Courte

À Paris, avec celles et ceux qui font de l’afrodance un mode de vie

Beaucoup d'énergie, du respect et forcément un peu de style : voilà comment pourrait être résumée l'afrodance. Une culture très présente à Paris et magnifiquement illustrée dans le court-métrage SY-FER.

par Maxime Delcourt
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10 Mars 2021, 1:51pm

Courte

Il y a quelque chose de profondément novateur et humain qui l’intrigue avec ce mouvement. Après avoir réalisé plusieurs courts-métrages autour du skate, Killian Lassablière avait l’impression d’avoir fait le tour de ce qu’il pouvait en montrer. Au contact de l’afrodance, en revanche, le jeune réalisateur découvre une nouvelle culture, d’autres populations, de nouveaux idéaux. « L’énergie que j’ai vu dans ces mouvements de danse m’a complétement marqué. Davantage que la technique requise, qui est également impressionnante, c’est vraiment ce dynamisme qui m’a donné envie de réaliser un court-métrage. J’ai vu dans l’afrodance quelque chose de très brut, de très authentique. »

Concrètement, l’afrodance est un joyeux fourre-tout, un concept dans lequel on retrouve pêle-mêle l’ensemble des danses africaines actuelles (le kuduro, l’Azonto, le coupé décalé, le Ndombolo, etc.), sans qu’aucune ne soit prédominante sur l’autre. C’est là tout l’intérêt de l’afrodance : réunir les danseurs et danseuses autour de valeurs communes. Trois se distinguent particulièrement : l’enjaillement, le partage et le respect. Killian Lassablière se rappelle ainsi très bien de cette fois où il a observé deux danseurs jusqu’ici inconnus se lancer dans une battle de danse, tout donner comme si leur vie en dépendait, avant de s’enlacer une fois leur performance respective terminée. « On aurait dit qu’ils étaient devenus les meilleurs amis du monde », conclut-il.

C’est que l’afrodance, contrairement aux idées reçues, est loin de n’être qu’une danse pour groupe de rap : « C’est avant tout un mouvement au sein duquel plusieurs types de danses se regroupent pour former un cocktail explosif, résume Dakidzer, 29 ans, dont douze passés à danser. À la base, on ne va pas se mentir, je m’y suis mis parce que j’ai vu un pote danser entouré de jolies filles. Je me suis dit que je voulais vivre ce genre d’expériences à mon tour. J’avais 17 ans et, depuis, je me suis nourri de cette histoire, j’ai compris qu’il y avait des codes à respecter et, surtout, qu’il fallait continuellement chercher de nouvelles techniques. »

Il faut dire que la concurrence est rude. Surtout à Paris, l’épicentre de l’afrodance ces dernières années. Il y a déjà ces lieux où les groupes de danseurs.ses se réunissent dès que possible : la Bibliothèque François Mitterrand, Châtelet, Berçy, la gare Rosa Parks ou encore le 104, un des hauts lieux de cette culture, où les pratiquant.e.s sont certain.e.s de ne pas être chassé.e.s par les forces de l’ordre. « Ça nous arrive en permanence d’être en conflit avec la police parce qu’on occupe l’espace public, regrette Dakidzer. À croire que l’on constitue une menace. » Il y a aussi tous ces danseurs, dont une bonne trentaine sont réunis dans le court-métrage SY-FER (Dikilla, Charlitolevraiss, Hamilton, Rocket ou encore les crews DKMV et Vipajiz).

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​Courtesy of Manuel Obadia Wills

Reste que si Paris est un lieu courtisé, c’est aussi et surtout pour ses connexions avec l’Afrique. « Si Paris est la ville où l’afrodance est la plus développée, détaille Killian Lassablière, c’est parce que, contrairement à l’Amérique, il y a de très fortes connexions avec le continent africain. Sans même parler de l’héritage familial, très influent et très important du point de vue de la transmission ». Dakidzer confirme : « J’ai pu donner des cours en Europe et en Asie. À chaque fois, tout le monde me questionne sur Paris. Il y a tellement de talents ici que l’on fait même fantasmer les danseurs américains. C’est complétement fou, mais ça s’explique aussi par la diversité de la diaspora africaine présente au sein de la capitale française. »

Grâce aux réseaux sociaux, notamment Instagram et TikTok, l’afrodance est devenue bien plus qu’un phénomène. C’est une réelle tendance, si bien que les cours donnés par Dakidzer sont suivis par toujours plus d’adaptes. « La première fois, il y avait même des suédois, s’étonne-t-il encore. C’est là que j’ai compris à quel point l’afrodance constitue un mouvement populaire. Parce qu’il permet de véhiculer des émotions impossibles à formuler avec des mots. Et parce qu’il réunit les foules. »

Surtout, l’afrodance crée des vocations. À l’image de BadGyal Cassie, une française de 27 ans dont le compte Instagram est suivi par près de 650 000 abonnés. Parmi eux, Drake, Naomi Campbell ou encore la réalisatrice africaine-américaine Ava DuVernay. Tous sont admiratifs de cette danseuse biberonnée à la discographie de Koffi Olomide ou Papa Wemba, de ce corps sollicité par Nike pour les besoins d’une campagne publicitaire, de ces chorégraphies à travers lesquelles BadGyal Cassie semble s’affirmer : « Je déteste quand on me dit : ‘Putain, elle a un beau corps.’ Je préfère qu'on se dise à mon égard : ‘Putain, elle danse trop bien !’ C'est pour ça que je mets davantage de joggings depuis quelques années, les gens se concentrent davantage sur la danse comme ça. Ils parlent de moi en tant que danseuse, et non pas en tant que corps », racontait-elle en 2019 aux Inrockuptibles. Et d’ajouter : « La danse m'a vraiment permis de me centrer sur moi-même, de trouver mon chemin et mon identité. Et j’aimerais qu’elle ait le même effet sur toutes ces petites filles. »

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​Courtesy of Manuel Obadia Wills

Dans le documentaire de Killian Lassablière, on ne voit que très peu de filles. Un pur à hasard, à l’entendre, la vidéo ayant été réalisée sur une petite dizaine de jours à peine. D’ailleurs, Dakidzer l’affirme : « les filles sont très présentes également dans l’afrodance, c’est vraiment une culture ouverte à tous ». Pour appuyer le propos, on pourrait citer ces cours dispensés à Abidjan dans le but de redonner confiance à des femmes mal dans leur peau. On pourrait également évoquer le cas de Mishaa, 21 ans, qui voit dans cette culture un moyen de s’exprimer et de faire découvrir des coutumes au grand public.

Pour Killian Lassablière, en revanche, la vérité est ailleurs : « La réalité, c’est que chacun semble avoir des raisons personnelles de se mettre à l’afrodance. Par contre, c’est assez fou de constater à quel point les danseurs et les danseuses, une fois impliqué.e.s, semblent totalement investi.e.s dans la promotion de cette culture. On a l’impression qu’ils.elles ne s’arrêtent jamais de bouger. » Et Dakidzer de conclure, avec cette franchise qui le caractérise : « Rien ne peut m’empêcher de penser à mes mouvements : même quand je suis aux toilettes, je danse. »

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