Courtesy of Clarisse Hahn

Le futur est aux rencontres d’Arles de la photographie

S’il fallait trouver une excuse en or pour aller passer quelques jours de vacances à Arles, une des villes les plus belles et douces du Sud de la France, les passionnantes et vibrantes rencontres de la photographie en sont l’occasion rêvée.

par Patrick Thévenin
|
07 Juillet 2021, 2:45pm

Courtesy of Clarisse Hahn

Pour sa 52ème édition, les Rencontres de la photographie d’Arles, panorama le plus célèbre mondial du genre, à travers une programmation intense et passionnante, se sont essentiellement concentrées sur le monde d’aujourd’hui et ses réflexions contemporaines et vitales qu’elles soient liées aux nouveaux féminismes, à la révolution du genre, à la représentation des corps ou à l’invisibilisation des minorités tout en esquissant des pistes vers un futur qui s’annonce toujours incertain.

Des masculinités bousculées

2021-MASC-cat03.jpg

Avec le mouvement #metoo et ses répercussions dans une multitude de domaines, la notion vague et complexe de la masculinité a été sérieusement bousculée, accélérant une remise en question engagée depuis quelques décennies, aidée par la visibilisation de l’identité queer, les nouvelles représentations du/des corps noirs, d’une nouvelle génération d’hétéros dit flexibles, de la fluidité de genre et de l’ouverture de la parole aux femmes et aux minorités. Un travail de réflexion nécessaire qui a posé les concepts de masculinité toxique, de patriarcat et d’hétéronormativité dont il convient de se débarrasser pour enfin aborder une société plus humaine, égalitaire, juste et moins soumise aux diktats sociaux et culturels. C’est le constat que fait l’exposition « Masculinités » organisée par le Barbican Centre de Londres et supervisée par la commissaire d’exposition anglaise Alona Pardo qui s’est fait une spécialité de jeter un regard accru sur les rapports ténus et souvent troubles entre l’art, l’activisme, l’esthétique et l’identité. Forte d’une cinquantaine d’artistes, jeunes et moins jeunes, reconnus et débutants, et riche de contributions de Robert Mapplethorpe, Peter Hujar, Catherine Opie, David Wojnarowicz, Wolfgang Tillmans, Duane Michals ou Rotimi Fani-Kayode pour n’en citer que quelques-uns, l’exposition reflète à merveille les changements dans la représentation et la subjectivisation du genre masculin, et de la notion de masculinité au sens large, qui n’en finissent pas d’être bousculées ces derniers temps. Ce que confirme Alona Pardo : « L’exposition arrive à un moment où les hommes et la masculinité sont devenus un important point de mire culturel. La série explore comment la masculinité a été expérimentée, codée, interprétée et socialement construite à travers la photographie et le cinéma des années 60 à nos jours. Ce que nous considérons comme masculin a considérablement changé au cours des différentes périodes historiques et au sein de différentes cultures. La position sociale de la masculinité a contribué à façonner l’ordre des genres par lequel nous continuons à nous définir. Et au 21ème siècle il semble plus approprié de réfléchir la masculinité au pluriel, pour mettre en évidence les nombreuses façons dont on peut être un homme ou le devenir.»

A voir aussi : « Garçons Sensibles » de Sébastien Lifshitz

Réalisateur et documentariste, Sébastien Lifshitz s’intéresse depuis longtemps à la représentation historique des LGBT à travers films, expositions et livres. Pour Arles il dissèque comment la télévision dans les années 70’s, à travers de maigres indices, s’est intéressé à la question de la visibilité de l’homosexualité.

Des corps noirs enfin mis en lumière

2021-NEWB-cat23.jpg

Depuis une bonne dizaine d’années, la notion du/des corps noirs et de leurs représentations dans les médias est au cœur d’un débat passionnant qui mêle différentes pistes convoquant le white-gaze comme l’exoticisation, le voyeurisme comme la sous-représentation, les clichés raciaux comme la nécessité de la visibilisation. Il semble donc logique en partant de ce constat que toute une nouvelle génération de photographes et d’artistes, mais aussi de modèles noirs, ait émergé bousculant des règles établies le plus souvent par des blancs. L’expo « The New Black Vanguard » a choisi par le biais du commissaire d’exposition Antwann Sargent de disséquer les rapports troubles qui lient la photo de mode et le/les corps noirs. A partir de quinze portfolios de photographes noirs, homme comme femme, l’exposition permet de réaliser comment depuis quelques années ces artistes, associés à une plus grande représentation des modèles et mannequins noirs sur les fashion show, les séries mode sur papier glacé, en couverture de magazine ou via des media sociaux comme Instagram, ont bousculé la vision “blanche“ de la mode, l’obligeant à plus d’inclusivité et d’objectivité, offrant enfin la parole à des stylistes, couturiers, vidéastes et photographes noirs. Une bascule nécessaire en forme de pari gagnant tant cette nouvelle génération d’artistes qui gravite dans la fashionsphère a permis à la mode de se renouveler, de retrouver son insolence et sa vitalité, mais surtout de s’inscrire dans un futur plus innovant, pluriel et égalitaire. Ce que dissèque à la perfection Antwann Sargent : « Je pense que ce qui relie ces quinze artistes est leur désir de penser l’identité noire à travers leurs photos et de combler tout ce qui manquait gravement dans ce domaine. Awol Erizku a prononcé cette phrase qui me semble très importante : “Il s’agit de rendre la Blackness aussi universelle que la whiteness“. Et lorsqu’on regarde toutes les images de l’exposition, on peut effectivement y voir la notion de race parce que c’est quelque chose de très important, mais on peut aussi découvrir beaucoup d’autres problématiques qui y sont soulevées. Ce qui est en jeu, et remis en question, est une vision de la Blackness qui a été construite principalement par l’imagination blanche et autour de stéréotypes, bon ou mauvais d’ailleurs. Je tiens à changer ce regard et je voulais montrer ce qui est en train de se passer avec toute cette nouvelle génération de jeunes artistes noirs en train de remettre en question la notion de photographie et de savoir qui construit les images. Tous ces photographes shootent désormais des couvertures de magazine, montrent leur travail dans des galeries et des musées de renoms et certains créent même leur propre publication pour plus de libertés. Ces artistes documentent toute une nouvelle génération en train progressivement de se mettre en place. »

A voir aussi : l’exposition « Jazz Magazine, Vingt Ans d’Avant-Garde (1954-1974) »

En 20 années, le mensuel musical américain « Jazz Magazine » a été une des rares publications à mettre en couverture, et ce dès son premier numéro, des Afro-américains tout en disséquant les liens tissés entre le jazz, la politique, les Noirs et la lutte pour l’obtention des droits civiques.

2021-JAZZ-cat02.jpg

Un monde d’après en suspens

La pandémie de Covid qui a frappé et immobilisé la planète entière provoquant un choc sans précédent dans notre rapport aux autres, à l’altérité, aux notions de société et de communautés, au vivre ensemble, à l’enfermement, à la peur et à la mort, et la liste est longue, a profondément marqué et changé notre manière d’envisager le monde et nos existences, marquant un avant/après dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences. C’est à cette expérience sans pareille, mais surtout à ce qui pourrait en surgir, que s’est intéressée la commissaire d’exposition Andrea Giunta en présentant le travail d’une vingtaine de photographes et d’artistes d’origine sud-américaines avec « Puisqu’il fallait tout repenser », une exposition virtuelle imaginée juste avant la pandémie et qui trouve enfin une résonnance à sa juste mesure à Arles. Partant d’œuvres créées entre les années 70’s et aujourd’hui, Andrea Giunta donne à explorer et questionner les combats féministes et leurs nombreuses mutations au cours des décennies, mais tient surtout à les replacer dans le contexte actuel – le renouveau féministe, le post #metoo, les mutations du genre – pour mieux analyser leur résonnance et la manière dont ces combats s’inscrivent dans des problématiques et des thématiques plus larges que sont l’environnement, le rapport au corps, les inégalités sociales, la notion de liberté, la solitude à l’heure de l’hyperconnexion. Point positif : avec « Puisqu’il fallait tout repenser » Andrea Giunta ne joue surtout pas sur la corde de la nostalgie, mais bien sur celle de l’espoir et du futur tout en se posant la question de savoir à quoi pourra bien ressembler le monde d’après.

2021-FRAC-cat01.jpg
​Courtesy of Clarisse Hahn

A voir aussi : l’exposition de Pieter Hugo : « Être Présent »

« Être Présent » présente plus de 100 portraits en buste réalisés par le photographe depuis les années 2000 qui attestent de la pluralité des corps et de leurs vécus. Une approche que résume l’artiste né à Johannesburg : « Mon travail porte sur le fait d'être un étranger : j'ai l'impression d'habiter moi-même cet espace et d’adopter cette notion afin de m'engager avec les personnes que je photographie. Je commence presque toujours mon travail en me présentant : je regarde, et on me regarde en retour. Quand on crée un portrait, le cynisme disparaît pendant un bref instant. Il y a de la beauté à être tenu dans le regard de l’autre. »

Cédrine Scheidig remporte le prestigieux “Prix Dior de la photographie et des arts visuels pour jeunes talents”

Depuis quatre ans, à l’occasion des rencontres de la photographie de Arles, Christian Dior Parfums, en partenariat avec la Fondation Luma et l’École Nationale Supérieure de la Photographie, organise une exposition, « Dior : The Art of Color », qui met en avant le travail de douze photographes internationaux sur la thématique “face to face“. Cette année, le "Prix Dior de la Photographie et des Arts Visuels pour Jeunes Talents", présidé par Torbjørn Rødland a été remis à Cédrine Scheidig photographe franco-caribéenne dont le travail gravite autour de la notion d’identités à travers leurs rapports à l’environnement, l’individualité et l’imaginaire.

« Les rencontres de la photographie » – Arles du 4 juillet au 26 septembre

2021--HAHNC-cat02.jpg
​Courtesy of Clarisse Hahn
Tagged:
Arles
Rencontres Photographiques d'Arles