cette artiste a créé un livre de photos d'elle (prises par ses ex)

Jenny Rova a recontacté 9 de ses ex pour leur demander de récupérer des photos d'elle, prises depuis leurs points de vue. Elle en a compilé 55 photos dans un livre photo intitulé « Älskling ».

par John Buckley
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16 Avril 2019, 8:01am

« Ça se dit elle-skling, » m’indique gentiment Jenny Rova, corrigeant mon atroce prononciation du nom de son dernier livre. Couvrant une durée de 25 ans, Älskling présente 55 portraits d’elle, photographiée par ses ex. Le résultat tient dans une balade en images au plus près des tropes qui nous reviennent chaque fois que l’on parle de relations amoureuses et d’intimité partagée.

Älskling se découvre comme on lit des mémoires – les images s’enchaînent rapidement et surtout chronologiquement. On s’y retrouve confronté à un éventail d’émotions, de contextes, à travers les yeux des neuf ex-copains de Jenny. Des grands amours aux coups d’un soir, la série démêle les relations intimes sous toutes leurs formes, ne laissant rien (ou presque) à l’imagination.

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D’où te vient cette fascination pour l’intime ? Ça semble être le fil rouge de ton travail.
Je viens de la photo documentaire, que j’ai étudiée à Prague. Et puis j’ai déménagé en Suisse, et bizarrement je n’arrivais plus à capter les gens. Je ne sais pas si tu es déjà allé en Suisse, mais les habitants sont très propres sur eux, très polis. C’était compliqué. Je ne pouvais pas bosser, et nous n’avions pas assez d’argent pour mettre mon fils à la crèche, j’ai donc décidé de travailler de chez moi, avec ce qui m’entourait.

À quel moment as-tu lancé le projet Älskling ?
Ça a été une coïncidence. Je parcourais mes archives quand je suis tombée sur certaines de ces images. À cette époque, je cherchais des négatifs à moi, et je suis tombée par hasard sur des images qui avaient été prises pas des ex-copains. J’ai réellement commencé à bosser sur le projet en 2016 et le bouquine st sorti un an après. Ça s’est fait assez rapidement.

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Ça a été difficile de recontacter tes ex pour mettre la main sur ces photos ?
Oui, il y en a d’ailleurs eu quelques-uns que je n’ai pas pu retrouver. Il y en avait un dont je ne savais que le prénom, Ian, et la nationalité, canadienne ; un qui est décédé et un autre qui ne m'a laissée récupérer d’autres photos que celles qu’il m’avait déjà données, parce que sa copine refusait de me laisser entrer chez eux. Un autre que j’ai dû chercher très, très longtemps. C’était comme s’il avait disparu, mais j’ai fini par le retrouver et il a été très content de participer. Il avait changé de boulot, n’était pas sur les réseaux sociaux et ne voulait pas que les gens sachent où il était. Bref, toutes sortes d’histoires, qui m'ont pris six mois de travail de détective.

As-tu trouvé intéressant le fait de les revoir aussi longtemps après ?
Il se trouve que c’était très intéressant, oui. Je dirais que le livre est le résultat de tout ça, parce que ce processus est l’un des aspects les plus importants du livre – cette manière de remonter le temps.

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J’ai lu que c’est ton premier amour qui t’a appris la photo. Tu peux me raconter ça ?
C’était un photographe iranien, qui vivait à Stockholm depuis plusieurs années, depuis qu’il était tout jeune. L’histoire est assez drôle, en fait. Il avait une autre femme – ce que je ne savais pas à l’époque – et il avait besoin d’argent. Il espérait vendre son équipement photo pour supporter financièrement cette autre femme et l’enfant qu’ils allaient avoir ensemble. Du coup il m’a vendu son appareil et sa chambre noire et il m’a appris la photo. J’ai adoré, et j’ai décidé de m’inscrire en école de photographie - une démarche qu'il a également soutenue - et j’ai été acceptée. Donc oui, je lui dois ça, initialement. Après, je suis devenue obsédée par la photo.

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Tu penses que ta manière d’étudier l’intime a changé ta façon d’aborder les relations amoureuses ?
Oui, totalement. Pour moi, il s'agit de comprendre tout ce qui s’est passé dans ma vie – parfois de manière assez sarcastique. J’étais vraiment épuisée quand j'ai bouclé Älskling. Se replonger dans ces images a eu quelque chose d'amusant, mais aussi de très douloureux. Ça ramène loin en arrière, on se rend compte qu’avec le temps qui passe et les années qui défilent, certaines choses ne sont plus possibles. Tu es confronté à tes erreurs, à tout ce que tu n’as pas su gérer. Mais une fois cette phase passée, je me suis sentie plutôt bien. Aujourd'hui, quand je revois un ex et qu'on se met à parler de relation passée, il nous suffit de dix minutes pour comprendre pourquoi les choses n’ont pas marché.

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On représente souvent l’intimité de manière positive. Ce que je trouve intéressant avec ton travail, c’est qu’on en voit aussi les mauvais côtés.
Je ne l’ai jamais vraiment verbalisé, mais en éditant la série, deux conditions se sont imposées : les photos de tous mes ex devaient y apparaître et les images devaient être fidèles aux relations en question. Je ne voulais pas utiliser les meilleures images. Je voulais être au plus proche de la réalité de l’époque. Certaines relations étaient agressives, d’autres plus sexuelles. On le sent bien dans le livre : quand on change d’auteur, les thèmes et les sentiments qui ressortent des photos sont différents.

‘Älskling’ sera exposé au ‘Head On Photo Festival’ de Sydney du 4 au 19 mai 2019.

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Cet article a été initialement publié dans i-D AU.

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