Capture d'écran Mean Girls

Comment lutter contre le harcèlement à l’école ?

Aujourd'hui a lieu la journée nationale contre le harcèlement scolaire. Elle met en lumière une réalité qui touche 700 000 élèves par an, et introduit une stratégie de combat protéiforme.

par Alice Pfeiffer
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05 Novembre 2020, 1:29pm

Capture d'écran Mean Girls

“MILITANT.E.S” est la nouvelle série de portraits d’i-D France. Un format inédit, pour raconter à travers ses acteurs et actrices le militantisme français d’aujourd’hui. Figures anonymes ou personnalités influentes, ils et elles dessinent en creux le visage d’une France qui s’engage. Féminisme, écologie, antiracisme, lien social, entrepreneuriat… place aux luttes de celles et ceux qui changent le monde.

“Féministe, antiraciste, sulfureuse, à contre-courant, aimable, noire, engagée, provocatrice, femme, communautariste, islamogauchiste, prévenante, successful, marquante, sincère, controversée, sympathique, dangereuse, symbole, courageuse, multiculturelle, combative, musulmane, subversive, moderne, championne des clashs”. Ce n’est pas nous qui le disons, c’est elle. Ou plutôt, ce sont les autres, à travers elle. Ceux qui l’observent depuis 10 ans, la respectent ou la toisent. Énuméré dans son dernier essai Ne reste pas à ta place : comment arriver là où personne ne vous attendait (éd. Marabout, 2019), ce sillage de qualificatifs témoigne à lui seul de l’ambivalence, des fantasmes et des crispations que Rokhaya Diallo suscite, à la fois héroïne des uns et antagoniste des autres. Quand on lui demande si on aurait pu y ajouter “militante”, elle réagit : “je ne me définis pas comme militante ou comme activiste, car ce n’est pas un métier. Je suis journaliste et réalisatrice. J’exerce certes ma profession de façon engagée, mais je ne suis pas à la tête d’un mouvement, je n’organise pas de manifestations. Ce que j’ai choisi, c’est plutôt de m’en faire l’écho.” Un écho qu’elle fait retentir en tout lieu, quel que soit le médium.

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Courtesy of Florent Nemeta

Investir tous les espaces de parole

Rokhaya Diallo est partout. À la télé d’abord, chaque semaine sur LCI, dans l’émission “24H Pujadas” et sur le plateau de “Balance ton post !”, sur C8, animé par Cyril Hanouna. À la radio ensuite, au micro de Thomas Sotto dans “On Refait le Monde” sur RTL. En podcast, où elle co-anime “Kiffe ta Race”, un format produit par Binge Audio. Dans la presse, où elle émaille régulièrement les pages de Libération et plus récemment, du Washington Post. En tant qu’autrice et réalisatrice enfin, avec une dizaine d’ouvrages et de documentaires, tous militants. À l’agenda de cet engagement protéiforme ? Défense des droits des femmes et des minorités, dénonciation des violences policières et d’un “racisme d’État”, soutien aux réunions tenues en non-mixité raciale ou de genre et prise de position pour que les jeunes filles et les femmes puissent porter le voile dans les établissements scolaires. Des convictions qu’elle situe “à l’intersection de plusieurs luttes et réalités, loin l’universalisme ‘à la française’ qui n’a justement rien d'universaliste”. Parmi ses travaux les plus marquants, on se rappelle, par exemple, l’une des premières enquêtes hexagonales sur le mouvement Black Lives Matter, à la Une de Libération dès 2016, mais aussi ses documentaires. En 2013, Les Marches de la Liberté, réalisé pour France Ô et primé, questionnait l’identité de la France à travers les yeux de jeunes américains. Au printemps 2020, Où sont les noirs ?, diffusé sur RMC Story, faisait le point sur la place des acteurs et actrices noirs dans les productions françaises, mêlant à des images d’archives les témoignages d’Aïssa Maïga, de Sonia Rolland ou de Déborah Lukumuena. Une diversification exacerbée d’apparence flatteuse, mais que Rokhaya Diallo n’idéalise pas : “si j’ai touché à tout, c’était d’abord par nécessité, à une époque où l’antiracisme et le féminisme intéressaient peu les rédactions grand public. Multiplier les expériences et les supports n’était pas un choix, mais un moyen de subsistance”.

Success story

Quand on lui parle de son succès professionnel, Rokhaya Diallo reste lucide : “je suis assez surprise par ma longévité dans ce milieu, s’étonne-t-elle, et j’ai encore aujourd’hui la sensation que tout peut s’arrêter du jour au lendemain, au gré d’une actualité, d’une polémique”. Une trajectoire médiatique à laquelle elle ne s’était d’ailleurs jamais destinée, elle, Française musulmane née à Paris, élevée à La Courneuve en Seine-Saint-Denis, fille de parents ouvriers immigrés du Sénégal, fan de mangas, timide, bonne élève, boursière, qui pensait faire carrière dans la production de dessins animés pour enfants. Jusqu’à la fin de ses études, son parcours est normatif. Un lycée de banlieue, des études de droit international, de commerce, puis d’audiovisuel. “Jusqu’à ce que je m’engage au début des années 2000 auprès de l’association antisexiste Mix-Cité, je ne nourrissais pas de conscience militante”. Dans son dernier essai, elle écrit : “ma voix s’est incarnée dans mes convictions lorsqu’il m’a été inconcevable de ne pas les porter”. Avec nous, elle précise : “mon éveil militant a d’abord été altermondialiste, à la lecture des travaux de la journaliste canadienne Naomi Klein ou de la femme politique et écrivaine malienne Aminata Dramane Traoré. Avec elles, j’ai appréhendé la question de la mondialisation et de la dette africaine. Et réalisé que les rapports d’inégalité étaient structurels”. Progressivement, ses convictions s’affûtent, mêlant féminisme et altermondialisme. Ce n’est que bien plus tard, “une fois adulte”, qu’elle s’intéresse à l’antiracisme : “j’ai soudain évolué dans des milieux blancs, où j’étais souvent la seule personne noire. J’y focalisais les interrogations sur ma couleur de peau, mes origines et mon identité”. En parallèle, elle observe les médias et constate “la montée en puissance d’un racisme décomplexé, accompagné d’une sous-représentation des minorités”. En 2007, 3 mois avant l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence, elle co-fonde l’association de sensibilisation au racisme Les Indivisibles, “car j’en avais assez que d’autres m’imposent une identité”.

Menacer l’establishment

Si les combats de la journaliste s’inscrivent aujourd’hui dans un contexte d’éveil des consciences et de regain d’intérêt pour les problématiques raciales et sexistes (les mouvements Black Lives Matter et #MeToo sont passés par là), Rokhaya Diallo débute sa carrière de journaliste au milieu des années 2000. Elle est alors l’une des seules à s’emparer de sujets traitant de la place des femmes et des minorités en France. “Beaucoup considéraient ces causes caduques, on ne comprenait pas vraiment l’utilité de ma démarche ou le choix de mes angles, se souvient-elle. On me répondait que le racisme et le sexisme n’existaient plus, qu’ils étaient restés dans les années 80 et qu’il n’y avait plus rien à en dire”. C’est donc dans ce no woman’s land idéologique qu’elle déroule ses premières analyses, ses premiers constats. Sans rencontrer d’opposition, ou presque : “mes interventions recevaient un accueil souvent très favorable, car ma parole était marginale et ne faisait peur à personne”, analyse-t-elle avant de comparer l’accueil bienveillant d’hier à celui, plus hostile, qu’on lui réserve parfois aujourd’hui. Une bonne nouvelle pour l’autrice : “si, en 10 ans, mes prises de parole sont devenues insupportables pour certains, c’est bon signe. Cela signifie que ces luttes ont pris de l’ampleur et qu’elles menacent l’establishment.

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Courtesy of Florent Nemeta

Colorer le paysage médiatique français

Pourtant, si les combats menés par la journaliste se démocratisent et alimentent désormais le débat public, à 42 ans, Rokhaya Diallo est encore aujourd’hui l’une des rares journalistes noires du paysage médiatique français. Ce qui ne l’empêche pas de saluer les progrès de sa profession : “on avance lentement, mais sûrement”, commence-t-elle. “Depuis mes débuts, les voix auxquelles on donne la parole se sont diversifiées, avec une avancée notable cette année suite au meurtre de George Floyd, où les médias ont invité des Noirs pour évoquer le sujet des violences policières”. Avant de nuancer : “la route est encore longue pour arriver à une juste représentation des minorités en France. Les Noirs sont plus visibles ces derniers mois, mais les Maghrébins sont oubliés. Ils souffrent pourtant du même racisme systémique, des mêmes violences. Mais lorsque je propose des profils d’invité.e.s maghrébin.e.s, on me répond qu’on veut des Noir.e.s. “Cocasse”, pour celle à qui l’on reproche souvent de transposer trop littéralement en France un modèle de pensée américain. Car pour elle, “ce sont les médias hexagonaux qui cultivent un regard venu d’outre-Atlantique, excluant par mimétisme une population maghrébine de débats qui pourtant, la concernent”.

Le rêve américain

Quand on aborde son rapport aux États-Unis, la journaliste se fait prolixe. “Là-bas, mon engagement n’est pas perçu comme une tare disqualifiante, mais comme une plus-value qui me permet de pénétrer et de comprendre des milieux auxquels des journalistes non militants n’auraient pas accès”, dit-elle en regrettant, qu’en France, on lui oppose régulièrement le devoir de neutralité et d’objectivité des journalistes. Un idéal qu’elle juge illusoire et obsolète : “certains de nos médias institutionnels considèrent encore qu’il y a d’un côté ceux qui pensent, et de l’autre ceux qui agissent. Qu’il est malvenu de faire les deux”. Signe, s’il en fallait, de sa considération aux États-Unis, elle devient contributrice à l’été 2020 de la section “Global Opinions” du prestigieux Washington Post. Pour y délivrer, en anglais, ses points de vue sur l’actualité liée aux problématiques racistes et sexistes françaises. Dernières parutions en date, une analyse du récent débat sur la “tenue républicaine” (From crop tops to hijabs, France still loves to police women’s bodies) ou une dénonciation du traitement médiatique réservé aux Français musulmans suite à l’attentat de Nice et au meurtre de Samuel Paty (After another tragedy, France should be combating terrorism, not criminalizing Muslims). Des publications qui viennent asseoir à l’international son statut de journaliste française incontournable, déjà ponctué d’apparitions remarquées. De son talk TED à Bruxelles (2016) à son intervention au siège des Nations Unies à New York (2018), en passant par son invitation à l’inauguration de la fondation Obama à Chicago (2017). Parmi les 500 invités de l’ex-président américain, elle était alors la seule Française à y être conviée.

“Mon nom est encore trop sulfureux pour certaines rédactions”

Difficile de parler de Rokhaya Diallo sans aborder les polémiques qu’elle cristallise. De sa participation critiquée aux émissions “Touche pas à mon poste !” et “Balance ton post !” en 2017 et cette rentrée 2020, à ses prises de position sur le voile islamique, Charlie Hebdo ou les violences policières. “Mon nom est encore trop sulfureux pour certaines rédactions, concède-t-elle. “Certains pourraient être tentés de me réduire aux extraits de débats houleux filmés lors de mes interventions médiatiques et relayés sur les réseaux. Il s’agit pourtant d’un miroir déformant de ma réalité et de mon métier, précise-t-elle. Le racisme et le sexisme sont des thématiques importantes de mon travail de journaliste, mais elles ne sont pas tout. Cette année sur LCI avec David Pujadas, par exemple, j’ai beaucoup plus décodé le mouvement des gilets jaunes et la gestion de la crise du coronavirus que parlé de féminisme”.

À propos de son passage, chaque semaine, chez Cyril Hanouna sur C8, la journaliste balaie d’un revers de main les critiques de ses détracteurs, notamment militants, qui n’approuvent pas sa participation à un show épinglé plusieurs fois par le CSA pour discrimination. “Je suis une enfant de la télé, du divertissement, de la classe ouvrière. Je refuse d’adopter la posture de l'intellectuelle hors-sol, qui multiplie les références anciennes et cultive l’austérité”, martèle l’autrice avant d’ajouter qu’elle aime “autant Montaigne que Beyoncé”. Une manière de démocratiser et de rendre accessible sa parole militante auprès d’un public populaire et d’un animateur auquel elle s’identifie plus qu’à d’autres : “malgré nos points de vue parfois divergents, j’ai plus à voir avec un Cyril Hanouna, qui est de ma génération, issu de l’immigration et a grandi comme moi dans le 93, qu’avec un Yann Barthès ou un Jean-Luc Lemoine”.

Dernier coup d’éclat en date ? Une altercation particulièrement violente avec le romancier Pascal Bruckner, le 21 octobre dernier, sur le plateau de “28 Minutes”, sur Arte. L’invité avait alors allégué que “ce qu’[elle] avait dit sur Charlie Hebdo […] avait entraîné la mort des 12 de Charlie”. En cause, un texte daté de 2011 “pour la défense de la liberté d’expression, contre le soutien à Charlie Hebdo” co-signé par Rokhaya Diallo aux côtés de 19 autres signataires. Le siège du journal avait, quelques jours plus tôt, fait l’objet d’une attaque au cocktail Molotov qui avait occasionné des dommages matériels. Une accusation qu’elle juge “diffamatoire” et qu’elle décide de porter aujourd’hui devant les tribunaux. “Le but est d’écarter de la sphère publique toute personne qui comme moi ose formuler un discours autonome, tweete-t-elle dans la foulée. Je persisterai à affirmer mes convictions.” Dont acte.

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Courtesy of Florent Nemeta

Préserver sa santé mentale

Parce que les réseaux sociaux mettent en lumière chacune de ses joutes verbales, on voudrait parfois demander à Rokhaya Diallo comment elle parvient à garder son sang-froid, à prendre soin d’elle, à tenir le coup. Ce qui amuse la journaliste, à qui l’on pose souvent la question. “Quand je débats dans une émission, quand je prends la parole en radio, quand je rends un papier, il ne s’agit pas d’une démarche personnelle. Je ne suis pas ‘invitée’ sur les plateaux, j’y suis contractuelle. Tout ceci se déroule dans le cadre de mon travail. Je me concentre sur mon propos, j’informe, je tiens mon sujet. Je serais incapable d’endurer certains des discours auxquels je suis exposée en plateau dans ma vie privée. J’ai tracé une ligne étanche, salvatrice, entre mon quotidien et ma vie professionnelle”. Une distance qu’elle enjoint toutes les personnalités engagées à chérir : “le burn-out militant est une réalité, il est indispensable de se protéger, de trouver son équilibre”. Le sien ? Une harmonie entre des projets personnels dans lesquels elle s’épanouit librement, entre documentaires, podcasts ou essais, et des missions auprès des médias avec lesquels elle collabore. “Et puis, je m’accorde le droit de ne pas être toujours là, de ne pas réagir à tout. On m’interpelle souvent pour me dire que je n’ai pas commenté telle ou telle actualité. Mais je suis un être de chair et de sang, qui mange, qui dort, qui fait du sport, qui a une famille. Je ne suis pas élue, je n’ai pas de mandat. Je m’autorise la défaillance, la non-présence, l’irrégularité.”

Transmettre, enfin

Et demain ? “Quand je vois la nouvelle génération, je suis optimiste. Le militantisme n’est plus un gros mot, il se décomplexe. Je rencontre des jeunes de 15 ans qui connaissent déjà tout des logiques de domination et de leur caractère intersectionnel, se réjouit-elle. Ce que je veux aujourd’hui, c’est transmettre. Que le temps que j’ai perdu soit gagné pour d’autres.” Et la journaliste de faire le parallèle avec sa propre adolescence : “à mon époque, nous n’avions ni les mots, ni la compréhension systémique d’une situation pour décoder une scène problématique”. Une évolution qu’elle mesure à l’aune de cette rentrée et du débat sur les tenues des lycéennes : “ce qui s’est passé ce 14 septembre 2020 est le reflet d’un changement de paradigme, avance-t-elle. Une jeune fille, interpellée par son lycée de manière individuelle parce qu’elle portait un crop top, a réussi à lancer un mouvement national. Elle a compris qu’il ne s’agissait pas que d’elle, mais de faire honte à toutes les jeunes femmes, quelles qu’elles soient. Sa lecture du problème était structurelle”.

Le soir de notre rencontre, Rokhaya Diallo participait au séminaire “identités révolutionnaires” du philosophe espagnol Paul B. Preciado au Centre Pompidou aux côtés, entre autres, de Virginie Despentes. Seule face à un parterre de plusieurs centaines de personnes, elle a lu un texte de son cru. Une histoire aux airs de parcours migratoire. Celle de son prénom. Et plus précisément, de sa prononciation, qui variait au gré des bouches qui l’articulaient. Il y avait le “rorhaya” de son cercle familial. Il y avait eu le “roxana” récurrent d’un animateur de radio. Et le rokaya, avec un vrai “K”, francisé, donc, que la France lui avait attribué dès la crèche. Elle avait conclu en disant que “Rokhaya” (رقية) , en arabe, signifiait “s’élever”. Il y a de quoi.

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