à tour perçue comme une simple spectatrice du film (ndlr: Titanic, en l'occurrence), une personne qui rêve et se réveille ou comme une femme qui parle à son amant, son fantasme - on peut lire la petite ou la grande histoire, à toi de choisir.

Raconte-moi la grande histoire alors.
Je voulais parler de l'Atlantique. Le livre de Fatou Diome, Le Ventre de l'Atlantique, m'a beaucoup influencé - l'histoire de l'occident, de la "création" de l'Amérique. En tant que française, j'ai grandi en écoutant de la musique afro-américaine et dans ma perception personnelle, l'Atlantique est au milieu de deux continents - américain et européen - qui se regardent. Et dans l'Atlantique, il y a quoi ? Il y a le Titanic qui a réellement coulé et celui qui a coulé à Hollywood - la réalité et la fiction. C'est un sujet qui me préoccupe depuis que je suis petite et ce sujet touche également des sujets de fond, tels que le colonialisme. Je me pose des questions en tant que blanche qui a cette culture afro-américaine. Comment aborder ces sujets de manière politique? Je me pose des questions sur l'engagement des artistes et sur mon propre engagement.

Est-ce que l'engagement est important pour toi et ton art ?
J'ai l'impression qu'on trouvera des solutions dans l'art et la poésie. On en parle beaucoup dans mon entourage, avec mes amis. Mais les sujets tels que la colonisation et ses conséquences, comme le racisme, sont très peu abordés dans les médias, ou s'il le sont, ils le sont de manière secondaire. C'est quelque chose qui me révolte. On a un problème de diversité en France. J'aimerais voir plus de diversité, j'aimerais pouvoir la susciter et prôner la jeunesse - que la jeunesse et les femmes prennent leur place à tous les niveaux. En tant qu'artiste je peux donner à voir une autre pensée. J'aimerais que les sujets dits sensibles ne soient pas uniquement cantonnés aux milieux intellectuels. J'aimerais pouvoir associer le plaisir de l'expression et de la musique à une conscience plus sociale et politique. C'est un travail et un questionnement continu. En tant qu'auteur-interprète, j'essaie d'imposer ma réalité à moi.

Bonnie Banane, Soeur Nature, sortie le 3 décembre.

http://bonniebanane.bandcamp.com/releases

Credits


Texte : Elisabeta Tudor

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