Arca : « On est tous en transition, de notre naissance à notre mort, c’est inévitable »

Dans une interview à i-D illustrée de portraits pris à distance par Juergen Teller, l’artiste Arca nous parle de son nouvel album, le génial KiCk i.

par Frankie Dunn
|
26 Juin 2020, 11:51am

La Naissance de Vénus de Botticelli dépeint une déesse émergeant nue toute entière dans un grand coquillage de coquille Saint Jacques. Près de six cents ans plus tard, une nouvelle mythologie évoque cette image, une nouvelle célébration d’une renaissance, une introduction au nouvel âge de Arca. Dans la vidéo de « Nonbinary », le titre single de son album KiCk i, le premier depuis trois ans, l’artiste émerge de son propre coquillage sacré, depuis un cimetière inondé, comme une scène post-apocalyptique. Arca, nue exception faite pour des stilettos fluffy, des pansements placés avec goût et des fleurs nouées à son corps, apparait comme la déesse que nous méritons en 2020.

KiCk i est le cinquième album que Alejandra Ghersi, trente ans, signe sous le nom de Arca. Son précédent album, acclamé par la critique en 2017, avait été accompagné au mois de février d’un single long de soixante-deux minutes intitulé « @@@@@ ». Le disque est inéluctablement joyeux, à l’intersection déconstruite de la pop et du raggaeton, accompagné de guests comme Björk, Shygirl, Rosalía et SOPHIE. KiCk i apparait comme plus accessible, et comme l’occasion pour Alejandra de s’ouvrir plus personnellement pour la première fois.

1593024417386-i-D_Arca_01

Quand je l’appelle sur Zoom, elle est assise dans le studio qu’elle a dans son appartement de Barcelone, on peut voir son clavier malgré le fond d’écran arc en ciel qu’elle a choisi. On entend aussi des oiseaux qui chantent dans la cour derrière elle.

Salut Alejandra. Comment se passe le confinement pour toi ?

J’ai tout donné, en mode ermite. Même quand le monde fonctionne, tout ce que je peux faire online, je le fais online. Je dois m’équiper pour sortir de chez moi, et parfois, ça ajoute encore une couche supplémentaire. Je reste donc scotchée aux écrans, et de manière digitale, je communique avec l’extérieur de nombreuses et différentes façons.

La dernière fois que tu as shooté pour i-D c’était avec Wolfgang Tillmans en 2017. Tu te souviens de la personne que tu étais à l’époque ?

Oui, très bien. Ce qui est intéressant c’est que certaines personnes, des gens que j’aime, me demandent « Et donc, il est mort, non ? » Je trouve que c’est cool, c’est quelque chose avec lequel on peut jouer, quelque chose qui est messy et beau à la fois quand on en parle. Comment nous voyons-nous ? Comment les autres nous voient ? Donc quand j’y pense maintenant, j’y pense dans un esprit de déconstruction. Et c’est drôle parce que je parle souvent de mourir dans mes performances. Je me pose la question « Tu te souviens la première fois où tu es mort ? » Et je parle de la mort comme métaphore, parce que je crois qu’il existe plus qu’un seule type de mort.

1593024428877-i-D_Arca_02

Et comment gères-tu les situations dont tu nous parles avec les gens que tu aimes ?

Depuis ma transition, ou même depuis les premiers changements physiques, de comportements, ou depuis des changements de préférences, d’expressions, de croyances, il est arrivé aux personnes qui me connaissent d’être un peu perdues. Est-ce que c’est une nouvelle personne à part entière ? Est-ce que je peux faire des erreurs ? Que se passe-t-il si je me trompe sur ton genre ? Je trouve que c’est une très belle curiosité à avoir. Je pense que mon attitude envers ces questions se résume à la notion de flux, tu comprends ? On est tous en transition, de notre naissance à notre mort, c’est inévitable. Et puis, il y a aussi cette transition là qui est optionnelle, et qui socialement, dans son imperfection et dans ses défauts, te permet d’exprimer cette chose si abstraite mais si physique et primitive à la fois. C’est la même différence qu’il y a entre avoir cette constante en soi sans la partager et sortir cette constante, la rendre visible dans ton environnement. Les gens risquent d’y réagir, et cela mène à toute sorte de conversations. Mais c’est là où se situe la magie, dans la conversation.

Absolument, même si c’est difficile parfois.

Cela m’a pris un certain temps avant de me décider à faire ma transition. J’y pensais depuis des années, et cette pensée ne me quittait pas. Je me disais des choses comme j’espère que je vais pas y penser pendant un certain temps, ou je pourrais me faire à l’idée… et cela sera peut-être difficile de me reconnaitre dans le miroir à un certain moment. C’était ça qui me faisait peur, puis je l’ai juste accepté.

À l’époque de l’interview avec Wolfgang, tu disais que Arca était un « contenant cérémoniel qui peut tomber enceinte de musique ou de sens ». Cela semble maintenant plutôt prophétique que tu aies choisi ce nom il y longtemps, considérant ton évolution personnelle aujourd’hui…

Absolument. C’est très étrange. Ça me fait plaisir que tu aies retenu cette phrase parce que je n’y avais pas pensé.

1593024443254-i-D_Arca_03

Quelle était l’idée derrière le nom Arca ?

Je ne sais pas si tu connais cet aspect là de ma vie, mais j’étais à un moment une sorte de sensation indie pop au Vénézuela. J’étais une pop star adolescente qui s’auto-produisait et qui n’a pas décollée. J’étais dans les journaux, et des groupes m’invitaient à faire des featurings… mais les plus grands groupes du Vénézuela ! J’attirais beaucoup d’attention avec ma musique et c’était agréable mais moi, j’étais trop un nerd, je me rendais pas compte que ça pouvait être le chemin vers la popularité. Je crois que j’ai suivi cette voie jusqu’à en être déçue moi-même, et je savais plus quoi faire, je commençais à faire des choses pour rendre les autres heureux. Et ce faisant, j’ai juste perdu le sens de ce que je voulais faire, alors j’ai tout débranché. Puis quand un nouveau projet est arrivé, je me suis demandée quel nom ne me limiterait pas à une case.

Je me demande si tu te préoccupes de ce que les gens ont envie d’écouter en ce moment ? KiCk i est assez pop et accessible par rapport à ce que tu faisais avant.

C’est une très belle nuance à apporter et je ne pourrais pas y apporter une nuance statique. Il s’agit de faire un pas vers les autres et de s’ouvrir. Pour quelqu’un qui fait de la musique depuis si longtemps, je n’ai pas fait beaucoup d’interviews. Et il y a une partie de moi qui se demande pourquoi j’ai peut-être peur de me connecter au monde extérieur. Prenons cette opportunité justement pour se connecter d’une autre manière à travers la musique. Quelque chose de plus engageant, comme une célébration, une fête où les gens auraient envie d’aller.

1593024453827-i-D_Arca_04

Et c’est indéniable, tu as vraiment faire preuve d’ouverture. J’ai vu que tu as invité des personnes que tu ne connaissais pas à discuter sur Instagram, ce qui est courageux.

J’ai toujours aimé les possibilités de l’ère digitale. Je faisais des lives avant le confinement, mais c’est certain, tout cela avait une autre connotation quand on a du arrêter de tourner. J’avais tellement envie de faire partie de la pièce, de ressentir une communauté, de sentir qu’on était ensemble. Les live streams c’est comme l’océan… je ne veux pas m’y jeter complètement mais je ne veux pas en avoir peur non plus. Il y a quelque chose de magique à y regarder de plus près.

Tu vas continuer à t’y baigner alors. Il y a un live en particulier que tu as fait vers la fin de l’année dernière, où tu parlais de ta transition tout en continuant à te définir comme gay. Et puis, tu es revenue sur cette erreur de langage.

Quand on commence à parler de sexualité, qui pour moi, fait partie de l’indicible, on ne peut pas trouver les mots parfaits pour se décrire, c’est pourquoi ce vocabulaire est en constante évolution. À chaque fois qu’on trouve un nouveau mot, une nouvelle réponse à ce mot apparait. Mon identité de genre est non-binaire, et je me considère comme une femme Latina trans, et en même temps, je ne veux pas encourager quiconque à pense que ce qui faisait mon identité gay a été bannie. Et quand je parle de mon identité gay, je ne parle pas des personnes par qui je suis attirée. Je parle d’une forme de production culturelle individuelle et collective à laquelle je ne veux pas renoncer. Parfois, je veux le beurre et l’argent du beurre.

1593024466258-i-D_Arca_05

Et tu en as complètement le droit.

Je connais les risques de se voir comme fluide, car c’est terrifiant. Tout le monde veut être une personne constante, un roc sur lequel on peut compter, et savoir où « je » se termine et où les autres commencent, mais on fait partie d’une communauté si belle quand il y a des conversations. On a pas besoin de combattre le feu par le feu. J’accepte la responsabilité de mes propres sentiments, mais pas celle des sentiments des autres. Je ne veux pas répondre à la provocation de ceux qui veulent se battre pour définir un mot.

On dirait que tu as un talent particulier quand il s’agit de rester calme.

Peut-être oui, quand je ne suis pas en train de pleurer sans raison.

Avant toute autre chose, tu peux nous en dire plus sur KiCk i ?

La première image qui vient à l’esprit quand je pense au mot kick (coup), c’est le kick prénatal. Ce moment d’individualité, ce moment indéniable où les parents se rendent comptent que leur bébé n’est pas sous leur contrôle mais qu’il a sa propre raison de vivre, ces propres impulsions qu’ils ne peuvent pas prévoir et qui ne sont pas les leurs. Je pense que plus tard, on a du mal à se séparer de l’autorité, et du système de hiérarchie qu’on perpétue. Il était donc question de célébrer ce moment de désaccord, qui est en fait une expression de sa propre vie. Le bébé ne pense pas à donner des kicks, il kick parce que c’est une impulsion vitale, il n’a pas d’idée derrière la tête.

1593024479159-i-D_Arca_06

Et c’est album est le premier d’une série de KiCks c’est ça ?

Je le vois comme un opéra expérimental et électronique en trois actes, suivis d’un épilogue où ce sera juste mes compositions au piano, pas de chant, pas d’effet, pas de pyrotechnique, juste les compositions. Chaque partie représente un aspect de ma personne. Je ne peux pas dire que je puisse contenir toutes mes multitudes dans un seul album, mais je peux ouvrir une ère où chaque aspect s’exprime sans que je cherche à les contrôler. On a pas à être coincé entre son yin et son yang. J’accélère le tempo sur un album mais je le ralentis sur le suivant, c’est comme une carte du monde que je suis en train d’esquisser. Il y a une mythologie, des personnages, des situations. Et puis il y a Electra Rex.

Qui est Electra Rex ?

Electra Rex est l’une de mes alter ego. Donc j’ai imaginé le complexe Oedipus Rex, et le complexe Electra, mais je n’avais jamais vu les deux se rejoindre auparavant. Le mythe d’Electra Rex que je propose est le suivant : elle tue sa mère et son père puis fais l’amour avec elle-même. Et c’est là où Electra Rex commence.

1593024492953-i-D_Arca_07

Et c’est l’une des personnages de KiCk ?

Je les appelle des self-states, c’est le terme que j’utilise dans « Nonbinary ». Mais je dis aussi alter ego car il y a cet élément d’une personne qui vous parle qui est différente quand c’est Electra au micro, tu vois ? Elle est très malicieuse, mais elle a toujours de bonnes intentions. J’ai cette troupe, j’imagine, cette mer de personnages. Xen est un autre exemple, Xen était aussi le nom de mon album en 2015.

D’où vient Xen ?

Xen vient d’un nom que j’utilisais parfois… Je suis embarrassée par ça, mais j’essaie d’en parler de plus en plus… Est-ce qu’on appelle ça quand même du cat fishing si je suis trans maintenant ?

Je pense que ça pose pas de problème.

J’étais très jeune et je suis tombée amoureuse online et pendant des années, je lui ai dit que j’étais une fille. À ce moment, je menais une double vie. J’allais à l’école et j’étais un « il » mais online, avec lui, j’étais « elle ». C’était une telle douleur, en particulier considérant mon paysage interne, et comment je me sens plus à l’aise. Xen était le nom que je m’étais donné. J’ai arrêté de le faire, et j’ai enterré cette partie de moi parce que je me sens tellement coupable que j’en ai terriblement mal au ventre. Xen a donc disparu, mais je voulais lui rendre hommage et la ramener pour que je me souvienne d’elle avec amour. Tu sais, cette partie de mon espace mental qui me permettait de rêver et de me connecter à différentes parties de moi que je ne pouvais pas explorer dans la vraie vie. J’en suis reconnaissante à Xen.

1593024504433-i-D_Arca_08

Tu penses que d’avoir ces alter egos, ces self-states, sont une sorte de continuation de cela ? Que c’est une manière d’explorer encore plus ces parties de toi ?

Je pense que j’ai un moi-même, une unité digne de ce nom, mais que parfois il y a des humeurs qui en demandent plus, elles veulent plus d’espace, et il y a une autre partie de toi qui te dit de dépasser tes peurs et de faire cette connexion. Je pense que c’est une manière joyeuse de jouer avec ça. C’est un miroir qui représente les humeurs qui nous composent.

Et tous ces self-states nourrissent le monde de Arca…

Je vois Arca comme un espace, et à l’intérieur de cet espace, je me laisse être stimulée par différentes choses, j’en déconstruit constamment d’autres et je fais de mon mieux pour ne pas être en stagnation. Je m’empêche de bouger trop vite ou trop lentement. J’essaie de garder le bon équilibre entre chaleur et vulnérabilité et imagination, et j’essaie de ne pas trop essayer de le contrôler sans que ce soit trop le bordel. Il s’agit indéniablement de story telling, mais il y a plusieurs histoires.

1593024516413-i-D_Arca_09

Comment KiCk i fait partie d’un projet plus large alors ?

Si chacune des quatre installations font partie d’un opéra expérimental et électronique, quel est le focus de celui-ci ? Je ne vois pas les choses de manière si tranchée, mais pour moi, KiCk i se trouve à l’intersection de la pop et du reggaeton, mais une intersection déconstruite. Puis le deuxième est plutôt une déconstruction du hip-hop. Le troisième KiCk est moins défini en fait, et le quatrième, ce sont seulement des accords.

Je ne vais pas mentir, c’est tout un programme.

Cela fait tellement longtemps que je n’avais pas sorti d’album, mais ça ne veut pas dire que j’avais arrêté de faire de la musique. Je ne voulais pas sortir un seul album et encore attendre trois ans. Il y a de la musique que je veux partager avant de mourir. Et j’adore le format de l’album. J’ai acheté des albums qui ont changé ma vie, donc je le prend au sérieux, tu vois ? Mais je veux aussi jouer avec ça et changer les codes. Que signifie un album aujourd’hui ? Peut-être qu’un single peut durer une heure ? Peut-être que l’album dure quinze heures ?

1593024528214-i-D_Arca_10

Tu as travaillé sur KiCk i pendant combien de temps ?

Plus ou moins un an l’année dernière, donc j’ai eu beaucoup de temps de penser et repenser les choses. J’ai eu le temps de le laisser exister et de me demander : est-ce que je vis toujours pour cet album ? Quand le coronavirus est arrivé, je me disais : c’est le moment d’être généreux, et généreux en abondance, la totale, comme un film de fantasy et de science fiction à la fois. C’est ce dont cette nouvelle ère a besoin : nouvelles humeurs, nouveau fun, nouveaux looks, nouveau divertissement, nouveaux beats. On en a besoin maintenant. On peut pas attendre que les choses s’améliorent. L’art peut améliorer les choses ! Pendant les moments de manque, le fantasme et la joie sont de beaux espaces à créer. J’avais déjà remarqué qu’on apprend toujours quelque chose de nouveau sur soi-même à travers le travail, et je me demande ce que l’album m’a appris. Car il peut y avoir des réactions très très très positives quand on s’ouvre aux autres. Je crois que c’est l’album le plus heureux que je n’ai jamais fait quand je me penche sur le son même de l’album. Cette étape de ma vie m’a fait faire des chansons plus heureuses que ce que je pensais pouvoir faire.

1593024545692-i-D_Arca_12

Tu dois te sentir heureuse toi-même alors ?

Je suis plus heureuse qu’avant. Je ne dirai pas que je suis heureuse parce que je pense que le bonheur est un état à poursuivre perpétuellement. Je suis à la recherche de l’expérience de me sentir en vie, une expérience douce et de plaisir. Tu peux même pas savoir quand tu veux quelque chose, quand tu désires quelque chose complètement, et puis quand tu obtiens cette chose, assez vite tu te mets à désirer autre chose avec la même intensité. Ces mystères autour du bonheur, c’est trop pour moi, donc je ne dirai jamais que je suis heureuse, mais je ne suis pas malheureuse c’est sur.

Et c’est déjà beaucoup.

C’est beau, c’est déjà beaucoup. Je suis très reconnaissante de pouvoir faire ce que je fais. Je ne le prend pas pour un fait accompli. J’aime ce que je fais.

1593024563828-i-D_Arca_13

Crédits


Photographie Juergen Teller
Stylisme, cheveux et maquillage Arca
Partenaire créatif de Juergen Teller, Dovile Drizyte

Cet article a été initialement publié par i-D UK.

Tagged:
Magazine
Musique
Arca
Juergen Teller